Cela fait plus de deux mois que le mouvement contre la réforme des retraites a débuté. Cela fait plus d’un an que, samedi après samedi, les Gilets jaunes descendent dans la rue. Ces événements se composent pour former une situation inhabituelle et parfois inédite.

La grève à la SNCF et à la RATP est une protestation classique mais sa durée ne l’est pas. La mobilisation massive et spectaculaire des avocats, qui ont reconduit leur grève, ne s’était jamais vue – et celle du personnel des hôpitaux publics a débuté voici presque un an. Depuis le 5 décembre, les cadres, sous l’égide de la CFE-CGC, sont nombreux dans les défilés syndicaux. Dans les lycées, les épreuves de contrôle continu ont révélé la malfaisance et l’improvisation de la réforme Blanquer. Lycéens et professeurs sont de toutes les manifestations, en grand nombre, et se retrouvent pour organiser le blocage des lycées et le report des examens, malgré le déploiement des forces de police. S’ajoutent les chahuts organisés lors des déplacements de ministres et les réunions des candidats de la majorité – sans oublier la fuite d’Emmanuel Macron, conspué au théâtre des Bouffes du Nord.

La durée et l’intensité de ce mouvement multiforme met en évidence les échecs tactiques de l’Elysée et de Matignon. Malgré la gêne provoquée par les grèves dans les transports, l’opinion publique est restée majoritairement favorable aux luttes en cours. La “pédagogie” de la réforme des retraites a été fracassée par l’avis du Conseil d’Etat et par l’étonnante somme d’invraisemblances et de mensonges qui ressortent des prévisions chiffrées officielles. Dans leur grande majorité, les Français sont désormais persuadés que le système de la retraite à points conduira à une baisse des pensions. Sur ce terrain, le gouvernement a perdu la bataille et, même s’il impose sa réforme au Parlement, il restera exposé à la censure du Conseil constitutionnel.

Comme si le procès en amateurisme ne suffisait pas, le gouvernement et sa majorité parlementaire sont tombés dans l’ignominie en refusant l’amendement qui portait de cinq à douze jours le congé parental lors du décès d’un enfant. Madame Pénicaud a osé arguer qu’il ne fallait pas accroître la charge des entreprises; elle s’est en outre couverte de ridicule puisque le président du Medef a demandé un nouveau vote – sans doute parce qu’il s’inquiète de la colère des salariés du privé qui n’ont pas la possibilité de manifester. En phase avec Geoffroy Roux de Bézieux, Emmanuel Macron a “demandé au gouvernement de faire preuve d’humanité” comme s’il voulait signifier que, dans les affaires courantes, la gestion est inhumaine ! Chez cet homme qui se vante de ses diplômes et de sa haute culture, c’est tout de même étonnant, cette absence de maîtrise du langage…

Emmanuel Macron n’est pas le seul à révéler ses arrière-pensées et ses carences intellectuelles à l’occasion d’un débat crucial. Alors que la jeune Mila était la cible d’une campagne de persécution pour ses propos injurieux à l’égard de l’islam, Nicole Belloubet, Garde des Sceaux, a osé déclarer que l’insulte à la religion constituait une “atteinte à la liberté” alors que la liberté d’expression est inscrite dans la Déclaration de 1789. Comme le Parquet avait ouvert contre Mila une information judiciaire pour “provocation à la haine religieuse” – elle fut vite retirée – nous pouvons craindre une progression des complaisances communautaristes dans les esprits de la classe dirigeante et dans les faits. Cultiver la tension religieuse dans une période d’intenses tensions sociales, c’est le comble de l’irresponsabilité.

Somme toute, Emmanuel Macron s’affiche et s’affirme comme la cause première du chaos. En juin 2017, je me suis trompé en écrivant que le vainqueur et son clan seraient d’une dangereuse efficacité. La macronie adhère à l’idéologie de l’efficacité (1) mais l’hypercentralisation du pouvoir et l’hyper-suffisance d’Emmanuel Macron, aggravés par le cynisme de hauts commis affairistes, provoquent des cascades de désordres. Quand le chef de la République en Marche, qui réside à l’Elysée, ne parvient pas à se faire obéir d’un Villani, quand le ministre de l’Intérieur tente de masquer par voie de circulaire une prochaine déroute électorale, quand un ministre s’efforce de faire plaisir au patronat, chacun peut constater que les ressorts du pouvoir sont à nu, et que l’autorité politique a disparu. Pour tenter de maîtriser la colère populaire, il ne reste plus que la répression policière et judiciaire – jusqu’au jour où les policiers en auront marre de protéger le clan des cyniques et des corrompus, jusqu’au jour où les juges redresseront la tête.

Pour l’heure, la macronie se croit hors d’atteinte grâce à la force des institutions. Erreur ! La Vème République avait organisé un système de médiations qui a été détruit par le quinquennat. Le Président ne peut plus et ne veut plus être un arbitre. Dès lors, le pays en crise se trouve privé de recours. A la violence des réformes élyséennes, il répond par une violence encore contenue. Mais en haut lieu, ils jouent avec le feu.

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(1) Lire sur mon blog le billet de René Fiévet : “Macron, l’humanité et l’efficacité”.

Editorial du numéro 1183 de « Royaliste » – Février 2020