Loin des agitations électorales et des étiquettes politiciennes insignifiantes, s’esquisse une renaissance de la pensée socialiste qui ne peut nous laisser indifférents.
Professeur de théorie politique à la London School of Economics, Lea Ypi est la fille d’un social-démocrate albanais qui ne renia jamais ses idées à l’époque communiste, malgré les quinze ans de prison auquel il fut condamné.
Inscrite comme son père dans la tradition du socialisme démocratique européen, Lea Ypi entend reprendre et prolonger des idées qui ont été effacées à l’Est lors du sinistre “passage à l’économie de marché” après 1989 et qui ont été discréditées à l’Ouest par les reniements successifs des partis socialistes.
Dans sa leçon inaugurale au Collège de France (1), l’éminente universitaire londonienne a ouvert une réflexion sur l’idée de socialisme moral qui prend appui sur l’héritage des Lumières et sur une pensée marxienne nettement démarquée du bolchevisme. La démarche est audacieuse. Au siècle dernier, les socialistes ont rejeté la morale religieuse et l’idéalisme des Lumières qui est aujourd’hui mis en procès de diverses manières. Lea Ypi veut quant à elle sauver l’universalisme des Lumières et sa rationalité face à la déraison contemporaine et aux pulsions racistes. Il s’agit de concilier Kant et Marx dans un projet politique qui s’ordonne autour de l’exigence de liberté :
“Le socialisme moral pousse jusqu’à leurs conséquences les plus exigeantes les idées de liberté au coeur du projet libéral. Il relie liberté individuelle et liberté sociale, faisant ainsi progresser le projet des Lumières. En un slogan : le socialisme est le libéralisme sans le capitalisme”. La notion de liberté individuelle est immédiatement intelligible, mais pas celle de “liberté sociale”. Pourquoi ne pas invoquer clairement la justice sociale et assumer une relation dialectique entre la justice et la liberté qui implique, il est vrai, la médiation étatique ?
Cela dit, Lea Ypi est tout à fait pertinente lorsqu’elle explique qu’un socialisme moral est possible alors qu’un capitalisme moral ne l’est pas. Ceci pour une simple raison : le socialisme renvoie au social, qui vient du latin socius – le compagnon ; le capitalisme s’empare des choses et les accumule en vue du profit, or “il y a quelque chose de problématique dans une société qui fait dépendre la relation entre les personnes de leur rapport aux choses”.
Il faudrait donc s’inspirer de la pensée des Lumières pour penser les conflits sur le marché mondialisé, pour maîtriser une crise politique multiforme, pour réaffirmer les fins universelles face aux intérêts particuliers et retrouver le cosmopolitisme. Les trois premiers points suscitent d’autant plus facilement l’adhésion que la réflexion critique sur la modernité néolibérale s’est beaucoup affinée depuis quarante ans. La question du cosmopolitisme suscite en revanche de sérieuses réserves. Dénoncer “le repli sur l’Etat-nation”, c’est rejeter l’une des réalités constitutives de l’Europe et la seule voie collective d’accès à l’universel. Cela ne signifie pas qu’on se résigne au nationalisme puisque, sur notre continent, les nations s’efforcent depuis longtemps de former un concert des nations – sans y parvenir toujours… Il est possible de défendre l’intérêt national et de participer à une internationale des nations qui prenait chez Kant la forme d’un “Congrès permanent des Etats”.
Le socialisme tel que le conçoit Lea Ypi implique une profonde transformation des institutions internationales. C’est en effet une nécessité et nous avons souvent plaidé pour que cette transformation se fonde sur les principes énoncés par la Déclaration de Philadelphie, la Charte de La Havane et la Déclaration de Stockholm.
Dernier point, non le moindre, qui s’adresse à tous ceux qui préconisent le “socialisme moral” ou diverses formes de démocratie sociale : qu’il s’agisse des relations internationales ou des enjeux sociaux, il n’est pas possible de faire l’impasse sur la question des institutions politiques qui portent sur la définition du pouvoir politique et sur l’organisation de l’Etat. C’est la négation du Politique en tant que tel qui a conduit les socialismes du XXe siècle à de sinistres échecs ou à des issues totalitaires.
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1/ Lea Ypi, L’idée de socialisme moral, Leçons inaugurales du Collège de France, Editions Collège de France, juin 2026.
Article publié dans le numéro 1328 de « Royaliste » – 12 septembre 2026
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