Sur le site de « La Sociale » (1), Denis Collin déplore que « la mode du côté des souverainistes est de faire l’apologie du général de Gaulle » et explique « pourquoi nous ne sommes pas gaullistes ! » tout en affirmant que les « vrais gaullistes » peuvent être des « alliés précieux » dans la lutte contre l’européisme.

Avec mes camarades de la Nouvelle Action royaliste et nombre de nos sympathisants, je me considère comme un « vrai gaulliste » ou plutôt comme gaullien, en référence aux principes politiques et aux règles d’action formulés par le général de Gaulle. La référence à une pensée n’implique pas l’apologie de tous les actes accomplis. A la chanson de geste, nous préférons le travail rigoureux des historiens qui permet la réflexion sur les échecs et les manques.

Encore faut-il que la critique de la politique effectivement menée par le général de Gaulle ne soit pas inscrite a priori dans un cadre explicatif malveillant qui permet de concéder de très haut les succès et de surinterpréter les demi-réussites et les échecs selon des intentions impures. Or les aperçus historiques et juridiques présentés par Denis Collin dans son article relèvent d’un système d’accusation infondé.

La Libération

« Nous ne sommes pas gaullistes parce que le « héros de la Résistance » est aussi l’homme qui a sauvé l’État de la révolution socialiste qui menaçait en France en 1944 », écrit Denis Collin. A la Libération, De Gaulle n’est pas le « héros de la Résistance » mais le président du Gouvernement provisoire de la République française, créé le 3 juin 1944. Il s’agit bien d’un gouvernement, qui représente l’autorité légale et légitime jusqu’au 27 octobre 1946. Ce gouvernement est composé de ministres appartenant à diverses formations. Nous rappelons cette évidence pour dissiper le fantasme monocratique qui caricature De Gaulle en chef d’Etat omnipotent. Quant à la « révolution socialiste qui menaçait en France en 1944 », nous n’en voyons pas l’esquisse. Seul le Parti communiste aurait pu engager un processus révolutionnaire. Comme Maurice Thorez l’a expliqué (2), le Parti communiste ne voulait ni ne pouvait affronter les troupes alliées présentes en France et il savait qu’il ne serait pas suivi par ses sympathisants.

Quant à l’épuration, ce n’est pas le général de Gaulle qui en était chargé mais l’institution judiciaire. L’opposition « farouche » aux procédures n’est pas venue du Général mais de la solidarité entre membres des Grands corps comme le montre Jacques Debû-Bridel dans son ouvrage sur le CNR (3). Cependant, la magistrature a été épurée : 331 sanctions dont 198 exclusions définitives soit 23% du personnel recensé en 1941. Et la police n’a certainement pas été épargnée : 9 508 sanctions dont 6 627 exclusions définitives. La seule épuration de la Préfecture de police a frappé 2 000 fonctionnaires soit 10% des effectifs (4). Epuration insuffisante ? Peut-être. Mais De Gaulle n’a pas « organisé la continuité de l’appareil d’Etat (…) entre Vichy et Quatrième République : il réinstalle l’Etat sur les ruines d’un pouvoir de fait dans un pays qui est en guerre jusqu’au 8 mai 1945.

L’application du programme du CNR a fait l’objet de très nombreuses études qu’il n’est pas possible de présenter ici, mais il n’est pas possible d’étayer la thèse d’une alliance objective entre De Gaulle et le MRP pour la défense des intérêts capitalistes. Le mépris dans lequel le Général tient le démocrate-chrétien Georges Bidault est connu. Quant au CNR, il se dilue dans l’Assemblée consultative qui se réunit à Paris le 7 novembre 1944 et qui marque le retour des partis politiques dans la vie nationale. Le président du Gouvernement provisoire liquide d’autant moins le programme du CNR qu’il prononce le 2 mars 1945 devant l’Assemblée un discours dans lequel il entérine la politique de nationalisations engagée le 13 décembre 1944 en affirmant que « c’est le rôle de l’Etat d’assurer lui-même la mise en valeur des grandes sources d’énergie » et de « disposer du crédit ». Et ce n’est pas De Gaulle qui porte atteinte aux principes d’universalité et d’unité de la Sécurité sociale proclamés par l’ordonnance du 4 octobre 1945 mais les divers groupes d’intérêts – les cadres, les médecins, les agriculteurs – qui manœuvrent pour défendre leurs privilèges au détriment de la politique de redistribution du revenu national (5).

La Constitution gaullienne

Denis Collin reprend une critique classique de la gauche sans tenir compte de ce qui sépare fondamentalement De Gaulle et Bonaparte : la démocratie.

