Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Quand des observateurs lucides annoncent la fin du néolibéralisme et de la mondialisation, les uns pleurnichent sur les décombres tandis que les autres, majoritaires, continuent de vaquer à leurs petites affaires.

Qu’est-ce qu’ils nous mitonnent pour l’an prochain ? Tout le monde le sait puisque le bavardage médiatique donne la tendance : nous aurons de rudes empoignades sur l’immigration, comme toujours depuis quarante ans. La droite libérale jurera qu’on va voir ce qu’on va voir, mais on voit surtout que l’immigration est devenue un phénomène incontrôlé. La droite réputée extrême proclamera la fin du laxisme en faisant semblant d’oublier que le patronat a besoin de bataillons de travailleurs sous-payés.

Nous aurons, comme toujours depuis quarante ans, de durs accrochages sur l’insécurité, et la droite libérale promettra le retour à l’ordre comme l’ont fait en leur temps Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy. Mais l’insécurité est aujourd’hui croissante et multiforme, sans que les ministres de l’Intérieur de gauche ou de droite n’aient rien empêché. Dans les années 1990, ce sont des gouvernements de droite qui ont eu la brillante idée de laisser les imans, sans se soucier de leur fraction extrémiste, et les dealers assurer le maintien de l’ordre dans les quartiers difficiles. Et maintenant, plus personne ne sait comment reprendre le contrôle de la situation.

On ne saura pas mieux comment reprendre ce contrôle après la prochaine présidentielle, quoi qu’en dise Jordan Bardella. Alors on fait, et on fera dans les prochains mois de la surenchère verbale pour faire peur aux électeurs qu’on voudrait rassembler sous son aile. A la suite de Bruno Retailleau, on évoquera une France en voie de mexicanisation ou de venezualisation, pour relever un débat où tout l’argumentaire est usé jusqu’à la corde. En guise de distraction, on pourra se demander où atterrira de manière toute provisoire Sarah Knafo, portée depuis sa jeunesse par un opportunisme méthodique et quelque peu déluré.

Comme la droite libérale a plusieurs cordes à son arc, elle peut aussi déplorer l’accroissement de la pauvreté. Dans Le Figaro (1er février), Nicolas Baverez déplore la “tiers-mondialisation” de notre pays : chaque année, 650 000 personnes supplémentaires basculent dans la pauvreté, qui touche dix millions de Français, et la dette des ménages représente 60% du PIB. Ces réalités servent d’introduction à un raisonnement vicieux sur le poids de la dette publique dont ne reprendrons pas la critique pour aller à l’essentiel : la pauvreté et la précarité, comme le montant des dettes publiques et privées, sont les conséquences désastreuses des choix que Nicolas Baverez a entérinés et qu’il voudrait durcir.

Contre les effets du néolibéralisme, toujours plus de néolibéralisme ! C’est ce que Gabriel Attal, Edouard Philippe et Gérald Darmanin se préparent à nous dire mais, pour le moment, tous trois se demandent s’il faut tuer le maître, et comment. Tous trois ont sans doute lu la remarque cynique d’un journaliste de L’Opinion (5 février) : “Dans une Ve République où la promesse de changement est une clé de l’élection et la trahison un point de passage obligé, le pari de la fidélité est osé”. C’est exact, à ceci près que la Ve République est devenue une oligarchie minée par les calculs utilitaires et que la trahison est double : celle du Césarion de passage, celle de la promesse de changement.

La gauche, quant à elle, ne se pose plus la question du meurtre du Père puisqu’elle n’a plus de figure tutélaire mais seulement des candidats à la candidature pris au piège de la rivalité mimétique. Ceci dans la peur de Mélenchon, qui cultive la guerre ethnique comme d’autres, à son âge, cultivent leur jardin. Toujours dans la finesse, le chef des Insoumis a récemment évoqué “le grand remplacement des générations” en sachant qu’il provoquerait étonnements et protestations dont il dénoncerait la mauvaise foi. Mais François Hollande, qui manœuvre pour se représenter, sortira sa partition modérée, raisonnable et européenne en guise de pare-feu. J’allais oublier la primaire de la gauche, qui nous promet de mols rebondissements, sous la pluie des sondages et le flot de déclamations insipides.

Seul Jordan Bardella apparaît en phase avec notre fin d’époque. C’est un anti-héros de notre temps, un pis-aller apparu à la suite du naufrage judiciaire de la patronne, une marque publicitaire, un homme-mannequin formaté par les communicants, sans passé ni destin, un individu qui reste notre prochain et qu’il faut plaindre parce que l’élection présidentielle, à ce niveau, c’est vraiment du brutal.

Tous les autres candidats potentiels sont des hommes du temps jadis. Le temps de Maastricht, quand, pour les distraits, l’Union européenne pouvait encore paraître comme une idée neuve face à l’effondrement du monde soviétique. Le temps du retour dans le commandement intégré de l’Otan, quand on croyait à la “famille occidentale”. Le temps du libre-échange bienfaisant et de l’euro salutaire. Ces jeunes et vieux chevaux de retour ont pourtant lu dans Le Figaro ce gros titre qui annonce un entretien avec Marcel Gauchet : “Le vent planétaire est en train de tourner, le règne néolibéral arrive à son crépuscule”. A la télévision, ils ont entendu leurs experts préférés dire que l’Otan c’était fini et l’Occident aussi. Mais ces vérités connues de tous ne sont pas des vérités reconnues par les futurs candidats. Cette fin d’un monde n’est pas plus intégrée à leur “logiciel” que l’enjeu écologique et les effets dévastateurs de l’Intelligence artificielle.

On a même oublié la guerre avec la Russie, que les Allemands annonçaient pour l’année prochaine. Mais là, on laisse faire la Commission européenne, dépotoir de notre impuissance volontaire.

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Article publié dans le numéro 1317 de « Royaliste » – 9 février 2026

 

 

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