L’article de Raoul Gaillard récemment publié sur ce blog –  http://www.bertrand-renouvin.fr/raoul-gaillard-la-planete-est-elle-en-danger/ a suscité les commentaires de François Gerlotto, qui vient de publier dans la collection « Cité » : Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur.

 

Un texte remarquable et qui me paraît absolument juste dans sa partie principale, qui analyse et critique les positions dominantes en matière socio-économiques, considère leurs effets sur nos sociétés et notre avenir. J’y souscris entièrement. Voilà qui rajoute à mon malaise quant aux remarques sur l’évolution de l’écosystème et aux critiques sur les résultats des analyses du GIEC (entre autres). Je voudrais donc reprendre les quelques points de ce texte sur ces sujets. Les citations sont en italiques.

« La prestation de mademoiselle Greta Thunberg le 23 juillet 2019 devant la représentation nationale, le jour même où était voté le CETA symbolise bien l’incohérence de toutes ces approches écologiques prédictives. »

Pour ma part, j’ai le sentiment que l’incohérence se situe au niveau de ceux qui « en même temps » reçoivent Mlle Thunberg et votent la loi sur le CETA ; pas à celui des « approches écologiques prédictives ».

« Il s’agit d’une mise en scène hautement médiatisée, exploitant tous les ressorts de l’émotion et gravement infantilisante ».

C’est vrai, il y a une partie « spectacle infantilisant » préjudiciable à toute analyse sérieuse, et il serait hautement souhaitable de décortiquer tout ce qui se trouve derrière l’organisation qui met en scène Mlle Thunberg. Cela dit, tant que ce n’est pas fait (et il est probable que ce ne le soit jamais), reste la possibilité que cette personne soit réellement ce qu’elle prétend être. On a tendance à oublier, dans notre monde de vieux, que l’on peut avoir une personnalité forte et la capacité de faire des choix, à 16 ans. Ce n’est pas aux royalistes qui lisent ce blog que j’ai besoin de rappeler qu’Henri de La Rochejacquelein était général en chef des armées vendéennes à cet âge ; et que Louis XIV en avait 22 (6 de plus seulement que Mlle Thunberg) quand il a décidé de prendre seul en mains le gouvernement de son royaume.

Il est vrai que la « culpabilisation des populations, qui subissent les conséquences de choix économiques sur lesquels elles n’ont que peu de responsabilités, au profit d’intérêts privés », comme le dit Raoul Gaillard, semble bien une stratégie avérée pour certains groupes. Doit-on pour autant en conclure que le changement climatique n’existe pas et que tout ceci est un « piège » ? Je crains malheureusement que l’on ne puisse entamer de débat sur ce sujet sans passer immédiatement de la discussion argumentée au conflit passionnel, aussi je me garderai bien d’approcher directement ce thème. Je ne peux néanmoins m’empêcher de me demander : dans ce cas, à qui profite le crime ? Car en première lecture, si « quelques soient les médias et quelques soient les sujets, nous sommes manipulés par l’évidence incontestable du « réchauffement climatique », cette manipulation, provenant de lobbies (quels qu’ils soient), me fait penser à une loi anti-tabac qui serait impulsée par les fabricants de cigarettes, puisque, comme le dit l’auteur, l’ultra-libéralisme qui règne sans partage sur les médias est absolument anti-écologique.

Sans entrer donc dans un débat sur le changement climatique, et encore moins sur le fait de savoir si l’activité industrielle en est responsable ou pas, et tout en signalant mon accord profond avec les analyses « extra-climatiques » de Raoul Gaillard (et mon désaccord profond avec les autres), je voudrais apporter deux éléments « scientifiques » à ce débat.

