Le peuple grec, ou la variable oubliée

Le dogme de la bienfaisance de l’euro est ébranlé. Dans Le Monde du 19 janvier, Pierre Briançon s’en émeut. A juste titre. C’est dans le même quotidien, promoteur de la monnaie unique et des recettes ultralibérales, qu’il a pu lire un texte incroyable : une vive critique de l’euro qui n’émane pas d’un Jacques Sapir ou d’un Jean-Luc Gréau, ces hétérodoxes infréquentables, mais d’une grande signature de la presse ultralibérale : Martin Wolff en personne, éditorialiste au Financial Times ! C’est comme si un brave curé de paroisse lisait dans l’Osservatore romano la remise en question de l’infinie bonté divine par un prélat romain.

Quand la croyance est mise à l’épreuve par un malin génie, on peut en revenir aux textes sacrés. Quand la simple crédulité est ébranlée, quand celui qui croit encore au Père Noël encaisse le sarcasme de celui qui n’y croit plus, le premier réflexe est d’accuser l’iconoclaste de désordre mental. Pierre Briançon ne recule pas devant cette banalité : pour lui, ceux qui annoncent que la Grèce va abandonner l’euro ne produisent qu’un « fantasme » et ont « peut-être abusé de l’ouzo ».

Je n’ai pas le cœur à renchérir sur l’abus de substances euphorisantes. La monnaie contient sa charge de violence, destructrice et parfois meurtrière lorsque la politique monétaire a été mal conçue et mal conduite. Voyons cela.

Pierre Briançon récuse le « scénario-catastrophe » qui consisterait à dire qu’un pays surendetté qui ne peut ni dévaluer, ni être soutenu par ses alliés, doit nécessairement quitter la zone euro pour ne pas s’exposer à l’impopularité que provoqueraient des mesures de rigueur. Cette rupture serait impossible à cause du temps nécessaire à la fabrication d’une nouvelle monnaie et parce qu’il y aurait fuite des capitaux. Mais un changement de papier-monnaie peut se faire rapidement (j’ai vu cela en Europe de l’Est après la chute de l’Union soviétique) et ce n’est pas parce que Pierre Briançon voit dans le contrôle des changes une mesure « autoritaire » qu’il faut renoncer à cette politique qui est de salut public pour la Grèce et pour l’ensemble de l’Union européenne.

Peut-être conscient de la faiblesse de ses arguments économiques, Pierre Briançon sort les épouvantails : « crise frontale avec les alliés» ! «Conséquences diplomatiques majeures » ! In fine, la Grèce aurait à choisir entre l’autarcie sur le modèle nord-coréen et une rigueur encore plus « drastique » qui permettrait d’attendrir les investisseurs internationaux.

Cette argumentation est grossière. Elle ne vise pas à convaincre, mais à faire peur aux Grecs et à intimider les Français qui ne supportent plus les contraintes de l’euro. En 1983, les partisans de Jacques Delors et de son maudit tournant rigoriste étaient dénoncés comme Albanais… Ne nous laissons pas impressionner : c’est l’inertie politique et le conformisme idéologique qui nous tuent.

D’où ma première réplique en forme de mot d’ordre : face à la crise mondiale, face à la crise de la zone euro, vive la crise frontale avec les alliés ! Et vive les conséquences diplomatiques majeures que provoqueraient la remise en cause radicale de la Banque centrale européenne et le passage de la monnaie unique à la monnaie commune.

Des hautes altitudes où évolue son esprit, Pierre Briançon n’a pas perçu que le scénario d’une réorganisation non-catastrophique de la zone euro est publié depuis plusieurs années. L’obstination imbécile de M. Trichet nous conduisant à la catastrophe, la perspective d’une sortie de l’euro a été par la suite précisément tracée. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux livres, aux documents de travail et aux articles rédigés par Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Laurent Pinsolle… Que Le Monde leur donne régulièrement la parole !

Olympien, Briançon-Hermès nous délivre un ultime message : en Grèce, la sortie de l’euro « n’aura pas lieu ». Mais l’homme du Monde ne nous dit pas comment la crise monétaire sera évitée, ni par quels moyens le gouvernement grec parviendra à rembourser la dette et à rééquilibrer le budget. Vaine pudeur : nous savons que le peuple grec sera saigné à mort, selon la dogmatique moliéresque des docteurs fous du FMI, de Francfort et de Bruxelles.

Là est le problème : le peuple, c’est la variable que Pierre Briançon a oubliée, ce sont « les gens » que les gouvernements ont la faiblesse de craindre et que les économistes réalistes tiennent pour quantité négligeable.

Pourtant, le peuple grec s’est violemment révolté voici un peu plus d’un an. Nul ne sait s’il redescendra dans la rue. Nul ne peut prévoir les réactions des peuples portugais, français, espagnols, italiens… livrés sans défense à l’ultralibéralisme. S’ils ne se révoltent pas, s’ils n’entrent pas en révolution, Pierre Briançon pourra se féliciter : la guerre de l’euro n’aura pas lieu. Ce ne sera pas le triomphe d’une juste théorie et d’une politique avisée mais celui d’une transposition civilisée du modèle Pinochet : la pire des politiques économiques est possible quand le peuple est asservi.

En publiant son article d’intimidation, Pierre Briançon aura bien mérité de l’oligarchie.

DIALECTIQUE DE LA RESISTANCE

Résister ! L’injonction est forte et belle. Encore faut-il en être capable jour après jour, sans beaucoup d’espoir, malgré la contrainte et la peur. L’enquête de Natacha Borgeaud-Garciandia permet de renouveler la réflexion sur les conditions d’existence et de lutte dans un système de domination.

Sociologue, spécialiste de l’Amérique latine, Natacha Borgeaud-Garciandia a mené une longue enquête auprès des ouvrières et des ouvriers des maquiladoras du Nicaragua (1). Nous savons que ces usines textiles, installées en zone franche dans plusieurs pays latino-américains, comptent parmi les pires inventions du capitalisme globalisé : production de masse au coût le plus bas, grâce à l’embrigadement de travailleurs sous-payés.

Dénoncer de loin ce système ne suffit pas : les ultralibéraux ont beau jeu de rétorquer qu’il vaut mieux gagner un peu d’argent que pas du tout. Au Nicaragua comme ici, ces réalistes ajoutent qu’on peut gagner plus en intensifiant sa production et en faisant des heures supplémentaires. C’est vrai. D’ailleurs, les employés des maquiladoras acceptent de se soumettre à ce chantage exercé par les capitalistes avec le plein accord d’un gouvernement qui, après la fin du sandinisme, a décidé de vendre à bas prix une partie la population plutôt que de voir augmenter le chômage.

Certes, la loi impitoyable de l’offre et de la demande de travail n’est pas une fatalité : il faut des conditions politiques et idéologiques précises pour qu’une population laborieuse soit placée dans une situation de non-choix. Mais ce constat théorique, somme toute banal, ne permet pas de résoudre l’énigme, gênante pour le critique, scandaleuse pour le militant, du consentement à la soumission. L’être le plus exploité n’est-il pas le plus révolté ? Si ce prolétaire ne s’engage pas dans une avant-garde révolutionnaire, faut-il désespérer de « masses » définitivement aliénées et reprendre, en désespoir de cause, le discours classique sur la servitude volontaire ? Après avoir longuement écouté celles et ceux qui sont dans le système de domination, Natacha Borgeaud-Garciandia examine la pertinence de ces concepts qui nous furent ou qui sont encore familiers.

La révolte ? Aujourd’hui dans les maquiladoras comme en bien d’autres lieux de travail contraint, la révolte est une vision romantique plaquée sur des conditions de vie et de travail (10 à 14 heures par jour) qui ne permettent pas de l’envisager : il faut garder son travail pour manger, s’occuper de sa famille, dormir un peu… Les hommes peuvent s’affranchir des contraintes domestiques mais les femmes sont sans cesse à la tâche, à l’usine et à la maison, sacrifiant leur vie amoureuse et souvent obligées d’élever seules les enfants d’un géniteur évanoui dans la nature.

La révolution ? Le regret du gouvernement sandiniste ne suffit pas à créer les conditions politiques d’une révolution sociale.

Faut-il dès lors évoquer un être aliéné, incapable de comprendre le monde et dépossédé de lui-même ? Non. Notre sociologue a rencontré des hommes et surtout des femmes qui ont une vive intelligence de leur situation, qu’ils expriment dans leurs paroles et par leurs silences. Ils savent où ils en sont ; ils gardent des points d’ancrage hors de l’usine qui ne plairont pas aux jeunes révolutionnaires qui battent le pavé parisien : la famille, la religion parfois sous sa forme sectaire… Et ils se situent dans le temps puisqu’ils veulent une autre vie, émancipée, pour leurs enfants. Mais ils travaillent avec acharnement.