La Vème République est une démocratie parlementaire dans laquelle le gouvernement est responsable devant le Parlement. La formation d’un grand parti majoritaire à l’Assemblée nationale n’est pas l’effet des institutions mais le produit d’une conjoncture durable. Dans la République gaullienne, le président préside selon la Constitution, et le Premier ministre, de Michel Debré à Georges Pompidou, dirige effectivement le gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation ». Peut-on dès lors dénoncer sérieusement une dérive autoritaire ?

Cette démocratie implique le recours au référendum : le texte de 1958 et la réforme de 1962 sont soumis au suffrage universel. La politique algérienne est approuvée par deux référendums, en janvier 1961 et en mars 1962. Enfin, le président de la République est élu au suffrage universel à partir de 1965.

Dans la République gaullienne, l’opposition de gauche dénonçait le « référendum-plébiscite » quand ça l’arrangeait mais curieusement le caractère plébiscitaire s’effaçait quand il s’agissait du règlement de la crise algérienne… Elle dénonça aussi le caractère monarchique des institutions jusqu’au moment où celles-ci permirent à François Mitterrand d’être élu à la présidence de la République et d’y demeurer quatorze années. On mesure le caractère indispensable du référendum pour l’expression démocratique depuis que l’oligarchie a nié le résultat de la consultation de 2005 et décidé de ne plus consulter le peuple souverain.

Ne confondons pas la dérive autoritaire et la restauration de l’autorité de l’Etat qui a empêché la guerre civile en 1958, permis le règlement de la question algérienne, la décolonisation et une politique extérieure indépendante. On peut à juste titre déplorer le rôle joué par Antoine Pinay, Valéry Giscard d’Estaing et Georges Pompidou, tous alliés du patronat. Mais à l’époque, qui s’est soucié de conforter le gaullisme de gauche pour en faire une véritable alternative ?

La politique étrangère

Denis Collin concède que la République gaullienne avait redonné à la France des « marges d’action et une certaine indépendance » mais reproche à De Gaulle de ne pas avoir rompu avec les Etats-Unis. Que de parcimonie dans le compliment !

Sans le Général, sans la France combattante qu’il mène à la victoire, la France ne fait pas partie des Etats qui reçoivent la capitulation allemande le 8 Mai et la France ne fait pas non plus partie des pays qui occupent militairement l’Allemagne vaincue.

Sans la force de gouverner que donne la Vème République, la France n’aurait pu développer sa force de dissuasion nucléaire en toute indépendance dans une situation de Guerre froide qui n’empêcha pas le rapprochement avec l’Union soviétique. Mais il faut comprendre que De Gaulle fait retour à une politique d’équilibre européen qui suppose qu’on se tienne à égale distance des empires rivaux. La France se rapproche de l’Union soviétique sans basculer dans le « camp socialiste » ; elle s’éloigne des Etats-Unis sans rompre avec Washington et c’est ainsi que notre pays affirme son indépendance et retrouve son rang dans le monde.

Si De Gaulle a été le complice des Etats-Unis et du patronat français, comment expliquer que l’Amérique de Roosevelt et de Kennedy l’a traité en ennemi et comment expliquer que le patronat et les partis de la droite bourgeoise se soient ingéniés à défaire tout ce qu’il avait entrepris ?

Contre l’oligarchie, la référence au général de Gaulle ne s’impose pas comme une mode mais comme une inspiration. On peut se réclamer de ce qu’on appelle « souverainisme » et rejeter l’œuvre du général de Gaulle mais il faut tout de même se souvenir que la Résistance et la lutte pour la réaffirmation de l’indépendance nationale après 1958 ont puisé pour partie leurs forces dans une incarnation non héroïque mais authentiquement politique de la France. L’esprit gaullien hante ce « souverainisme » qui cherche, ouvertement ou sans se l’avouer, l’homme ou la femme qui saura, par les mots et les actes appropriés, le faire exister.

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(1)    La Sociale : http://la-sociale.viabloga.com/news/pourquoi-nous-ne-sommes-pas-gaullistes

(2)    Cf. Georgette Elgey, La République des illusions, 1945-1951, Fayard, 1965.

(3)    Jacques Debû-Bridel, De Gaulle et le Conseil national de la Résistance, Editions France-Empire, 1978.

(4)    Laurent Joly, L’Etat contre les juifs, Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018.

(5)    Cf. Colette Bec, La Sécurité sociale, Une institution de la démocratie, Gallimard, 2014.