Jean-Philippe Immarigeon a bien voulu m’adresser un nouvel article qui fait suite à celui qu’il avait intitulé : Populisme à la française ou Front républicain ? http://www.bertrand-renouvin.fr/populisme-a-la-francaise-ou-front-republicain-par-jean-philippe-immarigeon/

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En l’espace de quelques semaines a eu lieu un glissement sémantique intéressant : ceux qu’on taxait il n’y a guère de « populistes » se proclament « souverainistes », et sont en passe d’imposer ce nouveau vocable, récupérant ainsi le ministère de la parole que pensaient détenir les « progressistes ». Mais face à la vacuité des uns, s’affiche souvent la vanité des autres : car pour ceux venant d’une droite extrême ou prompts à y verser, le recours au souverainisme tient lieu d’unique profession de foi, comme s’il suffisait de basculer de l’entité « peuple » à la notion de « souverain » pour mettre fin aux procès en sorcellerie. Car s’il est tautologique, depuis 1789, d’affirmer que le peuple est souverain, on ne saurait s’en contenter puisque la grande question de la souveraineté est un en-soi (pour les scolastiques) ou un noumène (pour les kantiens), et tout particulièrement – parce qu’ici comme en toute chose, il faut penser local pour agir global – celle de la France. Comme l’écrivait le comte de Guibert, dans l’avant-propos de son Essai général de tactique, titré « A ma patrie » : « Je pourrai écrire pour la France, et être lu du reste de l’Europe ».

Des nations sûres d’elles-mêmes

Je ne vous infligerai pas un cours sur la notion de souveraineté chez Jean Bodin : Jacques Sapir vient d’en faire une bonne synthèse dans un texte récent [1]. On en oublie toutefois une condition essentielle : pour être souverain, il faut savoir qui on est. Ne sont souveraines que les nations sûres d’elles-mêmes et de ce qu’elles valent : c’est ainsi que Charles de Gaulle l’exprima à trois reprises dans son discours d’avril 1960 au Parlement britannique, mais aussi bien plus tard à l’égard d’Israël dans sa fameuse conférence de presse de 1967, qui fait toujours polémique à cause de l’adjectif qu’il crut devoir ajouter.

Car il ne suffit pas de dire « merde » aux autres pour être souverain. Ça c’est de la crise d’adolescence, celle qu’on lit dans la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776, une crise dont les Américains ne sont toujours pas sortis et ne sortiront sans doute jamais. Les souverainistes type Asselineau, Philippot, Aubert, Cheminade ou consorts sont toujours dans ce bac à sable : sortons des traités, sortons de l’Euro, sortons de l’OTAN et de l’UE, et nous serons libres ! Non, répondrait le Citoyen de Genève : pas libres, seulement indépendants. On est libre lorsqu’on est un citoyen dans la Cité, pas un anachorète comme l’ami Crusoé sur son île déserte.

La France telle qu’elle est dans le monde tel qu’il est, écrivait de Gaulle. Un Etat négligé de tous, que personne ne convoite, qui ne commerce avec personne ni même ne fait la guerre ou la subit, n’est ni souverain ni libre ; il n’est même pas une nation, tout juste un peuple. La France n’est souveraine que parce que, plus vieille nation de la péninsule européenne, elle est aussi pleinement dans le monde. Si elle doit sortir de quelques institutions continentales ou internationales, et mettre des réserves à certains traités signés naguère, c’est du fait de cette liberté souveraine qui est aussi souveraine liberté. On s’en va parce qu’on est libre, voire on affirme sa souveraineté en sortant, mais on ne sera pas souverain et libre le jour où on sortira. D’autant que les difficultés à récupérer notre liberté d’action seront immenses, et mieux vaut s’y préparer, en discuter et en disputer ; l’exemple britannique doit nous faire réfléchir, non pour nous décourager mais pour nous préparer. Prenons un dossier sur lequel l’unanimité se fait y compris chez les militaires, la sortie du commandement intégré de l’OTAN.

