Capitulation. Jacques Sapir (1) a raison d’utiliser le vocabulaire militaire pour décrire la situation au matin du 13 juillet : ce qui a été conçu et mis en œuvre pour obtenir la soumission du gouvernement grec est une opération de guerre.

Bien sûr, on n’a pas bombardé Le Pirée comme autrefois Zanzibar (2). Mais cela fait des décennies qu’on disserte sur la « guerre économique » et sur la « guerre des monnaies » comme s’il s’agissait de métaphores. Hélas, nous y sommes vraiment et les Grecs sont en première ligne depuis cinq ans. Ils savent que la guerre économique et monétaire provoque ruines, misères et beaucoup de morts par suicide, infarctus ou à la suite de maladies peu ou pas soignées. Ils savent que cette guerre économique et monétaire est, comme les opérations spécifiquement militaires, la continuation de la politique par d’autres moyens.

Cette guerre contre la Grèce est une opération politique et plus précisément une opération de reprise de contrôle et de domination politique qui ressemble fort à la stratégie étatsunienne du choc et de l’effroi. Frapper, punir, et régner par la peur – mais auparavant, disqualifier l’ennemi par une propagande obsessionnelle et intimider ceux qui seraient tentés de conforter ses positions. La presse allemande a donné le ton, dénonçant les dirigeants grecs comme des menteurs, des voleurs et des maîtres-chanteurs avec une pointe de mépris raciste dans Die Welt. Les médias ont repris ces « éléments de langage » (3) et les dirigeants de la droite sarkoziste ont aboyé avec la meute tandis que la gauche hollandiste s’affairait pour sauver l’euro sous les applaudissements de Jean-Luc Mélenchon.

Cette guerre contre la Grèce a été menée par l’Allemagne – par le gouvernement allemand avec le soutien d’une large part de la population. Les historiens établiront le rôle exact joué par Wolfgang Schäuble, par Angela Merkel, par le président de l’Eurogroupe… mais déjà Timothy Geithner, ancien secrétaire d’Etat au Trésor rapporte une discussion informelle avec Wolfgang Schäuble en juillet 2012 au cours de laquelle le ministre allemand avait expliqué que le Grexit était nécessaire pour satisfaire l’électorat allemand et surtout pour « terrifier » les autres pays de la zone euro et les contraindre à une discipline encore plus sévère.

La Grèce n’a pas été expulsée de la zone euro comme le voulait Wolfgang Schäuble mais le pilonnage des positions programmatiques du gouvernement grec depuis des mois, l’étranglement financier du pays par la Banque centrale européenne et les menaces adressées aux négociateurs grec au sein de l’Eurogroupe et par voie de presse sont des avertissements adressés aux rebelles potentiels – à Podemos tout particulièrement. C’est dans cette intention que François Hollande s’est empressé d’annoncer « plus d’intégration » dans la zone euro, selon la rigoureuse logique du plan allemand.

Cette guerre contre la Grèce a été gagnée par l’Allemagne parce qu’elle a su exploiter les faiblesses de son ennemi. Le gouvernement grec envisageait de se faire expulser par l’Allemagne mais ne voulait pas prendre lui-même la décision du Grexit au prétexte que l’opinion grecque ne le souhaitait pas. Mais la victoire du « Non » à l’austérité avait été écrasante et l’asphyxie des banques grecques justifiait amplement des mesures de salut public, telles que Jacques Sapir les a exposées : réquisition de la Banque de Grèce, nationalisation du secteur bancaire, emprunt forcé (4). A partir du moment où le gouvernement grec présentait des promesses de « réformes » de plus en plus éloignées de son programme initial, les Allemands pouvaient pousser leur offensive jusqu’à la reddition finale.

C’est aux Grecs qu’il appartient de qualifier la conduite de leur gouvernement. Je ne voudrais pas qu’on oublie, en France, qu’Alexis Tsipras a résisté pendant six mois à l’eurocratie alors que Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont refusé toute politique de fermeté à l’égard de l’Allemagne. Je ne voudrais pas qu’on oublie, en France, la faiblesse du soutien à Syriza. La CGT et Force ouvrière n’ont pas mobilisé massivement pour les manifestations parisiennes et la gauche de la gauche défilait contre l’austérité sans remettre en cause l’euro.

Le résultat de ces erreurs et de ces carences se lit dans le texte de l’accord du 13 juillet : durcissement de l’austérité, privatisations massives annonçant la poursuite du pillage de la Grèce et retour de la Troïka pour la mise sous tutelle du gouvernement et du Parlement – avec pour seule consolation la perspective d’un allongement dans le temps du paiement de la dette. Ce dispositif paraît absurde puisque les mesures ultralibérales mises en œuvre depuis 2010 ont échoué. Mais la rationalité économique et la pertinence des dispositions financières n’ont aucune importance pour l’Eurogroupe et pour son maître allemand : il s’agit d’assurer la survie de la zone euro en éliminant tout gouvernement dissident, en niant toute affirmation de puissance souveraine, en dissuadant tous ceux qui voudraient imiter les dirigeants, pourtant très modérés, de Syriza. En Grèce, la domination politique et idéologique de l’Allemagne a été assurée par la négation du résultat des élections législatives du 25 janvier et par la négation du résultat du référendum du 5 juillet. Ce que nous avions constaté en France et aux Pays-Bas après les référendums de 2005 vient de se vérifier en Grèce : il y a une relation logique, essentielle, implacable, entre l’euro, l’austérité et la négation de la démocratie.

(à suivre)

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(1)    Cf. “Capitulation”,  http://russeurope.hypotheses.org/4102

(2)    Mécontents de l’intronisation du sultan Khalid ibn Bargach, jugé hostile aux intérêts britanniques, le Royaume-Uni ordonna le bombardement du palais par une escadre, obtint au bout de trente minutes la fuite du sultan et installa au pouvoir un valet de l’Angleterre.

(3)    Jean-Marie Colombani : « Dans ce contexte, la tâche des dirigeants européens est particulièrement difficile. Ils ne peuvent pas abandonner les Grecs à leur triste gouvernement. Ils méritent mieux que Tsipras et ses alliés. Comme ils n’avaient pas hier mérité les colonels. » Alain Minc : « Si les Grecs votent non, on va avoir une espèce de Libye de religion chrétienne orthodoxe. » Die Welt écrivait : « La victoire du philhellénisme a renforcé encore des idéaux humanistes trompeurs. La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. (…) C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences. » http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-quand-la-presse-allemande-derape-484327.html

(4)    Cf. « Les conditions d’un Grexit », http://russeurope.hypotheses.org/4089