1. La capacité des modèles. « Les modèles mathématiques utilisés pour prédire le nombre d’habitants ou le changement du climat à échéance donnée, sont l’équivalent des prophéties antiques. Ils ne peuvent pas prédire l’avenir, tout simplement parce que les « facteurs humains » et les écosystèmes sont trop complexes. Ils ne prennent pas en compte les événements chaotiques, de nombreux paramètres nous échappent ou ne sont même pas intégrés dans les modèles. ». Je parlerai plus loin des événements chaotiques. Pour le reste, la complexité n’est pas en soi un facteur qui interdise la modélisation : au contraire, c’est pour résoudre ce problème du complexe inaccessible qu’ont été créés les modèles. Ils obéissent à l’injonction de Paul Valéry quand il dit que « ce qui est simple est faux ; ce qui est complexe est inutilisable ». Il y a un « juste milieu » à atteindre, et seul un modèle le peut. Le principe de la modélisation est connu : on essaye de réduire au maximum la liste des variables à utiliser (de « simplifier » la réalité) pour construire un modèle, que l’on teste ensuite sur l’évolution des données du passé. Si ce test ne marche pas, on rajoute des variables, ou l’on change les paramètres du modèle, souvent d’ailleurs de façon empirique. Si le modèle décrit les évolutions historiques du milieu étudié avec une précision suffisante, on tente alors de l’utiliser d’une façon prédictive. La validation viendra ensuite par la confrontation des résultats du modèle à la réalité. La météorologie est maintenant capable de prédire avec une très bonne précision l’évolution du temps sur plusieurs jours ; or quoi de plus complexe que l’évolution de l’atmosphère ? D’ailleurs nous ne faisons rien dans notre vie quotidienne sans passer par des modèles (analogiques) : tout est modèle en effet pour nous, car nous ignorons forcément la plus grande partie des caractéristiques du monde qui nous entoure ; et pourtant nous agissons comme si nous les connaissions. La table sur laquelle mon ordinateur est installé : je ne sais pas en quel bois elle est faite, j’ignore son poids, son volume, sa surface précise, son âge, son histoire, si elle est vermoulue, quelles injures le temps lui a fait subir, etc. ; et pourtant le « modèle » que je me suis construit de cette table (de façon tout-à-fait subconsciente) est suffisant pour que je puisse prévoir avec une bonne probabilité de succès qu’elle supportera mon ordinateur au moins le temps que j’écrive ces lignes. Prenons un exemple plus lié à ce débat : j’ignore tout de la physiologie, de la psychologie, de la santé, des habitudes, de la famille, etc. de notre Président, toutes choses qui jouent certainement sur les décisions qu’il prend : on ne fait pas les mêmes choix quand on est en pleine santé ou malade. Pourtant, comme la plupart des gens, j’ai vis-à-vis de lui des positions et des réactions qui, du fait de « facteurs humains trop complexes » devraient manquer de toute cohérence. Mais le « modèle » que je me suis construit de lui (de façon principalement intuitive, subconsciente, en partie cognitive, et de toute manière analogique) me permet de prévoir sans trop me tromper dans quel sens ira sa politique. Tout simplement parce que je n’ai pas besoin de savoir la qualité de son foie, s’il sait faire du vélo ou l’âge de sa grand-mère pour mon modèle, qui se fonde sur ses décisions et ses prises de position antérieures. Si l’on ne modélisait pas constamment la réalité qui nous entoure, nous ne pourrions RIEN faire, car on ne peut JAMAIS connaître exhaustivement cette réalité.

Maintenant, c’est très vrai, ces modèles ne sont opératoires que si les conditions générales ne changent pas, puisque l’on utilise le passé pour modéliser l’avenir. C’est toute l’importance en effet des « événements chaotiques », qu’il est impossible de prendre en compte puisque, par définition, on ne peut pas les prévoir : si Emmanuel Macron trouvait soudain son Chemin de Damas, mon modèle ne serait plus applicable. Un modèle n’est donc fonctionnel que « toutes choses égales par ailleurs ». Mais tant que l’événement chaotique n’est pas apparu, les prédictions du modèle peuvent être acceptées.

2. On oublie trop souvent que nous sommes soumis à un système socio-économique qui privilégie les croissances exponentielles. Il est très difficile d’intégrer intellectuellement cette dynamique, dont les effets sont toujours cataclysmiques. Une petite histoire-devinette pourra montrer comment fonctionne cette dynamique et comment en général nous autre les humains tombons dans le piège. Imaginons un lac, de la taille du lac Léman, soit 600 km2. Il y a quelques années, un nénuphar y a été malencontreusement introduit, qui prolifère en doublant sa surface chaque jour. Petit à petit, il a commencé à boucher les canaux, envahir les ports et les plages, et au bout de trois ans un peu plus de la moitié du lac est envahie par cette plante. Les autorités qui avaient laissé traîner le problème pendant ces trois ans, voyant que l’invasion se poursuit, décident alors de prendre des mesures pour sauvegarder les 300 km2 du lac non encore contaminés par cette peste. Combien de temps leur reste-t-il pour pouvoir agir avant que ces 300 km2 encore libres ne soient envahis ? Réponse : une journée (puisqu’il occupe déjà trois cents km2 et qu’il double sa surface chaque jour !). Moralité : il faut prendre garde de ne pas se laisser tromper par la lenteur apparente d’une dynamique exponentielle à son début. Nous agissons la plupart du temps comme les autorités en charge de ce lac : quand nous admettons qu’il y a un problème, c’est qu’il est déjà trop tard pour le résoudre. Par exemple, on dit que la consommation d’énergie double tous les 10 ans. Cela implique que chaque décennie, il faut trouver autant de sources d’énergie que la totalité de ce qui a été consommé jusqu’à présent. Course impossible à gagner. Or que fait-on ? Nous continuons à penser que cette croissance est un bien et nous faisons tout notre possible pour qu’elle se poursuive, avec en tête des schémas de croissance lente, arithmétique. Et de ce fait nous allons dans le mur. Je ne veux pas dire que la « Décroissance », c’est-à-dire le contraire exact de ce qui se fait aujourd’hui, soit souhaitable : je n’en sais rien. Mais je dis qu’il est impératif de comprendre ces dynamiques pour ne pas se faire prendre de vitesse. Mes connaissances en économie, sociologie, etc. sont trop élémentaires pour proposer des solutions ; mais ce que je sais de l’écologie me fait dire que les croissances exponentielles qui sont sciemment organisées par ce système mondial que décrit parfaitement Raoul Gaillard nous mènent vers l’abîme.