Le char et les bœufs

On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en dénonçant « l’OTAN, l’OTAN, l’OTAN », mais un claquement de portes ne suffira pas et ne résoudra rien. On a pourtant tout dit sur l’injonction faite par les traités européens de se soumettre à la loi d’un étranger venu de l’autre rive de l’Atlantique – pour parodier le discours de Phnom Penh. Il nous faut donc sortir une seconde fois du commandement intégré, c’est un impératif catégorique. Ce sera l’affaire d’une réunion à Mons, au siège de l’organisation, où un de nos ministres annoncera notre retour au format en vigueur de 1996 à 2008, celui que les états-majors nomment CEMA-SACEUR et qui leur convint parfaitement (un pied dedans, un pied dehors). Personne ne nous courra après dans les couloirs et certainement pas les Américains, tout simplement parce qu’ils nous tiennent par des accords bilatéraux.

Car de quelle liberté parle-t-on désormais ? Nous ne sommes plus en 1966, les choses ont bien changé, surtout durant la dernière décennie, et invoquer la seule figure tutélaire du Commandeur ne peut que nous conduire à une impasse type Brexit. Qui sait, parmi les souverainistes glapissant, que notre Royale est quasiment devenue une seconde Auxiliary Fleet de l’US Navy, celle de nos trois armes qui a poussé l’intégration au-delà du raisonnable, entre les échanges d’escadrilles de porte-avions, les escortes communes ou cet ancien Young Leader de la French American Foundation désormais pacha du SNLE Le Terrible ? Nous sommes aussi liés par l’arrivée de nouveaux matériels au standard US, trop lourds et trop gourmands, que nous n’avons pas les moyens de projeter. Nous sommes liés parce que l’interopérabilité au sein des pays de l’Alliance fait que les Etats-Unis ont gagné la guerre des normes, et l’arrivée du F-35 va nous asservir davantage. Nous sommes surtout liés parce que ce qui précède impose l’abandon de l’art français de la guerre (léger, mobile, risqué, et décidé sur le terrain) et que la guerre américaine, qui n’a jamais été victorieuse hors de coalitions de circonstances, n’y est même plus. Les échecs de l’OTAN l’attestent, nos officiers l’écrivent – sauf s’ils sont censurés.

Nous ne devons donc pas quitter l’OTAN parce qu’il s’agirait d’une machine de guerre (sa bureaucratie centralisée serait bien incapable de tenir quarante-huit heures face aux divisions russes), nous devons la quitter parce que c’est une machine à perdre. Etre souverain ne veut pas dire refuser un commandement étranger par principe (n’ayons pas le nationalisme déplacé) mais éviter de rater systématiquement nos guerres… quand ce ne sont pas celles des autres. Mais allons-nous nous déconnecter des réseaux et devenir aveugles et sourds ? Allons-nous abandonner le programme Scorpion peu adapté à cette guerre du désert qui fut jadis notre domaine d’excellence ? Allons-nous, vu l’échec de l’avion de transport A 400 M qui ne satisfait pas au cahier des charges, acheter sur étagère une quarantaine de C-130 Hercules à des Américains à qui nous viendrions de dire « merde » ? A défaut, faudra-t-il renoncer définitivement à être une puissance militaire ?

La plus Petite France

Face à ces réelles difficultés il reste de doux rêveurs, qui s’imaginent que la dilution dans une Europe atlantiste permet à une plus Grande France de « vendre » son projet, comme il reste des officiers généraux qui croient encore à la prise en compte de la French Touch dans la conduite des opérations de l’OTAN. Mais nous devons nous poser cette question : sommes-nous toujours une nation souveraine, en maîtrise de son destin et de ses politiques militaire, financière, économique, écologique, sociale, culturelle, sans considération des impératifs européens et internationaux ? Autrement dit : si nous quittons les traités, que se passe-t-il le jour d’après ?

Ce travail d’analyse et de prospective en profondeur, nombreux sont celles et ceux qui l’ont fait dans tous les domaines ou presque. Force est de constater qu’ils sont plutôt marqués à gauche, en déshérence de structures politiques qui les ont éjectés au début du millénaire. Tandis qu’à droite on ne trouve que des incantations qui confondent frontières et identité, réduisant celle-ci à des facteurs culturels et religieux, dénonçant tantôt le cosmopolitisme d’un capitalisme athée et sans racine, tantôt un Grand Remplacement qui mélange là encore origine et opinion religieuse, réécrivant une illusoire Histoire de France même pas digne d’une sous-littérature de gare, et maniant le paralogisme en prétendant que le repli de la France va lui rendre sa grandeur – alors que ce n’est qu’en se projetant vers les autres, très tôt sûre d’elle-même et de ses valeurs, qu’elle a conclu ce que de Gaulle nommait le pacte millénaire avec la liberté du monde.