Servitude volontaire ? Oui, mais « la volonté n’est pas de servir en soi mais de réaliser au plus vite et au mieux la tâche imposée, avant qu’elle n’envahisse la pensée, ou de témoigner de son habileté. Ou encore, cette activité témoignant de la servitude peut être la même qui, sans qu’elles puissent être confondues, soutient l’identification du sujet qui se constitue malgré la domination ». Nous sommes ici au cœur du livre. La logique de la domination est acceptée (il faut travailler comme des esclaves, on n’a pas le choix ; il faut produire au maximum et se soumettre au contremaître) mais le système de contraintes présente des failles qui sont exploitées ; il pousse lui-même à des actes de résistance à la domination qui créent une fine dialectique par laquelle les esclaves apparents se constituent en sujets insoumis et affirment une liberté qui était en puissance. Cette résistance est tantôt collective, tantôt individuelle. Elle s’accomplit dans la peur, qu’il faut tenter de maîtriser : « pour vivre malgré sa présence persistante, les êtres cherchent à alléger leurs perceptions de son poids. La taire fait partie de cette stratégie. La taire, c’est la contenir, en quelque sorte. Seulement elle apparaît d’autant plus nue ».

Dans ces luttes quotidiennes, marquées de victoires minuscules sur les petits chefs et sur soi-même (ne pas céder à sa peur) les humiliés affirment leur identité, qui est le résultat de la domination, et transforment leur liberté essentielle en libération effective. Dans cette dialectique de la résistance, imprévisible dans son déroulement, le politique n’est pas anéanti : extérieur au système de domination, il se tient quelque part dans l’inattendu. Comme la liberté, le politique est là comme potentiel : la conclusion de Natacha Borgeaud-Garciandia est en forme de promesse, au Nicaragua comme ici.

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(1) Natacha Borgeaud-Garciandia, Dans les failles de la domination, PUF, 2009. Collection « Souffrance et théorie » dirigée par Christophe Dejours et Francis Martens.

Article publié dans le numéro 958 de “Royaliste” - 2009.

Le président des Etats-Unis a décidé d’envoyer trente mille hommes supplémentaires en Afghanistan. Il s’agit de finir le travail. L’expression favorite de George W. Bush est abjecte : la guerre n’est pas un « job » comme un autre. Elle signifie que Barack Obama est dans la logique de son prédécesseur - celle de l’imbécillité meurtrière, couronnée de surcroît par l’attribution d’un prix Nobel de la Paix.

La guerre des Américains en Afghanistan est perdue. Le constat est vieux de trois ans. Cette guerre est perdue parce que les Américains n’ont ni compris, ni aimé l’Afghanistan. Ils agissent comme s’ils étaient partout en territoire ennemi. Ils bombardent et tirent aveuglément, provoquant la haine de la population.

Cette stratégie absurde trouve son origine dans une absurdité : détruire des groupes terroristes avec les moyens employés lors de la guerre du Vietnam, au lieu de les éliminer par les actions spéciales. Or nul n’ignore que les hommes d’Al Qaeda ne sont qu’une petite composante de l’insurrection.

La défaite des Américains n’est pas seulement due à leur bêtise militaire : elle tient au fait qu’ils n’ont pu établir en Afghanistan un gouvernement légitime. Incapable de lutter contre la corruption, soutenu par les pires seigneurs de la guerre, Ahmed Karzaï a été réélu dans des conditions qui affaiblissent encore son autorité (1).

Face à l’échec politique et à la défaite militaire, le président des Etats-Unis tente de réagir par l’afghanisation du conflit sous l’égide du général McChrystal. L’objectif annoncé est l’effet des échecs antérieurs : les Américains veulent confier à un pouvoir totalement discrédité la gestion (j’emploie ce mot à dessein) d’une guerre civile qui va s’élargir et s’intensifier lorsque les troupes étrangères auront quitté le pays. Dans l’immédiat, Barack Obama a placé le commandant en chef américain dans un piège : il envoie des troupes fraîches et annonce une intensification des combats mais déclare en même temps que le mouvement de retrait aura lieu dans 18 mois. Passer à l’offensive pour battre rapidement en retraite : voilà qui va inciter les insurgés à attendre que passe le gros de l’orage et ceux qui pactisent avec le gouvernement à réviser leur position…

Comment les Américains peuvent-ils réussir en 18 mois ce qu’ils ont raté depuis leur arrivée à Kaboul en 2002 : une armée nationale dévouée à un gouvernement légitime, la conquête des cœurs, le ralliement des insurgés, l’élimination des terroristes – sans oublier la destruction des bases ennemies au Pakistan ? Grâce à une conduite intelligente des opérations (selon les prescriptions des stratèges français) il faudrait plusieurs années, voire une ou deux décennies, pour obtenir au prix de combats meurtriers une relative stabilité politique et militaire. Dans 18 mois, le président des Etats-Unis sera confronté au choix qu’il a repoussé : partir dans l’humiliation ou s’enfoncer dans le bourbier.

La France, l’Armée française, le peuple français sont pris dans ce piège sanglant. Il ne fallait pas s’engager militairement dans ce conflit mais agir en vue d’une solution politique. Or Nicolas Sarkozy a transformé nos soldats en supplétifs des Américains dans une guerre dont il n’a discuté ni la conduite, ni les objectifs. A West Point, le 1er décembre, Barack Obama a mis la France et les autres membres de l’OTAN devant le fait accompli : nous sommes dans le piège, nous allons nous y enfermer plus encore en envoyant de nouvelles troupes. Il est vrai que le supposé président n’a pas encore donné de réponse ferme. Mais il n’a pas opposé le refus catégorique qu’il exprimait voici peu : il s’agit de préparer une opinion massivement hostile à l’envoi de troupes supplémentaires à une décision positive qui sera prise en janvier…

A moins que, dès le début de l’année prochaine, les partis et mouvements d’opposition appellent les Français à descendre dans la rue.

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(1) Pour une analyse complète, cf. Jean-Dominique Merchet, Mourir pour l’Afghanistan, Ed. Jacob Duvernet, 2008, ainsi que les études de Michel Goya et de Jacques Sapir consultables sur mon blog.

Editorial du numéro 959 de Royaliste – 2009.

Dans « Le Monde » du 14 octobre, deux anciens Premiers ministres (Michel Rocard et Alain Juppé), un ancien ministre de la Défense (Alain Richard) et un général (Bernard Norlain) se prononcent « pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique ».

Le 14 octobre, la polémique autour de Jean Sarkozy mobilisait les grands médias et les ténors des partis de droite et de gauche. Il n’était donc pas question qu’on se préoccupe, dans ces hautes sphères, de ce qui touche à l’essentiel – notre liberté et notre vie – car le bruit médiatique est inversement à l’importance du sujet trait. Ce qui ne saurait nous impressionner. Avec les gaullistes (1), nous devons dès à présent mener campagne pour la force nationale de dissuasion nucléaire, aujourd’hui menacée dans son principe même.

Prenons garde : MM. Rocard, Juppé et consorts n’ont pas commis un acte isolé. Ils font écho aux thèses exprimées dès 2007 par plusieurs personnalités américaines, dont Henri Kissinger. Surtout, ils reprennent à la lettre le mot d’ordre lancé à Prague le 6 avril 2009 par Barack Obama : «aujourd’hui, j’affirme clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires ». A Paris, les atlantistes écrivent que les « cinq puissances nucléaires reconnues par le traité de 1968 (…) doivent engager un processus conduisant de manière planifiée au désarmement complet, y associer pleinement les trois puissances nucléaires de fait, écarter tout projet de développement d’arme nouvelle, prendre plus d’initiatives et de risques politiques pour surmonter les crises régionales majeures ».

Pire : « les signataires de la présente déclaration expriment le vœu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d’en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités » et disent la nécessité d’ouvrir le débat. C’est fait ! Nous devons prévenir les Français qu’on ne saurait tirer argument du problème de la prolifération pour faire prévaloir l’utopie dangereuse du désarmement nucléaire mondial.

C’est une utopie. Les nations directement menacées n’accepteront jamais de renoncer qui assure effectivement leur sécurité – sans qu’il soit besoin de recourir à un engagement total de l’armée classique et de la population civile dans des opérations de guerre.

Cette utopie est mensongère car elle fait espérer que le désarmement nucléaire réduira le risque de guerre. Au contraire ! L’arme nucléaire est faite pour ne pas être employée : la menace terrible qu’elle fait peser oblige l’adversaire potentiel à renoncer à toute invasion. Accepter l’échange de coups nucléaires conduirait à occuper un territoire nucléarisé à partir d’un autre territoire, qui aurait été lui-même ravagé et irrémédiablement pollué ! La dissuasion nucléaire est une stratégie pacifique, rationnellement apaisante. Si par pure hypothèse les nations dotées de l’arme nucléaire venaient à y renoncer, elles seraient confrontées à l’affirmation militaire classique de la volonté de puissance de certaines d’entre elles. Voulons-nous qu’Israël soit rayé de la carte par une coalition arabe ? Voulons-nous revivre les guerres totales entre grandes puissances et pleurer à nouveau des dizaines de millions de victimes ?

Cette utopie est dangereuse pour notre nation. Si nous cédons au clan atlantiste, si nous entrons dans le jeu du président des Etats-Unis, nous en viendrons à accepter une réduction de notre arsenal nucléaire et nous renoncerons à le moderniser. Nous serons alors au terme du processus engagé par notre retour complet dans l’OTAN : soumission à la politique américaine, dépendance à l’égard de la puissance militaire américaine. Dépendance irréversible car on ne se redonne pas des moyens nucléaires comme on réarme une compagnie d’archers.

