Les idéologies sont apparues en même temps que le régime représentatif, comme conséquences de la liberté des choix politiques (1). Elles sont indispensables pour la mise en forme de ces choix, qui se déclinent en projets spécifiques et en programmes électoraux conçus et diffusés par les partis.
Au siècle dernier, les débats étaient vifs au sein des grandes et des petites formations politiques. Le travail des groupes d’études aboutissait à des rapports puis à des synthèses adoptées par un congrès. Largement diffusé, le projet du parti pouvait être discuté par les militants, critiqué par les opposants et finalement présenté aux électeurs sous la forme simplifiée d’un programme. Les partis étaient, plus ou moins, des écoles de formation pour les adhérents et des lieux de mise au point des enjeux pour l’ensemble des citoyens.
Ce processus de clarification a été abandonné au profit des techniques d’une Communication qui érigeait en solutions miraculeuses les recettes de la publicité pour les produits de consommation. Tandis qu’on décrétait la mort des idéologies, les projets politiques étaient sacrifiés au travail d’image assorti d’un discours pragmatique illustré par des formules-chocs. La focalisation sur des présidentiables transformés en faiseurs de pluie a provoqué une inflation de promesses irresponsables et un flux croissant de déceptions qui viennent nourrir l’abstentionnisme.
Les élections présidentielle et législatives de 2027 vont probablement ouvrir une nouvelle période (2). Les pouvoirs du président de la République pourraient être réduits aux attributions prévues par la Constitution. Les partis, au sein de l’Assemblée nationale, joueraient un rôle déterminant si le parti du Président n’obtenait pas la majorité absolue. Les projets et programmes des formations politiques, ainsi que les idéologies de référence, devraient alors reprendre toute leur importance.
Pourtant, nous ne percevons aucun signe de réflexion collective sur les enjeux des prochaines décennies. Nous risquons de recevoir en guise de programmes des catalogues de promesses attrape-tout, après avoir assisté à des manœuvres obscures sur les primaires au sein du Parti socialiste et des groupes de la droite oligarchique. Comme d’habitude, on fait tout à l’envers : les opérations tactiques déterminent les choix stratégiques – se présenter ou non – et le projet général est bricolé en dernier lieu par le candidat qui picore dans les rapports d’experts. Bien entendu, les idéologies n’ont pas disparu : on trouve des fragments de socialisme à gauche, de nationalisme au RN et de néolibéralisme dans le « bloc central ». Dans l’oligarchie, on note par exemple qu’Édouard Philippe propose l’inscription de la règle d’or de l’équilibre budgétaire dans la Constitution : faire de l’équilibre un principe, constitutionnaliser une disposition conjoncturelle, cela fait deux idioties dans une seule proposition.
Ce bricolage généralisé fait violemment contraste avec la richesse des travaux dans tous les domaines qui concernent la politique. Colloques, séminaires, livres et revues témoignent de la vitalité de la réflexion collective, dont nous ne parvenons pas à rendre pleinement compte. L’informatisation permet un accès rapide à ces sources et aux réseaux sociaux, qui charrient les pires propagandes mais favorisent aussi la diffusion de réflexions et de débats fondamentaux. À cet égard, la presse écrite reste indispensable pour s’orienter dans la forêt des publications et dans la jungle des réseaux sociaux. Entre la recherche et les citoyens, la presse – compris la plus militante – peut et doit exercer une fonction médiatrice.
Pour les partis retombés dans l’enfance intellectuelle, la tâche à accomplir est immense. Il faut recenser les principales données et leur vitesse d’évolution – le changement climatique, la démographie qui inclut l’immigration – et s’efforcer d’évaluer les facteurs modifiables ainsi que les adaptations nécessaires. Il faut lier l’analyse des rapports de force mondiaux, le rôle international de la France et les enjeux nationaux. La réforme des institutions politiques, la défense nationale, la protection sociale, la politique économique, l’aménagement du territoire ne doivent pas être envisagés comme des « dossiers » distincts mais dans leur relation effective face à l’impérialisme normatif de l’Union européenne, aux usages incontrôlés de l’intelligence artificielle, aux effets ravageurs du capitalisme de plateforme, à l’épuisement du néolibéralisme.
Nous attendons des partis politiques qu’ils présentent aux citoyens leurs analyses, indiquent comment ils hiérarchisent les enjeux, démontrent la cohérence de leurs choix, formulent en fonction de ceux-ci leurs principaux projets législatifs et répondent aux critiques qui leur seront adressées. Est-ce trop de demander que les conditions de la délibération et du choix démocratiques soient à nouveau posées ?
