L’idéologie, dans le discours courant, c’est toujours l’abstraction de l’adversaire, jamais notre relation, individuelle ou collective, aux pensées politiques et aux systèmes qui les organisent. Marcel Gauchet (1) propose une explication d’ensemble du phénomène engendré par la sortie de la religion et inséparable de la modernité.

Souvent annoncée, rarement déplorée, la mort des idéologies est un thème récurrent. Et pourtant elles subsistent et prospèrent : nous n’étions pas encore sortis du marxisme-léninisme que l’idéologie néolibérale commençait d’exercer une emprise dont nous ne sommes toujours pas libérés. Il faut donc s’interroger sur la logique de ce phénomène et sur les motifs qui nous conduisent à s’inscrire, ou non, dans un courant intellectuel et politique.

A l’origine, le mot, inventé par Destutt de Tracy en 1796, désigne la “science des idées” mais Napoléon utilise le néologisme pour fustiger les défenseurs de la délibération parlementaire et des garanties juridictionnelles. Les idéologues sont d’ores et déjà caricaturés en métaphysiciens abscons, étrangers aux réalités politiques. L’idéologie deviendra cependant un concept majeur, dont Marcel Gauchet retrace l’histoire.

Sans employer le mot, Hegel observe en 1831 que la politique est un champ où s’affrontent les “hommes d’Etat” et les “hommes à principes” – en l’occurrence ceux de la Déclaration de 1789. Marx et Engels donnent à l’idéologie une puissante valeur explicative en affirmant qu’elle exprime l’illusion politique et religieuse qui masque la réalité des rapports de production et de la lutte des classes. Plus tard, Emile Durkheim élargira le concept en définissant l’idéologie comme l’ensemble des expressions intellectuelles à l’œuvre dans la société. Au XXe siècle, l’idéologie sera définie, par Annah Arendt, comme la “logique d’une idée” poussée à son terme totalitaire – ce qui ne permet pas de rendre compte de l’ampleur du phénomène avant comme après les totalitarismes. Ici résumé en quelques phrases, le très vaste tour d’horizon de Marcel Gauchet permet de reprendre à nouveaux frais la question du rôle de l’idéologie dans la société moderne.

L’idéologie est un phénomène intrinsèquement lié à la modernité, en rupture avec les anciennes représentations collectives. “L’idéologie ne se comprend qu’en opposition à la religion” qui regarde vers le passé fondateur, vers la transcendance originelle qui ordonne la société traditionnelle ou plus précisément hétéronome. L’idéologie est quant à elle tendue vers l’avenir qu’elle se propose de construire. Cette volonté de construire la société selon de nouvelles idées implique l’autonomie du pouvoir par rapport au religieux, qui s’esquisse dès le XVIe siècle avec le parti des Politiques. L’Etat est le moyen pratique de cet affranchissement, qui implique un nouveau mode de légitimation, donc un nouvel ordre juridique, hors de la hiérarchie des lois éternelle et naturelle. Cette tendance à l’autonomie est renforcée au XVIIIe siècle par une nouvelle conception de l’histoire, regardée comme le mouvement irrésistible et rationnel du progrès intellectuel, scientifique et matériel. Dès lors, la société est en mesure d’agir librement et de réfléchir sur le sens de son action. C’est cette réflexivité qui a manqué à la Révolution française, dans sa volonté de faire table rase en vue d’une refondation radicale. La conscience historique permet de mettre l’évènement en situation, de se défaire du passé mort sans rompre les filiations, de ménager des compromis sans cesser de transformer ce qui doit l’être – somme toute de tenter la conciliation de la volonté et de la contingence, dans la conviction que ce qui ne peut être réalisé aujourd’hui le sera demain selon la même visée individuelle et collective. La “société de l’histoire” est une société des individus qui sont acteurs de leur propre histoire : le pouvoir politique n’y tient plus son autorité de la toute-puissance divine mais de sa capacité à garantir et accompagner le mouvement social.

La mise en œuvre consciente de la liberté, de l’histoire et du progrès implique une structure libérale qui va obtenir, après la chute de l’Empire, une représentation parlementaire dans une nation où le Politique reste chose royale mais où la politique devient l’affaire des élus, qui vont devoir expliquer leur action et lui donner sens. C’est la nécessité de ce discours général qui engendre l’idéologie. “L’idéologie, en résumé, est fille de la politique, laquelle est fille de l’histoire. Précisons : fille de la politique comme appropriation de la conduite de l’appareil du politique par la société des individus de droit, sur la base d’un mécanisme délibératif et représentatif. Cela en fonction du passage de l’existence collective dans l’élément de l’histoire, c’est-à-dire de la projection de l’activité sociale en direction de l’avenir en vue de l’autoproduction du monde humain sous l’ensemble de ses aspects”.