Nous appelons les patriotes français de droite et de gauche à dénoncer les foutaises de Barack Obama et la folie suicidaire de ses affidés français.

Bertrand RENOUVIN

(1) Plusieurs sites gaullistes ont repris l’excellent article publié par Jean-Dominique Merchet sur son blog le 17 octobre. Cf. http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/a_mon_avis/

(2) Cf. la motion adoptée par la NAR lors de son 27ème congrès, 13 avril 2008 : http://www.narinfo.fr.st/

Editorial du numéro 956 SCENARIO NOIR

Depuis des mois, les économistes français, anglais et américains qui avaient annoncé la crise soulignent dans leurs études et articles la fragilité de la reprise économique. Ceci dans l’indifférence de nos médias : le récit dominant est celui d’une sortie de crise, tempéré en langue de bois par les autorités supposées compétentes et la tribu des « experts » patentés.

Mais voici que le diable porte pierre. Dans un rapport adressé à ses clients, la Société générale envisage un scénario noir qui fait prime sur le marché de l’information : dette insupportable aux Etats-Unis, nouvelle crise boursière, effondrement du dollar… Conclusion de la banque, telle qu’elle est répercutée par les médias : vendez vos actions et vos dollars, spéculez sur l’or et les produits alimentaires ! Si le conseil se transforme en prophétie auto-réalisatrice, la Société générale portera de très lourdes responsabilités.

Je m’en tiendrai pour ma part à un simple constat : rien n’a changé depuis le début de la crise, sauf le contenu des discours, moralisateurs, et l’agitation sur les bonus. Après la grande panique de l’automne dernier, maîtrisée par les Etats et les banques centrales, les oligarchies occidentales se sont hâtées de remettre en marche la machinerie ultralibérale. Certes, Barack Obama est sympathique et intelligent, Nicolas Sarkozy peut encore séduire lorsque son parolier lui fait lire des discours volontaristes à tonalité vaguement gaullienne et M. Zapatero est sans doute un brave homme. Mais ils ont tous été incapables de changer la donne, à la manière de Roosevelt mettant en œuvre le New Deal.

Encore une fois, démission du gouvernement des Etats-Unis, démission du gouvernement français, du gouvernement allemand – entre autres – et de la gouvernance européiste devant les puissances financières et économiques. Le résultat se trouve dans les recoins de la presse écrite. En novembre, nous avons appris qu’il y avait toujours des faillites bancaires aux Etats-Unis : ce sont de petits établissements qui sont touchés mais aussi, au début du mois, la banque CIT spécialisée dans le financement des petites et moyennes entreprises. Pourtant, il y a relance des prêts hypothécaires, cause immédiate de la crise, dans un pays qui compte plus de cinq millions et demi de chômeurs… En Angleterre, nous observons que le gouvernement a lancé un plan massif d’aide aux banques, ce qui contredit l’optimisme affiché par les milieux officiels sur le continent. Pour la zone euro, la Commission annonce une croissance de 0,7% l’an prochain, qui ne permettrait pas de faire baisser le taux de chômage. Comme la pression sur les salaires se maintient ou s’accroît, il est vain d’espérer une relance de la consommation qui assurerait une plus forte croissance. Mais la spéculation flambe à nouveau, on continue à fermer des usines et à sacrifier des emplois pour accroître le taux de profit et on compte sur la Chine pour stimuler l’activité et empêcher que la baisse du dollar ne tourne à la catastrophe.

Surtout, aucune autorité politique n’a voulu admettre que le libre-échange était la cause essentielle de la crise. La concurrence reste le principe absolu, plus ou moins respecté mais toujours absurde et destructeur. Dans la guerre économique et monétaire, nous sommes livrés sans défense aux pays qui laissent filer leur monnaie, produisent en polluant à tous vents et surexploitent la population laborieuse.

Barack Obama et Nicolas Sarkozy se sont tous deux fait élire sur des slogans volontaristes sans être capables, dans l’épreuve, du sursaut que les peuples attendaient. Mais le président des Etats-Unis est dans une situation pire que la nôtre : deux guerres perdues et la faillite totale du système américain. La France est libre, quant à elle, de retrouver la cohérence de son modèle et de le dynamiser par voie de nationalisations et d’inflation salariale ; elle peut lancer le projet d’une reconstruction générale de l’Europe protégée dans son économie et élargie sous forme confédérale à l’ensemble du continent. Mais l’hyperactivité du supposé président masque une inertie coupable : nous continuons à dilapider nos forces et nous perdons notre temps.

Editorial du numéro 958 de Royaliste

Défense européenne

LA GRANDE ILLUSION

La France est en guerre – actuellement pour de mauvaises raisons. Mais notre départ d’Afghanistan, aussi rapidement que possible, ne devra pas nous conduire à négliger l’hypothèse d’autres engagements de l’Armée française dans les années qui viennent.

Nous faudra-t-il agir dans le cadre d’une défense européenne ? Celle-ci n’est ni possible ni même pensable dans le contexte actuel comme le montre Jean-Dominique Merchet dans un livre récent (1).

Soudain, dans le ciel sans nuage, les aviateurs français repèrent un vol civil hostile – un Airbus aux mains de terroristes - qui est à un quart d’heure des tours de La Défense. Deux Rafale décollent et viennent l’encadrer, prêts à abattre l’avion rempli de passagers : les pilotes attendent l’ordre que doit donner le président de la République, chef des Armées et incarnation légitime de l’autorité politique… Choix terriblement douloureux. Mais un seul décide, et peut décider en une seconde. La guerre implique une décision mon-archique…

Mais l’avion change de route et semble prendre Bruxelles pour cible. A la sortie de notre espace aérien, ce sont les intercepteurs belges qui doivent prendre le relais. Comme aucun appareil n’est immédiatement disponible, nos Rafale continuent à suivre la bombe volante en vertu d’un accord franco-belge. Mais qui peut commander le tir ? Le Premier ministre belge ou le président de la République française ? Question juridico-politique complexe ! Il faudrait maintes discussions pour y répondre, alors que l’Airbus est à 10 minutes de la capitale…

Ouf ! Ce n’est pas Bruxelles qui est visée, car l’Airbus se dirige vers Francfort : impact possible dans treize minutes. Les Français et les Belges appellent Berlin : la Chancellerie est dans l’embarras car le Tribunal constitutionnel allemand interdit à la Luftwaffe d’utiliser ses armes sur le territoire national. Les aviateurs allemands restent cloués au sol et l’Airbus vient s’écraser sur la Banque centrale européenne…

L’humour noir de Jean-Dominique Merchet, auteur de ce scénario, détruit d’un seul coup les montagnes de discours prononcés sur la « défense européenne ». Concrètement, il n’y a rien de tel : il n’y a pas d’organisation de la défense commune au sein de l’Union européenne et ce n’est pas la désignation d’Hermann Von Rompuy qui va y changer quelque chose.

Pourquoi rien ? La réponse relève pour une part du constat empirique : il n’y a pas de défense européenne parce que tous les projets formés dans la seconde moitié du 20ème siècle ont échoué.

Souvenons-nous de la Communauté européenne de Défense (CED). Créée le 27 mai 1952 par le traité de Paris que signent la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, elle prévoit que les « Forces européennes de défense » seront dirigées par un « commissariat » de neuf membres et agiront en étroite coopération avec l’Otan. Comme les partenaires de la France n’ont pas ou plus d’armée digne de ce nom, c’est la France qui accepte de faire le sacrifice de sa propre armée. Gaullistes, communistes, socialistes et royalistes s’opposent au traité que défendent Jean Monnet et les démocrates-chrétiens. Après une bataille acharnée, l’Assemblée nationale refuse la ratification…

Passons vite sur l’Union de l’Europe occidentale, système de défense collective créée en 1948, qui existe encore sous la forme d’une assemblée produisant des rapports que personne ne lit.

Reste la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) fondée lors du sommet de Cologne en juin 1999. Le projet impressionne : « L’Union doit disposer d’une capacité d’action autonome soutenue par des forces militaires crédibles, avoir les moyens de décider d’y recourir et être prête à le faire afin de réagir face aux crises internationales… ». Il se confond avec l’accord franco-anglais de Saint-Malo (décembre 1998) et prend forme au sommet d’Helsinki de décembre 1999 : les Quinze se donnent pour objectif de déployer en 2003 « une force de réaction rapide de l’ordre de 50 000 à 60 000 hommes, sur la base des moyens mis à sa disposition par chaque pays » ainsi que des « éléments aériens et navals » assortis des moyens de commandement et de transport adéquats. On note cependant que cette force n’est pas faite pour protéger l’Union européenne mais pour intervenir dans les situations de crise hors de ses limites : à l’époque, on pense aux guerres balkaniques.

