Les empires, les religions et l’avenir des nations (1) – Chronique 165

Juil 30, 2022 | Chemins et distances | 0 commentaires

 

La vague islamiste a conforté l’idée d’une conquête religieuse visant la domination impériale sur le monde. Telle serait, depuis Mahomet, la visée permanente et constamment violente de l’Islam. Ce cliché, qui reprend la mythologie militante du djihadisme, est contredit par l’histoire de l’empire islamique et par la philosophie de l’histoire impériale (1) telle que l’expose Ibn Khaldoun dans son œuvre magistralement revisitée par Gabriel Martinez-Gros (2). Comme les autres formations impériales, les empires islamiques n’échappent pas à la dialectique de la violence et de l’apaisement sédentaire, au conflit du politique et du religieux et aux modes d’expression religieuses qui s’affirment lorsque la dynamique impériale s’est épuisée.

Tout empire est le résultat de la conquête rapide voire fulgurante de vastes territoires soumis par une troupe guerrière – légions romaines, phalanges macédoniennes, cavaliers mongols… Cette violence initiale de la tribu bédouine, l’asabiya, n’est pas réellement fondatrice. C’est au moment où les conquérants se trouvent devant la nécessité d’administrer les territoires soumis qu’ils choisissent une capitale et remplacent le pillage par le prélèvement fiscal et une administration des choses – la police, le commerce – qui implique l’institution d’un Etat.

Dans l’empire qui se voue à l’organisation d’échanges pacifiques, à l’innovation technique, à la science et aux arts, la violence tribale se dilue et disparaît. Pour assurer le contrôle des populations, l’Etat confie la force publique à un appareil militaire recruté dans les marches de l’empire : l’empire islamique emploie des Sogdiens et des Turcs ; Rome recrute en Gaule, en Germanie, dans les Balkans… Ce sont des “barbares” qui assurent la paix et protègent les splendeurs de la civilisation impériale. Celle-ci affirme sa vocation universelle dans un mouvement d’assimilation de la langue et de la culture des peuples conquis. Les élites de la Rome impériale parlent grec et pensent selon les catégories de la Grèce. Aux premiers siècles de notre ère, les Barbares venus de l’Est adoptent la civilisation romaine et les valeurs chrétiennes. Vainqueurs des Song en 1276, le petit-fils de Gengis Khan, Kubilaï Khan, unifie la Chine et étend la civilisation chinoise.

Il est vrai qu’Alexandre le Grand ne s’orientalise pas après la conquête de la Perse achéménide. Et les Moghols, qui fondent leur empire en 1526, ne s’intéressent guère à la civilisation indienne. Ces exceptions apparentes n’infirment pas la règle. Les Macédoniens étaient les barbares de la Grèce qu’ils ont conquise et qui les a hellénisés, Babur et ses successeurs moghols étaient trop persans pour se laisser séduire par l’Inde. Un peuple barbare qui a assimilé une civilisation n’éprouve pas le besoin d’en changer.

Étudiée par Gabriel Martinez-Gros dans l’ouvrage qu’il vient de publier (3), la dialectique du spirituel et du temporel accroît la complexité de l’histoire des empires confrontés aux trois religions universelles. En Chine, le bouddhisme se répand et s’affirme entre 300 et 900 puis est rejeté comme étranger au Xe siècle par les Song qui assurent la promotion du confucianisme en fidélité à la Chine ancienne. “L’empire se dit par sa sédentarité, qui se réfère aux ancêtres fondateurs de temps plus anciens que lui. La Chine des Han prend Confucius pour modèle, comme Rome élit Platon au rang de maître de toute pensée”. Dans les deux cas, l’empereur se veut philosophe, à distance de la rationalité politique et dans le mépris de la puissance d’agir.

En Occident, après la période de la persécution des chrétiens qui prend fin en 313 avec l’édit de Milan sous le règne de Constantin, c’est l’Empire romain qui admet et promeut le christianisme – d’ailleurs adopté sous diverses formes, notamment l’arianisme, par les Wisigoths, les Ostrogoths, les Vandales, les Burgondes… tandis que les nestoriens prennent une place significative en Asie centrale et sur les territoires mongols.

En Europe, la religion universelle prend force au moment où l’Empire décline et c’est l’Eglise qui tente de restaurer l’Empire puis de reprendre avec les Croisades, sa geste militaire. La religion apparaît bien comme une traîne d’empire sur notre continent. L’islam semble cependant invalider ce mouvement, puisque ce n’est pas une religion pacifiste qui conclut la période impériale mais au contraire une religion guerrière qui se taille un Empire pour y faire prévaloir la loi de Dieu. C’est oublier les transformations de l’Islam. Les deux premiers siècles de la nouvelle prédication sont effectivement guerriers puis la victoire d’al-Ma’mun (786-833) stabilise l’empire. Le calife choisit l’école mutazilite pour ériger l’Islam en religion d’Etat selon le dogme de la création humaine du Coran et en s’appuyant sur la philosophie grecque. Avec Ibn Hanbal, la réaction au mutazilisme engendre le sunnisme, qui est la version sédentaire de la religion musulmane, antiétatique et antipolitique, tandis que le chiisme héritier du mutazilisme est rejeté sur les marges. C’est cette réaction antiétatique qui conduit le calife abbasside à offrir le sultanat au chef des Turcs seldjoukides, Tughril Beg, en échange de la protection des sunnites. De même que le christianisme s’invente longtemps après le Christ (4) et le confucianisme longtemps après Confucius, la religion musulmane se constitue en tant que telle dans l’empire arabe sédentarisé selon une nouvelle écriture du texte coranique et dans le conflit des interprétations. Cependant, l’Empire islamique doit être pensé selon deux temporalités. Tel qu’il est créé par les premiers califes, cet Empire connaît les mêmes phases que celles vécues par les Romains et les Chinois. Mais il faut aussi considérer que l’Islam vient après les Empires romain, chinois et perse. « Dans cette seconde temporalité, l’Islam est un sur-empire, un empire après l’empire, une reconquête impériale. Il achève, prolonge ou échoue à reconstituer la Perse et Rome”. Ceci dans cette même période qui voit les dynasties chinoises Sui (581-678) et Tang (618-907) mener une politique unitaire, tandis que Justinien (527-565) s’efforce de reconquérir les provinces perdues en Afrique et en Espagne, avant que son successeur Héraclius (575-641) ne s’empare de la Perse.

Après avoir observé le mouvement général des empires et la dialectique politico-religieuse, il faut tenter de comprendre comment les religions universelles se développent à la suite des formations impériales.

(à suivre)

***

(1) Gabriel Martinez-Gros, L’empire islamique, VIIe – XIe siècle, Editions Passés composés, 2019. https://www.bertrand-renouvin.fr/islam-medieval-dialectiques-imperiales/

(2) Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khladûn et les sept vies de l’Islam, Sindbad – Actes Sud, 2006.

(3) La traîne des empires, Impuissance et religion, Passés/Composés, 2022. Sauf indications contraires, les citations sont tirées de ce livre.

(4) Sous la direction de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim, Après Jésus, L’invention du christianisme, Préface de Joseph Doré, Postface de Marcel Gauchet, Albin Michel, 2020. https://www.bertrand-renouvin.fr/linvention-du-christianisme/

 

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