Que dire aussi de ceux qui viennent de « découvrir » que l’Europe serait un complot américain, qui le tiennent d’un vicomte vendéen dont le spectacle annuel vomit sa haine de 1789, qui lui-même le tiendrait d’un ancien fonctionnaire de Vichy décoré de la Francisque, chargé de gérer jusqu’en mars 1943 le pillage de la France, et organisateur de la livraison des 200 tonnes d’or que nous avait confiées la Belgique qui aideront à l’effort de guerre allemand et sont toujours quelque part dans les banques helvétiques ? Que ce genre d’arguties qui tient lieu de discours ne mérite même pas qu’on s’y arrête, même si je viens d’y céder quelques lignes.

S’il est incontestable que nous sommes coincés entre le marteau du fondamentalisme islamique et l’enclume de l’absolutisme libéral, ce n’est pas en revenant à un état de nature réinventé, fictif et de toute manière purement heuristique (Rousseau et Michelet auraient été d’accord) qu’on permettra à la souveraineté française de retrouver sa place. Les Français l’ont bien compris, qui préfèrent s’abstenir désormais à près des deux tiers du corps électoral, plutôt que de donner leurs suffrages à des souverainistes de salon qui pensent global pour prôner une sécession d’avec le reste du monde, mais se gardent bien de dire ce que deviendrait leur plus Petite France. Ce plafond de verre est infranchissable, les Français préférant ne pas aller aux urnes que de voter pour des gens qui, depuis la Ligue et le parti espagnol jusqu’aux ministres-stagiaires d’Emmanuel l’éborgneur, en passant par les émigrés de Coblence ou ceux de Sigmaringen, n’ont jamais compris la France et ont toujours refusé que le peuple y soit souverain.

De la souveraineté française

« La Nation assemblée ne peut recevoir d’ordres » : telle fut la première réponse de Bailly au marquis de Dreux-Brézé qui demandait qu’on évacue la Salle des Menus Plaisirs, avant que Mirabeau ne lance à son tour sa fameuse apostrophe (réécrite après coup). Les députés auraient pu trouver une autre salle et s’y transporter, mais ils restèrent. Et les baïonnettes ne vinrent pas, ce fut le roi qui céda. L’affirmation de notre souveraineté sera de dire : nous revenons à la situation d’avant le « non » français au référendum de 2005, nous dénonçons le traité de Lisbonne mais nous ne faisons pas jouer l’article 50 ; vos arguties juridiques ne nous impressionnent pas, plutôt que de quitter la table nous y restons et attendons. Car de même que la liberté n’existe que dans la confrontation avec d’autres – ce en quoi elle diffère de l’indépendance –, de même la souveraineté n’a de sens que dans les frictions. C’est dans la dispute que nous serons une République souveraine, pas dans le soliloque. La Nation ne s’est pas emparée du trône des rois pour en faire une chaise vide.

Il faut procéder comme pour l’OTAN, un pied dehors un pied dedans, et renvoyer aux autres la responsabilité d’une rupture totale. Je parie que, comme Louis en juin 1789, ils n’oseront pas. Ce sera sans aucun doute un âpre combat avec du sang, des larmes et de la sueur, mais moins que d’être contraint de se battre au fond de l’impasse dans laquelle s’est engouffré le plus ancien parlement du monde, mis en demeure de capituler. L’essentiel est d’être sûr de soi.

Car qui sommes-nous ? « Nous, Français par grâce de nature, écrivait Alain dans son Propos du 26 août 1922, avons juré avant naissance de ne jamais priver ce pays-ci d’aucune de nos pensées libres ni d’aucun des ornements qu’y met notre humeur, ni de notre prudence que vous appelez imprudence et qui est cette assurance de soi qui permet aux autres d’être différents. Descartes m’est frère, mais Goethe ne m’est pas ennemi. La fidélité m’est substance et non attribut. C’est pourquoi je rirai de nos Académies si cela me plaît, je criblerai de flèches nos rois emphatiques, je sifflerai Saint-Saëns et j’aimerai Wagner. Mais j’avoue que cette liberté ne s’apprend pas en vingt leçons ». Espérons tout de même qu’il y faille moins de vingt scrutins.

Jean-Philippe IMMARIGEON

[1] « La laïcité comme mécanique de la raison d’État », critique de l’ouvrage de Julien Bouchet, Les Ennemis de la Laïcité, 2018, Lemme Edit.