Dix ans plus tard, Jean-Dominique Merchet attire notre attention sur le fait que cette force européenne n’a jamais eu le moindre commencement d’existence. Le projet fut enterré sans qu’on daigne en avertir les opinions publiques – qui étaient d’ailleurs restées d’une parfaite indifférence. La suite des événements en mis plus d’un en colère car, comme l’écrit Jean-Dominique Merchet, « la nature ayant horreur du vide, il fut rempli par l’Otan ». Ce sont les Américains qui organisèrent la guerre d’agression contre la Yougoslavie et qui permettent que l’Union européenne accomplisse ses missions militaires en Bosnie et en Macédoine.

Aujourd’hui, la PESD existe sur le papier et se proclame en langue de bois. Avec un beau courage, Jean-Dominique Merchet procède aux décryptages nécessaires qui font apparaître, sous la fermeté des intentions, l’inexistence des résultats. Il y a même recul dans les intentions : alors que le traité de Maastricht annonçait en 1992 « la définition à terme d’une politique de défense commune », le traité de Lisbonne évoque « la définition progressive d’une politique de défense commune »… qui dépend de la décision du Conseil européen statuant à l’unanimité. Et Jean-Dominique Merchet de conclure : « Longtemps encore, l’Europe comptera ses divisions… et elles ne seront pas blindées ».

Du moins, diront les européistes, l’Union est en train de se donner un armement commun. C’est, là encore, une illusion. On croyait que la coopération de plusieurs pays-membres ferait baisser les coûts. Pourtant, l’Eurofighter (fabriqué par cinq pays) pose maints problèmes d’utilisation et coûte au moins 1,5 fois plus cher que le Rafale fabriqué par l’industrie française et qui donne entière satisfaction. Autre avion « européen », l’Airbus A 400 M a effectué son premier vol le 11 décembre 2009, huit ans après la signature du contrat en septembre 2001. Il coutera beaucoup plus cher que prévu et notre armée de l’air disposera de son premier escadron d’Airbus dans sept ou huit ans ! Même confusion et même retard pour l’hélicoptère NH 90 que doit produire un usine à gaz franco-italo-germano-finlandaise.

En fait, ce qui marche, c’est ce que les européens ont presque totalement abandonné : la coopération binationale. Dans ce domaine, les succès des années 1960-1970 sont probants : « en franco-britannique : l’avion de combat jaguar, les hélicoptères Gazelle, Puma et Lynx. Et en franco-allemand : l’avion de transport tactique Transall, l’avion léger Alpha Jet, l’avion de patrouille maritime Atlantic, les missiles Hot, Milan ou Roland ». Qu’il soit technique ou financier, la leçon est claire – ce dont personne ne veut s’aviser.

L’incapacité européenne en matière de défense ne tient pas seulement aux intérêts nationaux et aux complexités institutionnelles aggravées par les pesanteurs bureaucratiques. L’Union européenne n’a pas et n’aura pas de politique de défense, elle n’a pas et n’aura pas de politique commune de l’armement parce que son idéologie récuse le Politique en tant que tel. Tel est le point fondamental du livre de Jean-Dominique Merchet, qui devrait être partout débattu si l’on daignait enfin s’intéresser à la définition de l’Europe.

Or les européistes se tiennent dans l’ambiguïté : depuis les années cinquante, ils affirment vouloir faire les Etats-Unis d’Europe et on nous parle gravement de l’Europe puissance. Celle-ci a existé naguère comme réalité ou comme projet : réalité de l’Europe romaine, unifiée par les légions ; réalité de l’Europe napoléonienne, elle aussi fédérée par un pouvoir politique utilisant la force armée ; réalité de l’Europe hitlérienne, radicalement violente. Il y eut aussi le projet d’Europe catholique (1) sous l’égide papale, qui échoua, et l’Europe antisoviétique sous égide américaine qui a perdu tout sens depuis la fin de la guerre froide – sauf pour quelques attardés, tel André Glucksmann qui poursuit la Russie de sa haine avec la bénédiction de diverses autorités occidentales. Aussi différentes ou opposées soient-elles, ces tentatives de constitution d’une puissance européenne se sont faites par des guerres menées par des européens contre d’autres européens.

Aujourd’hui, les oligarques européens rejettent l’Europe puissance. Jean-Dominique Merchet montre que leur véritable rêve, c’est une grande Helvétie, pacifiste et prospère comme la Suisse. A l’origine de ce rêve durci en idéologie, il y a Aristide Briand et surtout, après 1945, des socialistes tels que Paul-Henry Spaak – un atlantiste farouche – et l’internationale vaticane incarnée par Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi. Les partis démo-chrétiens ont disparu en Italie et en France mais l’Union européenne continue de se penser comme « post-nationale » et « post-étatique » selon une idéologie d’autant plus inepte que l’Union européenne est une union de nations qui a survécu à la disparition de l’Union soviétique parce que l’Allemagne s’est constituée en Etat unitaire d’une nation aux frontières désormais nettement tracées. Bien des dirigeants et des penseurs allemands voudraient sortir de l’histoire et la plupart des oligarques européens voudraient faire de l’Europe un grand marché intégré dans l’ensemble atlantique. C’est une illusion dangereuse. Jean-Dominique Merchet rappelle que l’histoire continue, comme toujours tragique. La guerre est une menace, à laquelle l’Union européenne ne peut ni ne veut faire face. C’est pourquoi elle s’en remet à l’Otan (aux Américains) pour sa sécurité : protection illusoire en cas de crise majeure car à l’âge nucléaire une nation, aussi puissante soit-elle, ne met pas en jeu son existence pour défendre des alliés. Conclusion : renforçons l’Armée française, modernisons notre armement nucléaire pour garantir, dans tous les cas, notre liberté.

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(1) Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, la grande illusion, Larousse, 2009. 9,90 €. Du même auteur : Mourir pour l’Afghanistan, Editions Jacob-Duvernet, 2008.

(2) D’un point de vue strictement historique, il n’est pas rigoureux d’évoquer « l’Europe chrétienne » : les chrétiens d’Orient se souviennent du sac de Constantinople par les Croisés latins. N’oublions pas non plus l’alliance nouée entre les rois de France très-chrétiens et les Ottomans.

Article publié dans le numéro 960 de Royaliste - 2009

Statistiques ethniques

NON A L’ASSIGNATION !

Manuel Valls veut déposer une proposition de loi autorisant les statistiques ethniques. Quelques soient les calculs personnels de cet étrange « socialiste », il faut faire obstacle à ceux qui, comme lui, veulent fabriquer une représentation raciale de la nation française.

Etre assigné à résidence, c’est fâcheux mais cette situation provisoire commence et cesse par décision de justice. Etre assigné à une « race », c’est atroce car on est enfermé, par définition arbitraire et minimaliste, dans une « nature » plus ou moins visible. C’est surtout dangereux car, dans certaines conditions politiques, le statut privilégié accordé à un groupe (« discrimination positive ») peut se transformer en marquage identitaire permettant la persécution. Le principe d’égalité n’est pas une abstraction, comme l’affirment les partisans de la discrimination positive : il assure au contraire une protection concrète de chaque citoyen.

Cette conception de l’égalité protectrice, la nôtre, celle de la plupart des Français, est effectivement républicaine : la nation française est une collectivité historique fondée sur le droit – précisément la Déclaration des droits de l’homme, les Préambules et la Constitution de 1958. Quant aux populations qui vivent à l’intérieur de nos frontières, la longue histoire nationale nous vaut des apports très divers et c’est le droit qui unifie toutes ces personnes. La réalité sociologique et les différences d’apparence ne sont pas niées par le droit mais elles sont distinctes – avec primauté de la définition juridique.

L’égalité protectrice s’oppose diamétralement à la théorie de l’ « inégalité protectrice » de Charles Maurras qui fait primer une sociologie et une anthropologie élémentaires sur le droit. Bien entendu, les partisans des statistiques ethniques protestent de leurs convictions républicaines et démocratiques et jurent qu’ils veulent seulement lutter contre les pratiques discriminatoires afin de « faire des égaux ». C’est une illusion. Face à la provocation de Manuels Valls, à la campagne que mène Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires et à l’argumentation confuse du sociologue Michel Wieviorka, trois observations (1) doivent être faites :

1/ Dans la lutte actuelle contre les discriminations, il y a rivalité entre les groupes discriminés (la loi en recense dix-huit) et prévalence manifeste des groupes « ethniques », noirs et arabes (2) sur les handicapés, les syndicalistes, les politiques… Ces communautés supposées semblent même l’emporter sur les femmes et les homosexuels dans le tableau d’honneur des victimes. La discrimination positive implique toujours une discrimination négative.

2/ On peut recenser facilement les Français des deux sexes (détenteurs d’un carte d’identité nationale) et les étrangers (ils ont un passeport) mais personne n’est en mesure de donner une définition de l’ethnicité. Le discours ethnicisant conduit immanquablement à une représentation de la nation comme territoire sur lequel coexistent plusieurs races que l’on tente d’ériger en communautés. Cette représentation racialiste est totalement contraire à la tradition politique nationale et à tous nos régimes politiques : royaume, empires, régimes républicains.

3/ L’établissement de statistiques à partir d’un critère flou conduira à établir une liste subjective de groupes qui se constitueront en minorités exigeant des droits, au détriment d’autres minorités raciales, au mépris des appartenances sociales et partisanes et de l’état de citoyen. Cette régression serait lourde de violences radicales : alors que les luttes sociales et politiques se concluent plus souvent par le compromis que par la guerre civile, les conflits entre ceux qui sont assignés à un groupe racial sont inexpiables.

