Le 5 février 1993, la revue Mil neuf cent avait organisé une table ronde sur le thème : « Comment sont-ils devenus dreyfusard ou anti-dreyfusards ? ». Ma communication, intitulée « Maurras, le fondateur », a été publiée dans le numéro 11 de la revue. Je la reproduis ci-dessous, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance de Charles Maurras.

Somme toute, Charles Maurras aura vécu toute sa vie intellectuelle et politique dans la contradiction, et plus précisément dans le défi que ce rationaliste lançait à la raison et dont il prétendait sortir par de fulgurants coups de force. Coup de force stratégique pour ramener un roi désincarné dont la nécessité se démontre « comme un théorème ». Coup de force politique, qui consiste à fonder le « nationalisme intégral » sur une histoire nationale largement méconnue. Innombrables coups de force intellectuels par lesquels Maurras prétend, notamment, unir le paganisme grec et le catholicisme romain contre la tradition juive et contre l’Evangile, ou encore réunir les deux figures antinomique du roi et du dictateur dans l’oubli ou le mépris du principe de justice…

Je ne dis pas cela pour régler de vieux comptes, mais parce que ces observations très générales nous amènent au cœur de notre sujet : Charles Maurras est devenu anti-dreyfusard pour des motifs qui viennent du plus profond de lui-même, et non par phobie ou sous l’effet des circonstances.

Le plus profond. Il faut rappeler que Maurras est un homme qui a été frappé très jeune par l’épreuve de la surdité, qui a perdu la foi, et qui a conçu à Athènes des réflexions décisives quant à ses orientations politiques. En 1894, Maurras expose dans Le Chemin de Paradis une « chaîne d’idées […] très suffisamment païenne et chrétienne pour mériter le beau nom de catholique » : il y rend hommage à l’Eglise, qui se serait arrangée pour que les peuples ne connaissent les « turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées […] dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire », qui aurait « mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin », et qui aurait recouvert de la doctrine catholique les « évangiles de quatre Juifs obscurs » (1). Notons le rejet catégorique du judaïsme et de la parole évangélique, qui sont confondus dans un « orient » voluptueux et anarchique que Maurras repousse définitivement lors d’une promenade sur le mont Hymette en avril 1896. C’est aussi à Athènes que Maurras devient monarchiste, en raison de la puissance que donne à des pays comme l’Angleterre et l’Allemagne un pouvoir dynastique, et c’est à son retour de Grèce qu’il prétend découvrir un Paris livré à ceux qu’il appelle les « métèques » …

Hostilité nietzschéenne au judaïsme et au christianisme, monarchisme abusivement confondu avec la volonté de puissance impériale, nationalisme xénophobe à variante antisémite marquée : nous avons là les trois éléments constitutifs de l’anti-dreyfusisme maurrassien, qui se conjuguent au moment même où l’Affaire est à un point crucial.

Si Maurras se jette dans la bataille avec toue sa violence sophistique, c’est surtout pour défendre l’armée, qui est à ses yeux la condition première de l’identité et de la puissance nationales. Tel est le sens de l’article qu’il publie, lors de son entrée tardive en campagne, dans Le Soleil du 23 octobre 1897, sous le titre « Il faudrait l’oublier ». Face à la campagne qui se développe en faveur de la révision, Maurras estime que, innocent ou coupable, Dreyfus provoque une agitation qui porte dangereusement préjudice aux défenseurs du pays. Et c’est encore le thème qu’il développe dans la Gazette de France du 2 décembre 1897 :

Assurément – concède-t-il – c’est une image affreuse que la prison perpétuelle d’un homme qu’on présume innocent. Mais voici des images supérieures en horreur : une armée débandée et en déroute, ses cadavres couchés par milliers sur le sol […] [qui paieront] dans cette hypothèse fantastique où Dreyfus serait innocent, les frais de la réhabilitation et du rappel d’un seul ».

Le salut de l’armée française pèse infiniment plus que toute considération de justice et de moralité : telle est la certitude qui l’amène à défendre le lieutenant-colonel Henry après le suicide de l’auteur du célèbre faux. Demandant que « la Justice lui rende les honneurs publics qu’il a bien mérités », Maurras soutenait que Henry avait fabriqué un faux parce qu’il ne pouvait pas révéler le véritable document accusateur, et que « ce faux constituait une simple reproduction publique, comme l’édition populaire d’une vérité absolue », une « vérité expurgée » dont « l’original est authentique » (2). Démonstration d’une extraordinaire malhonnêteté, par laquelle Maurras part de l’hypothèse de l’existence d’un texte accusateur pour démontrer que le faux est l’expression atténuée de la vérité d’un document qu’il finit par déclarer authentique. Ainsi Henry est-il lavé de tout déshonneur, puisqu’il a appliqué un code moral spécial, non écrit mais plus élevé et plus étendu, qui serait réservé à ceux qui exercent « certaines obligations très générales ». Maurras ne donne pas plus le contenu de ces « lois inécrites » qu’il ne précise la nature des obligations dont il parle. Mais il est clair qu’il place les services de renseignement de l’armée hors de toute norme et de tout contrôle.