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1/ Cf. Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties, Albin Michel, janvier 2026, et ma présentation de l’ouvrage dans notre numéro 1321.
2/ Cf. ma présentation dans ce numéro de l’ouvrage de Benjamin Morel, Crise politique, crise de régime, Odile Jacob, mars 2026.
Editorial du numéro 1322 de « Royaliste – 20 avril 2026
On ne peut évidemment que souscrire aux propos de cet excellent éditorial.
Mais il faut aussi mettre l’accent que le Bien commun est moins que jamais l’objectif des hommes politiques toutes tendances confondues. Seuls leurs intérêts personnels comptent, authentiques carriéristes qu’ils sont. Faire carrière dans la politique c’est intéressant, cela permet notamment à des pratiquement bons à rien (incapables de valider des diplômes ou certificats professionnels autre que le bac obtenu désormais par 95% des postulants tant son niveau est devenu faible, sans la moindre expérience professionnelle) d’obtenir d’excellentes places très fortement rémunérées, ce sans le moindre risque, et sans trop se fatiguer.
Quant aux valeurs, parlons en:
J’entends gauche du travail, droite des valeurs.
Pour la gauche du travail c’est évident, jusque dans les années 80 (désillusion Mitterrand), le travailleur était majoritairement plutôt « de gauche », de l’ouvrier qui revendiquait de meilleures conditions sociales aux professions libérales qui si cela allait à peu près pour eux n’étaient pas insensibles aux problèmes des autres qu’ils avaient comme clients.
La « droite » d’ailleurs se réclamait plutôt du Centre, consciente qu’elle ne défendait nullement les intérêts du Peuple.
Droite des valeurs ? Des valeurs boursières, assurément. Mais concernant ce que l’on appelle les valeurs traditionnelles à savoir la défense du modèle familial et de la Patrie, elle n’a aucune leçon à donner à quiconque.
J’ai connu des couples communistes mariés qui élevaient parfaitement leurs enfants. Je rappelle qu’aussi bien Proudhon (pourtant anarchiste) que Georges Sorel (néo-marxiste) se faisaient les défenseurs de la famille. En revanche, ce que l’on appelait la gauche était consciente du problème des femmes qui suite à un « accident » tombaient enceintes, aussi du fait qu’il était anormal qu’une femme mariée soit considérée comme une mineure toute sa vie et qu’elle soit bien souvent sous-payée par rapport à ses collègues masculins.
La défense de la Patrie ? Que je sache l’immense majorité des Français toutes tendances confondues a répondu à l’Appel aussi bien en 1914 qu’en 1939 lorsqu’il s’agissait de défendre le sol ancestral menacé.
L’immigration massive ? Mais qui l’a introduite sinon la droite giscardienne et même avant 1974 pour satisfaire un patronat à la recherche de travailleurs sous-payés au détriment des travailleurs français et d’une nécessaire modernisation de l’industrie – prônée par ce grand visionnaire qu’était Jean-Jacques Servan-Schreiber (Le défi américain, best seller dont personne hélas ne tira les enseignements) ? Et la dessus, je doute fort que la droite foncièrement dévouée au grand patronat – qu’il ne faut bien entendu pas confondre avec le petit patronat persécuté par une politique fiscale aberrante – y compris celle du Rassemblement dit national y change un jour quelque chose.
La criminalité, la délinquance ? Relisez donc Réflexions sur la violence de Georges Sorel, étudiez donc la législation de la Commune de Paris de 1871 et vous aurez des surprises, ce n’est pas du Badinter. Par ailleurs chercher les causes de la délinquance pour tenter de l’éviter, cela ne signifie pas que l’on est pour autant laxiste dans son traitement.
Tout cela dit, on ne saurait nier que progressivement la gauche s’est profondément pourrie y compris bien sûr dans le domaine culturel dont le wokisme est l’un des aspects les plus révélateurs. Alain de Benoist dans son excellent ouvrage Critiques-Théoriques se demande d’ailleurs où est passée la vraie gauche. Mais la droite ne vaut pas mieux y compris dans ce domaine. A tel point qu’il est bien évident qu’aujourd’hui droite et gauche sont aussi pourries l’une que l’autre même si la gauche au moins ne remet pas trop en cause les avantages sociaux acquis par de longues années de lutte.