(1) Pour une critique complète : Elisabeth Badiner et allii : Le retour de la race, contre les « statistiques ethniques », L’aube, 2009. 17 € et Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009. 7 €.

(2) guillemets et italiques indiquent que nous refusons de faire entrer ces mots dans le langage juridique et politique.

Editorial du numéro 960 de Royaliste

Le soixante dixième anniversaire du début de la seconde guerre mondiale provoque la publication de maints livres et articles. Curieusement, « Le Point » saute l’année 1939 et publie sous un titre choc un semblant de dossier qui accable « la France » des quatre années d’occupation. L’entreprise qui vise à salir la France et à insulter le peuple français n’est pas nouvelle. Nous devons systématiquement nous y opposer.

La France coupable, les Français abjects, tant ils furent attentistes, soumis, complices des pires exactions pendant les années de l’Occupation… Cela fait des décennies qu’on enfonce ces clous, par le biais du cinéma, de la littérature historique et d’articles sensationnels qui révèlent enfin les vérités cachées du vichysme, de la Collaboration, des conflits et des trahisons au sein de la Résistance. « On » ? C’est Bernard-Henry Lévy qui a donné dans « L’idéologie française » l’argumentation reprise par divers plumitifs qui veulent nous faire part de leur lucidité, de leur courage, de leur inflexible détermination dans la lutte contre les pétainistes, les racistes, les nazis.

Dans son numéro du 1er octobre, « Le Point» s’offre à l’admiration de ses lecteurs en leur révélant l’atroce vérité que le général de Gaulle aurait tenté d’effacer : les Français ont vénéré le maréchal Pétain ! Cela va même plus loin si l’on en croit la couverture du magazine : « Quand la France aimait Pétain ». La France, vraiment ? Pour reconnaître le bien fondé de cette accusation, il faudrait un dossier solidement étayé. « Le Point» ne publie que des vérités partielles qui tissent une kyrielle de mensonges par omission (1).

Les vérités partielles sont archiconnues : le discours sur l’esprit de jouissance, la proclamation de Mgr Gerlier (« Pétain, c’est la France… »), les niaiseries de la propagande maréchaliste, le culte populaire, l’ode de Paul Claudel. Mis bout à bout dans un article signé François-Guillaume Lorrain, repris sur le mode réflexif par un écrivain nommé Marc Lambron, censé faire autorité sur la période, la thématique d’une France vautrée dans le renoncement a de quoi impressionner les jeunes gens inattentifs à leurs cours d’histoire – et les moins jeunes qui les ont oubliés. Il faut donc dénoncer le mauvais procès dont « Le Point» se rend coupable.

Les mensonges par omission sont faciles à déceler. L’article de François-Guillaume Lorrain ne contient pas plus de révélations que les bonnes feuilles du livre d’Eric Roussel sur « le naufrage » du 16 juin 1940. On ne peut juger les réactions de la majorité des Français, dans les mois qui suivirent l’armistice, sans faire la moindre allusion à l’immense désastre qu’ils venaient de vivre : la défaite rapide de l’armée qui avait remporté l’éclatante victoire de 1918, le démembrement de la France et l’occupation d’une partie du pays. Les Français sont écrasés par le malheur collectif, beaucoup sont perdus sur les routes de l’exode, dans de nombreuses familles on pleure un mari, un fils, un frère – car les soldats français se sont magnifiquement battus - et le gouvernement a fui Paris.

Dans cet effondrement général, il est normal que le peuple français cherche à retrouver du lien social et politique, autrement dit une symbolique de l’ordre et de l’autorité capable de l’arracher à cette situation épouvantable. Il est malhonnête de juger les pétainistes de 1940 comme s’ils connaissaient la suite de l’histoire : à ce moment là, pour la plupart des Français, un maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne peut trahir son pays. Au contraire, ce militaire leur apparaît comme un protecteur, et la légende du « bouclier » aura la vie dure : cela explique que certains Résistants furent maréchalistes dans les premiers temps. François Mauriac, Maurice Clavel et bien d’autres s’y laissèrent prendre. Comment ignorer ceux qui, à Vichy même, pensaient en 1940 que le vieux maréchal serait le chef des armées de la revanche ?

Une autre donnée essentielle est omise par les inquisiteurs du « Point» : la haine de l’envahisseur. De nos jours, il est de bon ton d’évoquer seulement la lutte contre les nazis. Le troupier allemand et le fanatique de la SS sont alors confondus dans un même mot, bien peu convenable : le Boche. Hormis la minorité collaborationniste et une poignée d’esthètes, c’est la haine du Boche, muette ou exprimée, qui anime les Français.

C’est cette haine des Allemands qui provoque un divorce progressif et croissant entre Pétain et les Français (1) : Montoire et la création du STO sont les signes évidents d’une trahison aux multiples aspects. Tout au long des années de guerre, la quasi-totalité des Français demeura farouchement patriote. Mais il fallait une intelligence politique très déliée et un immense courage pour entrer en résistance, dès juin 1940, à la fois contre les Allemands et contre le régime de Vichy. Cet engagement immédiat est évoqué en une seule ligne par François-Guillaume Lorrain qui nous informe que les résistants de la première heure [furent] plus solitaires il est vrai que ceux de la dernière heure ». Le rappel de cette évidence, dans une intention malveillante, laisse de côté deux considérations pratiques :

- il était très difficile d’entrer dans la lutte contre l’Occupant et Vichy, parce qu’on ne savait pas comment prendre contact avec ces civils nécessairement méfiants, souvent dépourvus d’expérience militante, qui étaient en train d’inventer ce mouvement patriotique complet (philosophique et moral, politique et militaire, interclassiste, nourri d’idéologies multiples et contradictoires…) qui s’appelle la Résistance.

- si la Résistance était restée l’œuvre des purs de Juin 1940, elle n’aurait joué aucun rôle dans la libération de la patrie. Il a fallu qu’elle intègre peu à peu les individus et les groupes qui ont permis que la France se libère en partie par elle-même. Les inquisiteurs du « Point » dénoncent les ralliements plus ou moins tardifs de Maurice Clavel, de Maurice Couve de Murville, d’André Malraux et font semblant d’ignorer que François Mitterrand risquait la torture et le camp de concentration pendant que de nombreuses gloires de l’après-guerre attendaient dans leurs pantoufles la fin des hostilités. En matière de ralliements, de trahisons et d’attentisme, ce ne sont pas les chroniqueurs du « Point » (non, pas même Bernard-Henri Lévy) qui sont les meilleurs juges mais le chef de la France libre. Le Général a reçu François Mitterrand à Alger (ça s’est mal passé mais ce visiteur indocile n’a pas été fusillé !) et a reconnu parmi ses compagnons Malraux, Clavel et Couve de Murville. Quant aux mérites des divers groupes, c’est une question qui regarde les anciens de la France libre et de l’Armée des ombres. Les résistants de 2009 feraient bien de ne pas s’en mêler.

En guise de conclusion, je voudrais adresser des messages personnels aux trois responsables de cette ignoble campagne contre la France et le peuple français.

Monsieur Claude Imbert, directeur du « Point », je ne doute pas que vous auriez immédiatement choisi de risquer votre réputation, votre liberté et votre vie si vous aviez eu l’âge de prendre les armes en 1940 – vous qui nous éblouissez chaque semaine par la radicalité de vos engagements et l’audace des défis que vous ne cessez de lancer aux puissants du jour.

Monsieur François-Guillaume Lorrain, il ne faut pas confondre enquête historique et compilation bâclée. Un petit effort de documentation vous aurait évité d’écrire que Pétain était « très proche des milieux d’Action française » et par conséquent antisémite…à la manière de Giraudoux. Dans un ouvrage de référence, François-Marin Fleutot (1) souligne le républicanisme du maréchal Pétain, présenté comme un recours face aux ligues de droite, ministre de la Guerre dans le gouvernement Doumergue (9 février – 8 novembre 1934) et nommé ambassadeur de France en Espagne le 2 mars 1939.

Monsieur Marc Lambron, vous avez le culot de vous moquer de deux grandes figures de la France combattante, présentée comme les nettoyeurs du linge sale de l’Occupation : « Avec les discours de Malraux comme Fly-Tox et les coups de jugulaire du héros Pierre Messmer en ministre des Armées, les années 60 lavèrent plus blanc ». Ceci sous l’égide du Général, qui aurait ordonné l’amnésie nationale. C’est faux ! En 1967, la télévision française « aux ordres du pouvoir gaulliste » comme on disait à l’époque dans l’opposition, a diffusé à une heure de grande écoute « Le temps des doryphores », un montage des actualités tournées sous le contrôle de Vichy et diffusées dans les salles de cinéma : on y voit des foules en extase, des traîtres en activité, des expositions antisémites. Dans les années soixante, si j’ai bonne mémoire, les polémiques étaient toujours vives sur les impostures et les trahisons des vichyssois, le thème de « l’attentisme » de la majorité des Français était largement répandu et les images d’une foule qui acclame Pétain à Paris en 1944 et d’une autre foule qui acclame De Gaulle sur la même place de l’Hôtel de Ville traînaient partout. On disait déjà que c’étaient les mêmes parisiens et on ricanait sans produire la moindre preuve, comme aujourd’hui François-Guillaume Lorrain. C’est la gauche socialiste et radicale qui a amnistié discrètement les siens et qui a organisé l’amnésie en faveur de ses très nombreux militants qui basculèrent dans la Collaboration (2)…

Cherchant à savoir qui vous êtes, Monsieur Marc Lambron, je suis tombé sur un article évoquant votre vie confortable dans votre bel appartement parisien. Je me réjouis de ce bonheur mais n’oubliez pas que vous le devez, entre autres, aux héros à jugulaire de Bir Hakim et à l’homme qui commanda la Brigade Alsace-Lorraine.