« La vie sur Terre n’est pas non plus en danger, si on veut bien inclure dans cette notion, l’existence d’un système écologique global, auto-entretenu et en perpétuelles adaptations aux évolutions du milieu, qui intègre tous les êtres vivants (des bactéries à l’Homme) et les interrelations qui les lient entre eux, dans le temps long. Ce qui pourrait par contre bien être en danger, ce sont les sociétés humaines par les modes de production, les relations économiques et commerciales, politiques, sociales et culturelles qui se sont imposées à l’ensemble des civilisations, principalement depuis le début de l’ère industrielle. »

Oui, c’est bien le point critique. En effet ce n’est pas l’homme-être biologique qui est en danger ; c’est l’homme-être social. Ce sont les structures économiques, politiques, sociales, qui sont en première ligne. Je souscris absolument à la plus grande partie de cette analyse. A deux détails près :

(1) je ne vois pas en quoi tout ceci est contraire à l’existence d’un changement climatique. L’activité humaine (industrielle et commerciale) a bien un impact majeur (et exponentiel) sur l’environnement, ce qui rendra d’autant plus difficile la recherche et l’application de méthodes qui permettent d’éviter l’effondrement des sociétés. Pour ne pas parler du réchauffement climatique, qui semble attiser les passions : l’acidification de l’océan mondial, qui n’est pas une hypothèse issue d’un modèle mais une observation provenant de mesures simples, présente des risques majeurs pour le fonctionnement du climat ; les pollutions aux plastiques, aux pesticides, aux perturbateurs endocriniens, la mauvaise gestion de l’eau, elles non plus, ne sont pas niables, et participent de ce changement climatique global. Et tout ceci avec cette dynamique exponentielle qui fait que quand on commence à en percevoir les effets, il est en général trop tard pour agir.

(2) Surtout on oublie un paramètre essentiel dans tout ceci : l’effondrement de la biodiversité, dû autant au changement climatique et à la pollution qu’à l’occupation de l’espace par l’homme. Des espèces disparues car incapables de s’adapter à une évolution globale, il y en a eu d’innombrables. Dont celles qui n’ont pas survécu aux 5 extinctions précédentes… On a tendance à penser que la biodiversité, c’est comme un zoo qui verrait disparaître certains de ses occupants. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, et la question n’est pas de tout faire pour maintenir en vie (de façon généralement artificielle) les ours blancs et les baleines, mais de sauvegarder les interactions qui existent entre les milliers d’espèces qui participent d’un écosystème et le font vivre. Sans elles, l’effondrement est garanti. Or il faut des millions d’années pour construire une biodiversité : tout ce que nous aurons perdu le sera donc définitivement. Dans ce cas comme dans le précédent, il ne s’agit pas de modèle, mais d’un dénombrement trivial. Et là aussi, les accélérations sont exponentielles. Bien sûr il y aura encore une biosphère, et une biodiversité. Mais pas celle dans laquelle l’homme pourra s’épanouir. Et, pour ma part, qu’il y ait dans le futur une septième biodiversité de laquelle l’homme serait exclu, cela m’est complètement indifférent. Alors, si le « climatosceptique » a raison, quand on s’en rendra compte, on pourra s’accuser d’avoir perdu du temps et de l’argent, et lui présenter nos excuses. S’il se trompe, quand on en aura la confirmation c’est qu’il sera trop tard pour agir.