Ironie du langage, l’entrée dans l’âge de l’idéologie s’effectue au cours de la Restauration, qui voit la défaite des Ultras, nostalgiques de la société hétéronome. A cet égard, il y a lieu de souligner la fécondité de la dialectique au sein du royalisme de cette époque : invention du parlementarisme, opposition entre une droite et une gauche, richesse des œuvres politiques – celle de Benjamin Constant, de Claude-Henri Saint-Simon… A la confrontation entre les conservateurs et les libéraux s’ajoute, sous la Monarchie de Juillet, un premier socialisme théorisé dans sa forme associationniste et républicaine par Pierre Leroux. Lorsqu’éclate la Révolution de 1848, notre paysage idéologique est clairement dessiné et trois grandes idéologies vont se développer jusqu’à nos jours, au fil d’aventures intellectuelles et politiques retracées par Marcel Gauchet.

L’âge des idéologies se caractérise par le pluralisme, par-delà les modes et les effets de domination. La “dominance” conservatrice au XIXe siècle n’empêche pas la croissance du socialisme et la popularité du marxisme-léninisme au siècle dernier n’avait pas effacé le courant libéral qui reparaît avec force dans les années soixante-dix du siècle dernier. Nous savons par ailleurs qu’une idéologie est toujours liée à un ensemble d’actions dans le champ politique et que les plus grands théoriciens ont pris soin de résumer leur pensée dans des textes simples et des formules-chocs. Le Manifeste du Parti communiste que rédigent Marx et Engels en 1848 se termine par le célèbre mot d’ordre : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”. Cette influence sur la vie politique n’est pas directe : au siècle dernier, les partis politiques se constituent en médiateurs, qui font le lien entre théorie, doctrine, projet, programme et tactique électorale, non sans débats, procès en “trahison” et scissions…

Après 1975, la dominance néolibérale s’est imposée à une vitesse étonnante et de manière tout à fait inattendue. Son argumentaire économique sur la “contrainte extérieure” et la “désinflation compétitive” a entraîné l’adhésion des élites au libre-échange mais ceux qui, comme moi, étaient occupés à allumer des contre-feux à l’aide de Keynes et de François Perroux n’ont pas vu la discrète révolution qui a placé l’individu au centre de l’organisation collective, grâce à une nouvelle lecture des droits de l’homme qui coïncidait avec la “mondialisation heureuse”. L’individu libre de faire valoir sa créativité sur le libre marché, telle est la séduisante perspective qui a emporté le socialisme réformiste à l’époque où le communisme baissait son pavillon, puis balayé les résistances conservatrices. Telle que l’engendre une idéologie lourde de contradictions et d’illusions, la société néolibérale refoule le pouvoir politique qui la rend possible – y compris par son lourd endettement – et nous a fait passer d’une société de l’histoire à une société de l’économie. Cette société prétend se connaître elle-même par l’accumulation des données chiffrées et leur présentation par des “experts”. Pourtant, ses élites sont aux prises avec un insoluble dilemme : ou bien aller jusqu’au bout de leur logique et détruire l’Etat qui permet à la société néolibérale de subsister, ou bien maintenir l’Etat et signifier que le projet ultralibéral n’est pas tenable. Ceci dans un monde qui est de moins en moins libre-échangiste et qui demeure impliqué dans des logiques de guerre qui ne sont pas compatibles avec les préceptes de l’économie néolibérale.

La fin de l’histoire dans le Marché mondialisé après dépassement des Etats nationaux n’a pas plus de pertinence que la fin de l’histoire dans le communisme après dépérissement de l’Etat. Marginalisées, les idéologies conservatrice, classiquement libérale et socialiste continuent leur cheminement dans la confusion des révoltes sociales et des protestations électorales qui expriment l’aspiration à la justice sociale, la volonté de réaffirmation nationale et le désir de rétablissement de l’autorité étatique.

Marcel Gauchet estime que l’impasse actuelle ne peut pas durer. Nous sommes à la fin de la dominance néolibérale et nous avons “besoin d’une saisie réflexive qui remettra en mouvement le travail de définition des identités politiques et de leur fond idéologique”.

Pour faire ce travail, il importe que nous soyons conscients de la relation complexe que le citoyen entretient avec l’idéologie. Marcel Gauchet aborde cette question à plusieurs reprises dans son ouvrage et incite derechef à l’humilité tous ceux qui tentent de construire une doctrine ou du moins de présenter un projet politique cohérent. L’idéologie n’appartient à personne mais nous participons tous à l’idéologie dès lors que nous sommes démocrates. La pluralité des idéologies implique des oppositions mais aussi des points de rencontre et des concordances. L’adhésion personnelle à une idéologie ne résulte pas d’une démarche en tous points rationnelle qui nous ferait aller de l’Idée matricielle au dépôt d’un bulletin de vote. Certains seront sensibles à l’ampleur philosophique d’une œuvre. D’autres voudront partager un élan de foi militante vécu dans une communauté fraternelle, ou bien estimeront que les solutions doctrines ou programmatiques répondent exactement à la situation concrète observée ou subie. L’idéologie n’est pas une simple construction intellectuelle. Elle mobilise des imaginaires et suscite des passions, au risque du fanatisme et de la clôture sectaire. Elle exige, au rebours de l’actuelle dépolitisation, que l’individu redevienne un citoyen persuadé qu’il peut contribuer à faire l’histoire, contre les fausses fatalités économiques et l’isolement individuel.

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1/ Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties, Les ressorts cachés des idéologies, Albin Michel, février 2026. Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.

Article publié dans le numéro 1231 de « Royaliste » – 5 avril 2026

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