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(1) Dans ses admirables mémoires, Daniel Cordier raconte que la librairie lyonnaise qui abritait le service de propagande pétainiste était en août 1942 « un lieu désert, à l’exception des vendeuses » alors que la librairie Flammarion était « bondée en permanence » ; cf. Alias Caracalla, Gallimard 2009, p. 410. Pour des analyses complètes sur l’attitude des Français pendant la guerre, cf. le Dictionnaire historique de la Résistance, sous la direction de François Marcot, Robert Laffont, « Bouquins », 2006.

2) cf. François-Marin Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000. Voir mon compte-rendu dans « Royaliste » n° 747

(3) cf. Simon Epstein, Le paradoxe français, Albin Michel, 2008 et notre entretien avec l’auteur dans le numéro 936 de  Royaliste ».

Article publié dans le numéro 955 de Royaliste - 2009

La leçon de Milan Kundera

Il fallait s’y attendre : l’anniversaire de la chute du Mur est vécu sous une pluie de bons sentiments. On nous fait de nouveau participer à la joie des Allemands en 1989 et célébrer le beau matin démocratique des peuples libérés.

On néglige ce qui s’est passé ensuite, au lendemain de la fête : des économies effondrées, des populations appauvries et parfois affamées qui subirent de plein fouet les traitements de choc de l’ultralibéralisme triomphant. Les conseillers américains, arrogants et bornés, les petits crétins envoyés par la Commission européenne et les brutes du Fonds monétaire international portent la responsabilité d’immenses malheurs.

Ces stupidités meurtrières n’excusent pas nos propres faiblesses : François Mitterrand abandonna trop vite le projet de Confédération européenne et sacrifia la Yougoslavie, le ralliement des socialistes à l’ultralibéralisme les empêcha de contrer les idéologues du marché qui s’abattaient sur l’Est européen, le patronat avait déjà fait le choix de la Chine contre la Russie (1). Les intellocrates parisiens, passés du totalitarisme aux droits de l’homme, continuèrent à rivaliser entre eux et à régler des comptes avec eux-mêmes. C’est à eux que s’adressait Milan Kundera voici quelques années mais sa dure leçon vaut pour nous-mêmes : elle souligne nos propres insuffisances passées, elle doit nous obliger à changer nos relations avec les étrangers amis de la France.

Ecoutons ce que dit Irena dans « L’ignorance » (2) : « Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être ».

C’est cruel et c’est juste. C’est ainsi que beaucoup de défenseurs patentés des droits de l’homme se sont comportés à l’égard des dissidents russes, des Tchèques et par la suite des Croates, des Bosniaques, des Kosovars… Sans bouger de Paris, ou après un bref séjour dans un palace de Zagreb ou dans le meilleur hôtel de Pristina, ils pouvaient expliquer la situation à ceux qui vivaient la guerre sur le terrain, depuis des mois ou des années.

Ce n’est pas tout. Quand le communisme s’est effondré, se souvient Irena, la compassion de ces Français a disparu et leurs sourcils se sont froncés : « Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.»

Sous le blanc manteau des droits de l’homme, la xénophobie douce - peut-être pire que celle que nous avons dénoncée à grands cris parce qu’elle se révèle tout à coup chez ceux qui se proclamaient frères des persécutés. Imposture terrible de cette fausse fraternité, d’autant plus insupportable pour nos amis étrangers ou naturalisés que c’est le troisième mot de notre devise et qu’ils n’imaginaient pas que nous puissions lui être infidèles.

Nous n’échapperons pas au jugement de Milan Kundera en battant notre coulpe. Les militants antitotalitaires ont longuement et fructueusement confessé leurs péchés de jeunesse, abjuré marxisme, stalinisme et maoïsme avant de décevoir ou de scandaliser par leur égotisme et leurs ignorances ces « frères » de l’Est qu’ils avaient froidement utilisés. Nous devons nous méfier, ici-même, chaque fois que nous engageons un combat – aujourd’hui pour les Afghans menacés dans leur vie, pour les Iraniens condamnés pour avoir manifesté leur opposition à la dictature.

Les serments ne suffisent pas. Il faut que nos faiblesses, dans l’ordre de la fraternité, soient dépassées par le projet politique d’un Etat capable d’agir dans la longue durée.

Bertrand RENOUVIN

(1) Ces quelques lignes n’épuisent évidemment pas le sujet. Voir l’article d’Yves La Marck dans « Royaliste » n°955 et sur mon blog la chronique 13 : François Mitterrand et l’Allemagne.

(2) L’Ignorance, roman, Gallimard, 2003. p. 157-158

Editorial du numéro 957 de Royaliste - 2009

ENTRETIEN AVEC MARCEL GAUCHET

« Comportement suicidaire » : le philosophe Marcel Gauchet, interviewé par Bertrand Renouvin, nous livre ici un constat impitoyable. Selon lui, nos dirigeants nagent en plein déni de réalité, déconnectés des aspirations populaires et de la nouvelle donne internationale. Et si l’irrationnel était entré en politique ?

La Revue : Il y a lieu de s’interroger sur la nature et l’ampleur de la crise politique française. Mais notre situation ne saurait être évoquée sans une prise en compte de la crise européenne. Pourquoi, par exemple, les graves difficultés que rencontrent la Belgique ou l’Espagne, dont l’unité nationale est en péril, ne font-elles pas, en France, l’objet de réflexions et de débats ?

Marcel Gauchet : C’est un phénomène très général ! Allez dans l’un des pays que vous venez d’évoquer, et vous ferez le même constat. C’est pour moi un grand sujet d’étonnement : la mondialisation, qui entraîne effectivement de l’interpénétration, de l’interdépendance et beaucoup de circulation d’une société à l’autre, se traduit finalement par une collection de provincialismes. Nous assistons à une mondialisation des provinces mondiales !

Dans tous les pays, le désintérêt des uns pour les autres est devenu une donnée structurelle de la vie politique. Ce phénomène est ressenti plus ou moins confusément par les populations, qui perçoivent l’absence de réflexion globale au sommet de l’Etat. En réalité, on laisse faire les organisation internationales, que agissent comme bon leur semble, à l’abri du « consensus » idéologique du moment, puisque cela n’intéresse personne. Il n’y a que les intérêts particuliers suffisamment organisés qui se manifestent.

Ce désintérêt se traduit aussi par le fait que les langues étrangères sont de moins en moins pratiquées, à l’exception de l’anglais basique qui sert aux transactions ordinaires. J’ajoute qu’on ignore, chez nous, les discussions intellectuelles qui ont lieu dans les autres pays – mais la réciproque est vraie. D’une manière générale, la circulation des idées diminue, ce qui est étrange.

La Revue : Il serait pourtant urgent de s’inquiéter de l’avenir des autres nations européennes…

Marcel Gauchet : Je partage votre diagnostic, mais je ne vois pas venir de mouvement, même minoritaire, qui susciterait une réflexion de fond sur l’avenir de nos société politiques. Nous ne sommes pas pour rien à « l’âge identitaire » : pour nos sociétés, et surtout pour les sous-groupes qui composent notre société, l’important est de se questionner sur soi-même, les reste paraissant secondaire.

La Revue : Mais il y a un « reste »… Qu’y trouve-t-on ?

Marcel Gauchet : De l’économie, bien sûr ! l’hégémonie de l’intelligence économique, de la compréhension économique du mouvement des sociétés, est tellement ancrée dans l’esprit des décideurs que toute réflexion politique tombe dans une déshérence de plus en plus prononcée. Malheureusement, seules des crises politiques graves pourront ramener la réflexion sur ces sujets. La capacité d’anticipation de nous sociétés est très faible ; quant aux capacités d’anticipation de nos élites dirigeantes, elles ont nulles. C’est ahurissant ! il faut se défaire de l’idée que les acteurs sont toujours à la hauteur de leurs intérêts : les élites sont aveuglées sur leurs véritables intérêts par des profits à courte vue.

La Revue : Venons-en à la crise politique française, que les élites aggravent par leurs propos et leurs attitudes. Paradoxalement, tandis qu’on débat de la meilleure façon d’en finir avec la fonction présidentielle telle qu’elle existe depuis 1962, la lutte entre les candidats à cette même fonction fait rage. Même à l’extrême gauche, on se bouscule au portillon ! Ce désir de reconnaissance, par le biais de la symbolique étatique, est surprenant.