Protéger l’armée qui protège le pays, tel est l’article premier du credo maurrassien tout au long de l’affaire Dreyfus. Or, selon Maurras, l’ennemi le plus immédiatement dangereux n’est pas l’Allemagne, qui se garde d’exploiter l’affaire contre la France, ni même l’Angleterre, qui aurait encouragé et financé le parti dreyfusard, mais les artisans de la subversion intérieure, le parti de l’étranger judéo-protestant. C’est ce « syndicat » qui fomente le désordre pour lequel Maurras éprouve une horreur métaphysique. Ce n’est pas l’émeute qui lui fait peur, ni seulement la désorganisation de l’Etat et de l’armée, mais l’anarchie essentielle qu’il croit déceler chez les Juifs et chez les chrétiens qui échappent à la discipline du catholicisme romain.

Le sort d’Alfred Dreyfus, et semble-t-il le fait qu’il soit Juif, resteront pour Maurras des aspects secondaires d’un bout à l’autre de l’Affaire. « Quelle que soit la décision du gouvernement », écrit-il à son confident l’abbé Penon, « mon avis est de tomber violemment sur les auteurs du scandale, les intérêts particuliers du condamné ne pouvant être mis en balance avec ceux de l’armée française » (3). Et de détailler, dans une lettre à Barrès, la composition du parti des fauteurs de troubles :

La bizarre et révolutionnaire situation ! Le parti de Dreyfus mériterait qu’on le fusillât tout entier comme insurgé. Voilà une affaire essentiellement nationale. Qui y paraît au premier plan ? Des anarchistes cosmopolites, des socialistes antipatriotes, des Juifs, des protestants de Danemark et de Suisse ! (4).

La diatribe n’a pas besoin d’être longuement commentée puisque, un siècle plus tard, nous retrouvons les mêmes fantasmes, la même obsession d’un complot cosmopolite et le même lexique chez les héritiers du « nationalisme intégral ». Remarquons simplement que les Juifs et les protestants sont mis sur un pied d’égalité, quant à la volonté subversive, et que Maurras consacrera aux seconds un pamphlet fantasmagorique – « Les Monods peints par eux-mêmes » – par lequel il prétend établir que cette famille protestante constitue un « Etat » étranger dans l’Etat français, qui se comporterait comme un « créancier permanent », et qui « exigerait la spoliation à [son] profit, l’humiliation à [sa] gloire, de tous les Français subsistants » (5).

Dans la dramaturgie maurrassienne, les Juifs et les protestants sont les acteurs de premier plan du parti de l’étranger. Mais il faut bien voir qu’ils ne sont pas seulement dénoncés comme gens venus d’ailleurs, mais comme les dangereux propagandistes d’une idéologie subversive. Pour Maurras, le désordre provoqué par le « syndicat dreyfusard » trouve sa source dans la philosophie individualiste. Ce n’est pas le capitaine Alfred Dreyfus qui est scandaleux, c’est le fait que ses partisans affirment que la cause d’un individu est supérieure aux intérêts de la collectivité nationale : la fidélité judaïque à la parole qui commande l’amour du prochain, le Magnificat qui glorifie l’élévation des humbles et l’abaissement des puissants, le protestantisme, les principes de 1789 et le kantisme constituent pour Maurras l’idéologie cohérente et pernicieuse de la Révolution contre laquelle de fondateur de l’Action française édifiera son système.

A l’époque de l’affaire Dreyfus, ce système n’est pas encore constitué, mais nous voyons déjà qu’il se fonde sur une vision holiste de la société, sur une conception rigoureusement hiérarchique de son organisation politique. D’où le mépris des principes fondamentaux de la justice, d’où l’hostilité à la philosophie des droits de l’homme et à ceux qui s’en réclament, d’où le rejet du jus soli qui résulte pourtant de la tradition capétienne dont Maurras se réclame.

Cette vision totalisante et cette politique absolutiste constituent un programme cohérent, réactionnaire au sens strict du terme. Ce programme s’accompagne d’une stratégie, qui sera celle de l’Action française et des organisations de la droite extrême tout au long du siècle : cette France disparate, si profondément atteinte dans ses forces vives et dans son intellect ne peut être régénérée que par une guerre civile. « Une nation qui enveloppe de si grandes diversités ne s’unifie et ne se réforme que dans le sang. Il faudra venir à l’épée », écrit Maurras (6) à Barrès en 1897…

De ce point de vue, l’anti-dreyfusisme n’a toujours pas baissé les bras.

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(1)    Cf. Charles Maurras, Le Chemin de Paradis, Calmann-Lévy, 1895, préface datée de 1894.

(2)    Cf. Charles Maurras, « L’orient du Mont Hymette » (1901), repris dans Les Vergers sur la mer, Flammarion, 1927.

(3)    Extrait d’une lettre citée par James McCearney, Maurras et son temps, Albin Michel, 1977, p. 143.

(4)    Lettre à Barrès du 2 décembre 1897, in Charles Maurras / Maurice Barrès, La République ou le Roi, correspondance inédite (1888-1923), Plon, 1970. P. 154.

(5)    « Les Monods peints par eux-mêmes », in Charles Maurras, Au signe de Flore, Grasset, 1933.

(6)    Correspondance Barrès / Maurras, op. cit. p.155.