Marcel Gauchet : En réalité, un homme politique n’existe que par son identification potentielle à un Etat qu’il conspue par ailleurs volontiers ! A bien des égards, la situation française relève d’une lecture psychanalytique : les Français sont partisans de tout ce qu’ils dénoncent officiellement. Car la France reste peut-être le pays le plus politique de monde, en raison de la profonde identification des individus à l’Etat national – les immigrés adoptant ce modèle avec une rapidité stupéfiante.

Voilà que devrait nous rassurer sur l’avenir du modèle politique national : il est tellement incorporé que toutes les critiques qu’on lui adresse relèvent d’une rhétorique somme toute assez vaine. Mais la réalité de ce modèle n’est pas assumée à cause de la prévalence du discours économique. De plus, un phénomène typiquement national et particulièrement funeste mériterait une analyse spécifique : le dévoiement de l’universalisme français en une sorte de mépris de la particularité française.

La Revue : Comment cela ?

Marcel Gauchet : Alors que notre universalisme classique proclamait la nécessité du rayonnement de la France, nos élites administrativo-économico-politiques décrètent aujourd’hui la dissolution du peuple français au nom de l’universalisme. Elles professent un «cosmopolitisme » de bon aloi qui ne saurait s’encombrer des limites dérisoires d’un tout petit pays placé dans un monde de géants et qui n’a plus qu’à se dissoudre dans les normes de Bruxelles et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

L’universalisme dévoyé des élites françaises veut l’universel aux dépens de la France. C’est ce qui rend le discours des élites particulièrement intolérable : les Français se sentent abandonnés et, de surcroît, disqualifiés par des gens qui les considèrent comme des péquenots. Nous sommes là au cœur du problème : le modèle français reste très puissant dans ses profondeurs, mais, en même temps, il n’est plus assumé explicitement.

La Revue : C’est-à-dire ?

Marcel Gauchet :Il n’est pas utile de citer de noms de candidats à l’élection présidentielle. Il n’y a presque personne, au sein du personnel politique, pour prendre en charge la principale question que nous est posée : comment ajuster notre modèle – ce qui s‘est toujours fait, à toutes les époques – aux transformations qui ont lieu dans le monde ? nous entendons, d’un côté, un discours incantatoire et minoritaire, qui rencontre un certain écho parce qu’il exploite la mémoire de ce modèle, mais qui n’a aucune chance de prendre parce qu’il est passéiste ; et, d’un autre côté, le discours des élites qui dénie toute pertinence à ce modèle. Elles auraient honte d’avoir à prendre au sérieux un pays aussi minable que la France, peuplé, qui plus est, de poujadistes consternants ! Va pour l’Europe, à la rigueur… mais la France !

Ainsi, l’élite s’exonère-t-elle de la tâche qui lui incombe : penser la France telle qu’elle est, telle que son histoire l’a faite – une histoire dont il n’y a pas lieu de rougir – pour procéder aux adaptations stratégiques nécessaires. Telle est la raison du grand désarroi français.

La Revue : Comment expliquez-vous cette attitude des élites ?

Marcel Gauchet : Il y a chez elles une composante de haine de soi qui s’accompagne souvent d’une haine des Français. Je n’emploie pas ces termes à la légère, car j’ai longtemps refusé les usages anciens de la haine de soi[2].

La Revue : Pourtant, les actuels dirigeants ont acquis pendant les Trente Glorieuses une solide instruction classique avant de recevoir, à l’ENA pour la plupart, un enseignement keynésien qui s’intégrait à la doctrine et à l’action gaulliennes. Or, qu’ils soient de droite ou de gauche, ils ont oublié leur culture historique, philosophique, économique et politique, et se sont retournés contre le modèle national qu’ils vénéraient quand ils étaient étudiants. Ce n’est tout de même pas mai 1968 qui a provoqué ce séisme !

Marcel Gauchet : En effet, la responsabilité du mouvement de 1968 est faible en cette affaire. Mais je parle avec humilité et prudence du phénomène que vous décrivez en raison de son caractère énigmatique. L’attitude du personnel politique français me stupéfie chaque jour davantage. Je ne la comprends pas… tout simplement parce qu’elle est suicidaire !

On peut toutefois avancer quelques hypothèses. Je crois, tout d’abord, que nos dirigeants n’ont pas suffisamment oublié l’enseignement qu’ils ont reçu. S’ils avaient tout oublié pour mieux assumer la nouvelle donne, s’ils nous avaient dit : « Le monde change, nous allons montrer comment changer avec lui », les choses seraient claires. Or nous avons des gens élevés dans une très forte conscience que leur mission est de conduire le pays, mais qui n’ont pas pensé jusqu’au bout le monde qui s’ouvrait. S’ils n’ont pas fait ce travail, c’est parce que le discours économique auquel ils ont adhéré est censé avoir réponse à tout.

Les élites se sont donc contentées de diffuser un discours néolibéral, transnational, postnational, etc. qui, à l’évidence, ne cadre pas avec l’héritage et le génie historique de la France. Les hiérarques tiennent un discours en porte-à-faux avec les attentes spontanées du peuple, qu’ils veulent malgré tout continuer à diriger.

Lorsque nos élites se pensaient expressément au service de la nation, tout était relativement simple. Aujourd’hui, elles sont dans une situation de fausse conscience : le décalage entre le discours officiel et la réalité est tel qu’elles se trouvent confrontées à un peuple qui se rebelle. Nous retrouvons la logique du parti qui doit dissoudre le peuple pour continuer à être le parti dirigeant. Tout cela est insensé !

La Revue : Une nouvelle perspective est-elle concevable ?

Marcel Gauchet : La France est en mesure de tracer une voie qui lui est propre dans le monde tel qu’il est. Entre 1945 et 1975, les élites françaises ont défini une nouvelle politique sociale, construit une industrie moderne contre ceux qui disaient que notre pays n’avait pas de vocation industrielle et surmonté, à partir de 1958, l’échec de la IVe République. Tout cela ne s’est pas fait sans difficultés ni périls – les drames de la décolonisation, les menaces de la guerre froide – mais, du moins, un avenir avait été clairement dessiné. Nous pourrions aujourd’hui nous donner de nouveaux projets sans renoncer à être nous-même. Encore faudrait-il penser le rôle de la France dans la mondialisation et proposer aux Français une direction à suivre. Or le discours hégémonique au sein de l’oligarchie régnante est qu’il faut que la France renonce à son histoire et à son modèle.

A mon sens, le divorce entre le haut et le bas renvoie à un constat de carence : les dirigeants français n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire. Ils le savent comme un névrosé connaît sa névrose : ils ne sont pas content d’eux et, bien sûr, ils retournent leur agressivité contre ce peuple qui ne veut pas être comme les autres – alors qu’eux, nos brillant sujets, ont su se faire coopter par la nouvelle internationale des bien-pensants et des bien pourvus. Si cette analyse est vraie, elle nous permet de désigner l’urgence : au-delà de la droite et de gauche, la refonte du discours et du projet publics. Mais pour actualiser le modèle national, il faudrait commencer par reconnaître que la mondialisation n’est pas la fin de l’Etat-nation.

La Revue: Nos élites, même si elles voyagent beaucoup, ne semblent ni percevoir ni comprendre les transformations du monde depuis la fin de la guerre froide…

Marcel Gauchet: On peut faire le tour de la planète en tous sens et ne rien voir…De fait, nos dirigeants méconnaissent les forces qui sont véritablement à l’oeuvre dans le monde d’aujourd’hui- à commencer par le développement des nationalismes. Ce phénomène- évident en Chine et en Amérique latine, par exemple- est résolument nié. Nous sommes dans l’idéologie au sens le plus trivial du terme: un vieux reste d’occidentalocentrisme joue probablement un grand rôle dans cette manière de se représenter le monde. Nous voyons actuellement se développer une nouvelle version de cet occidentalocentrisme sous la forme du néolibéralisme et de ce qui va avec: nous n’apportons plus la civilisation aux barbares, mais la richesse aux populations démunies. Même si personne ne crache sur les moyens de vivre plus longtemps et mieux, c’est une grande erreur que de croire que les peuples sont prêts, à ce prix, à rejeter leur histoire et leur culture.

Ce divorce d’avec la réalité s’accompagne chez les élites, d’un incroyable sentiment de supériorité à l’égard de la plèbe. Ce dernier entraîne le retour de l’inégalité symbolique. Il s’agit de montrer que les seigneurs ne sont pas de la même espèce que les manants: d’où les rémunérations extravagantes que s’attribuent les dirigeants économiques et la plainte permanente des dirigeants politiques de ne pas être assez payés. Il faut mesurer la part de mégalomanie contenue dans cette avidité! Le retour fou de l’inégalité traduit la certitude aveugle d’avoir raison dans la conduite d’un monde qu’on se dispense de connaître et de comprendre. Mais nos élites agissent dans la mauvaise conscience- d’où leur haine de soi. Ce ne sont pas des imbéciles heureux. Ce sont des imbéciles malheureux.

La Revue : Comment se fait-il que l’immense foule des Français en colère dont parle Emmanuel Todd ne trouve personne qui soit en mesure d’incarner sa révolte ?

Marcel Gauchet : Les hommes politiques ne se fabriquent pas à la chaîne. C’est une des grandes infirmités de la philosophie politique libérale que d’imaginer des responsables surgissant spontanément de la société. On devient le représentant de ses semblables par une alchimie très complexe qui, aujourd’hui, précisément, ne fonctionne plus très bien puisque les citoyens se reconnaissent mal dans ceux qu’ils ont pourtant légalement élus.

Le verrouillage que nous déplorons provient, pour partie, d’un héritage historique : la puissance acquise, dans notre pays, par le discours d’extrême gauche. Celui-ci peut avoir sa pertinence critique, mais il demeure stérile dès lors qu’il s’agit de faire des propositions. L’extrême gauche a la plus grande peine à se dégager de son héritage jacobin : même si, dans la pratique, les acteurs en sont sortis, ils restent intellectuellement prisonniers de ce modèle. Par ailleurs, les animateurs de l’extrême gauche sont enfermés dans des solutions de type néocommuniste, sans doute démocratisées, mais dont la pertinence est pour le moins improbable. Comme cette « gauche de la gauche » demeure une mouvance importante, dotée de militants aguerris, toute discussion est bloquée d’avance. Aucun projet neuf ne peut émerger. D’où ce constat désarmant : la contestation de l’orthodoxie et l’orthodoxie sont aussi stériles l’une que l’autre.

Tel est le nœud de notre problème : il faudrait pouvoir se mettre à distance du néolibéralisme et du néocommunisme pour faire comprendre la tâche primordiale qui est, j’insiste, de penser librement le travail d’adaptation de l’Etat-nation français à la donne européenne et mondiale. Certes, les néocommunistes pèsent électoralement moins lourd que les néolibéraux, mais leur capacité de blocage est grande. N’oublions pas qu’une grande partie de l’extrême gauche ne veut rien savoir de l’Etat-nation, cette abomination bourgeoise, alors que la « France éternelle » n’a pas de meilleurs défenseurs, en pratique, que ceux qui crachent sur elle ! résultat : la radicalité contestataire se retrouve souvent sur la même ligne que les élites. Le libertarisme achève le travail du libéralisme en cas de besoin. La protestation mal entendue verrouille en fait le système.

La Revue : L’aveuglement dont nous parlions ne provient-il pas du fait que la culture générale n’entre plus dans l’alchimie des hommes politiques, comme jadis avec Jean Jaurès ou Charles de Gaulle ?

Marcel Gauchet : Vous posez là tout le problème du statut de l’homme politique. La politique est un métier, fort difficile. Mais elle ne peut se résumer à un professionnalisme, sans quoi elle perd toute épaisseur. La politique, c’est la représentation de la société dans la sphère des choix collectifs. Or nos dirigeants sont, aujourd’hui, enfermés dans le métier politique. Ils ont perdu toute relation profonde avec l’intelligence du cours des choses tant nationales que mondiales, hors des questions économiques. Il n’y a pas lieu d’accabler ces hommes et femmes politiques plus qu’ils ne le méritent, mais force est de constater qu’ils n’ont plus de culture historique ni de culture générale. Ils savent se faire élire – pour rien.

La Revue : Pourtant, les élites politiques fréquentent d’excellents analystes ou, du moins, peuvent lire des livres et des articles qui fourmillent d’idées neuves et de propositions sensées…

Marcel Gauchet : Une chose est que ces livres existent, une autre est que leurs résultats s’inscrivent dans un corpus faisant autorité. Il faut un stock commun de connaissances pour valablement argumenter et débattre en fonction de désaccords solidement étayés, qui peuvent aller jusqu’à l’opposition frontale – mais dans le cadre d’un accord général sur le socle. Or ce socle n’existe plus : il est peut-être dans un coin de la mémoire de certains de nos dirigeants, qui ont acquis dans leur jeunesse une vaste culture générale. Mais ils considèrent visiblement que ce socle s’est effondré – ou qu’il n’a plus le moindre intérêt.

Cet effondrement demeure pour moi une énigme. Il faut tâcher de comprendre ce qui s’est passé au cours des trente dernières années afin de se donner les moyens de sortir de cette ornière. Car, pour le long terme, je ne perds pas espoir. Comme nous n’avons aucune raison de postuler une mutation génétique qui transformerait l’être humain, comme celui-ci a le désir de comprendre et de maîtriser autant que possible le cours des événements, nous connaîtrons, j’en suis persuadé, une période de reconstruction de l’intelligence politique.


[1] Avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

[2] Forgé par Theodor Lessing, le concept de Selbsthasse (autodétestation) s’appliquait aux citoyens allemands de tradition juive qui récusaient leur identification au judaïsme. Ce concept est ensuite entré, non sans ambiguïté, dans le vocabulaire de la psychanalyse et dans le langage commun.

[3] Voir la Revue n°4, septembre-octobre 2006, page 8.

Entretien publié dans La Revue, Janvier/février 2007

ETRE EXEMPLAIRE

Des polémiques qui concernent Frédéric Mitterrand, je ne veux rien dire car elles se déroulent dans la confusion des mots, des concepts, des critères de jugement. Les politiques, qu’ils soient militants ou hommes d’Etat, n’ont pas à se faire professeurs de morale : ils doivent au contraire entendre les leçons des théologiens et des philosophes et se soumettre à des injonctions qui les dépassent infiniment.

Une morale pleinement réalisée est l’idéal de la raison politique. Mais si cette intention est prise au sérieux, nous devons nous persuader qu’elle implique un effort révolutionnaire, d’une radicalité qui laissera sans voix nos télé-moralistes. Nous avons souvent montré en évoquant le judaïsme, le christianisme et nos modernes philosophies de la morale que nous sommes aujourd’hui à l’opposé de ce qui est prescrit dans l’ordre de la charité, de la justice, du travail, de l’échange, du prêt, du don, du service rendu à la collectivité, du simple souci d’autrui… Le principe de concurrence, le « management par le stress » sont des logiques de destruction de la personne humaine, de la relation humaine, de la société elle-même. Pourtant, on continue à « traiter » les suicides au travail comme un inconvénient passager, circonscrit, évitable par quelques aménagements dans la mise en condition psychologique des salariés.

Le cirque médiatique offre aux patrons et aux ministres maintes occasions de fuir leurs responsabilités et d’éviter de prendre les décisions radicales qu’impliquerait la « moralisation du capitalisme ». Ainsi, l’affaire Mitterrand fit diversion, par sa nature, non par le calcul de quelques manipulateurs. Elle déclencha un torrent de mots, une cavalcade de postures. Du matin au soir, on nous a parlé de sincérité, d’honneur, d’émotion… C’est le lexique des scènes de ménage. Il est triste de voir souffrir un homme pris au piège de ses propres aveux. Mais cet homme est ministre et ce qu’il nous dit est hors sujet – comme les bavardages bienveillants ou malveillants qui le concernent. La sincérité n’est pas un gage de rectitude politique. L’honneur, nul ne sait ce que c’est : l’individu fixe lui-même ses critères d’honorabilité et se réclame souvent d’une manière d’être aristocratique qui privilégie les grandeurs d’établissement et les jugements du clan. L’émotion n’a pas lieu de s’exprimer car le politique doit parler le langage de la raison, du droit, pour le service de l’Etat.

Si les responsables politiques voulaient éviter qu’on ne s’emballe plus à l’avenir sur de semblables affaires, il leur faudrait revenir aux vieux principes de la respublica :

Rigueur dans les nominations : un ministre doit être choisi au vu de son dévouement à l’intérêt général. Désigner une personnalité en fonction de son nom, de sa réputation médiatique, de sa séduction personnelle, c’est avouer qu’elle va faire semblant de gouverner, les véritables décisions étant prises à Matignon ou à l’Elysée. Accepter une nomination dans de telles conditions, c’est se rendre complice d’une imposture.

Rigueur dans l’attribution des portefeuilles : on sait depuis l’Antiquité que la politique n’est pas affaire de compétence. Nommer un agriculteur au ministère de l’Agriculture signifie qu’on aura un ministre des agriculteurs et non un homme d’Etat en charge de la politique agricole de la nation qui doit prendre en compte les agriculteurs mais aussi les échanges internationaux, la santé publique, l’environnement… Même chose pour la Culture : il vaut mieux ne pas avoir une sensibilité d’artiste pour établir un budget et répartir des subventions.

Ascèse du citoyen qui a l’ambition de devenir homme d’Etat (1). A droite comme à gauche, les exemples ne manquent pas : Michel Debré, Pierre Mendès-France, pour n’évoquer que les disparus. Nous ne savons rien de leur vie privée ni de leurs goûts. Dans leur manière de s’habiller, de serrer des mains, de parler devant un micro ou une caméra, il y avait une retenue qui incitait au respect, à l’admiration, parfois à un attachement passionné lorsqu’ils prenaient tous les risques – pour le pays et pour nous.

Qui ne le voit ? Le temps des grands serviteurs de tous n’est pas encore revenu.

Bertrand RENOUVIN

(1) Le militant qui sert une cause est dans une autre logique : il n’est un modèle ni pour les législateurs, ni pour les gouvernants.

Editorial du numéro 955 de Royaliste – 2009.

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