Sur le chemin de Djibouti, bref séjour en Ethiopie. Bien entendu, ces trois jours à Addis-Abeba ne permettent pas une analyse d’ensemble… Le pays a connu une longue période d’épreuves : après l’abdication de l’empereur Haïlé Sélassié en septembre 1974, la dictature cruelle de Mengistu, la guerre avec la Somalie de 1977-1978, les rebellions régionales et les famines puis la chute du « Négus rouge » en 1991 et l’élection d’une assemblée constituante qui a institué un régime représentatif pluri-partisan. Puis la guerre avec l’Erythrée (1998-2000) et le conflit avec la Somalie commencé voici quatre ans.
Ces violences endémiques contrastent avec la courtoisie souriante des Ethiopiennes et des Ethiopiens – policiers, chauffeurs, serveurs et serveuses, commerçants, religieux… Voilà qui me change du traitement bougonnant et suspicieux des fonctionnaires et employés d’anciennes républiques soviétiques qui traitent leurs concitoyens et les étrangers avec un mol accablement.
Mais à Addis-Abeba, c’est un autre malaise : pas la moindre envie de flâner dans les rues de la capitale le long des baraques faites de bric et de broc ou de pénétrer dans les quartiers constitués de minuscules logements de bois et de tôles ondulées. Ce n’est pas la crainte qui retient : le voyageur n’a rien à faire ici à moins d’y être invité et je passe trop peu de temps dans la ville pour m’y faire des amis. C’est en taxi que je suis allé visiter l’église Saint-Georges, où Haïlé Sélassié fut couronné en 1930 comme empereur d’un pays où chrétiens et musulmans continuent de vivre en bonne intelligence, avant de monter vers Entoto où Ménélik avait fait édifier son premier palais qui devait être le centre d’une capitale finalement construite sur de plus basses collines.
Sur la route en pente raide, nous croisons des dizaines de femmes, jeunes et moins jeunes, qui portent de lourds et longs fagots de branches d’eucalyptus. Dos courbés, elles marchent vite, le visage tiré par la souffrance. C’était ainsi il y a un siècle dans les campagnes françaises : bien des femmes passaient leur journée à rassembler un fagot qu’elles allaient vendre dans leur village. Immense fatigue pour un gain infime. C’était avant l’automobile alors que maintenant le travail de survie fondé sur l’endurance physique continue d’exister dans des sociétés très motorisées. Toute la question du développement est à reprendre puisque, dans de nombreux pays, les conditions minimales d’une amélioration de la condition humaine ne sont toujours pas réunies.
De retour à l’hôtel, je lis dans un guide français que la Mission économique française se félicite du « libéralisme économique progressif » de l’Ethiopie nouvelle. Ici comme ailleurs, tel est bien le sens de l’aide internationale : faire de ce pays très pauvre un marché suffisamment attractif pour attirer les investisseurs étrangers. Sur la route d’Entoto, la longue file des porteuses de fagots devrait faire comprendre aux experts internationaux qu’ils fondent leur « développement durable » sur une logique durablement inégalitaire qui sera masquée par le taux de croissance annuelle et le salaire mensuel moyen.
Mais comment reprendre concrètement la question du développement ? Par une première démarche, toute simple : regarder comment est structurée une ville très ancienne – Istanbul par exemple – et des capitales récentes comme Douchanbe et Addis-Abeba. Au fil d’une humble promenade, l’expert de la Banque mondiale y apprendra que le marché n’est jamais un espace global peuplé d’individus identiques mais un lieu très précisément délimité et réglementé : à Istanbul, le Grand Bazar, à Douchanbe les Bôzors répartis en plusieurs points de la ville, à Addis le Mercato qui est présenté comme le plus grand marché de toute l’Afrique. Ailleurs dans Addis, il y a de petits commerces, de grands magasins modernes, des banques, mais ce sont des ministères, des églises et des mosquées qui sont au centre de la vie. Alors qu’il me paraissait impossible de flâner le long des boutiques manifestement destinées aux seuls habitants du quartier, j’étais tout à fait à l’aise au Mercato car j’y évoluais non comme traîne-savate indiscret ou touriste friand de misère authentique mais comme client potentiel, toujours prévisible dans ses désirs et comportements.
J’ai eu le plaisir de retrouver cette approche familière du marché dans l’ouvrage décisif qu’Alain Supiot vient de publier (1) : « Pour pouvoir fonctionner convenablement, les marchés doivent s’inscrire dans un monde institutionnel à trois dimensions, où les rapports entre les opérateurs économiques se trouvent placés sous l’égide d’une instance tierce, garante de la loyauté de leurs échanges et du temps long de la vie humaine. Il suffit pour le comprendre de mettre les pieds sur la place d’un marché médiéval, par exemple la Marktplatz de Bruxelles, dont la beauté architecturale éclaire la signification institutionnelle. Tout autour de cette place, se trouvent les sièges dont dépendaient le bon fonctionnement du marché : l’Hôtel de Ville où siégeait l’autorité municipale garante de la régularité des échanges (régularité des poids et mesures) ; les maisons de différents métiers (bouchers, boulangers, brasseurs, etc.), où siégeaient les corporations garantes du statut et de la qualité du travail, sans lequel il n’y aurait pas de richesses à échanger. Ces différents bâtiments marquaient aussi les limites de l’espace marchand. Si l’on sortait de cet espace, par exemple pour se rendre au palais de Justice ou au palais royal, on se trouvait soumis à d’autres règles qu’à celles du marché. Car si la loi du marché devait aussi régir les juges ou les dirigeants politiques, leurs décisions seraient à vendre, la Cité serait corrompue et les honnêtes marchands ne pourraient plus y travailler librement ».
Alain Supiot n’est pas plus que moi un nostalgique du corporatisme : il plaide pour une claire définition des activités (marchandes) et des fonctions (politiques, judiciaires) dans les villes et les nations modernes, toutes marquées par une histoire et une sociologie singulières. C’est en rassemblant la logique des différentes institutions et les particularités des activités locales sous l’impératif universel de la justice sociale qu’on pourra mettre en œuvre de véritables politiques de développement – par delà les fictions destructrices du collectivisme et du « libéralisme progressif » dont on continue à vanter l’efficience.
26-27-28 février 2010.
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(1) cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, 2010, dont je rendrai compte dans un prochain numéro de « Royaliste ».
Face à la crise de la monnaie unique, les oligarques de tous les pays concernés, leurs experts et les chroniqueurs accrédités de la presse écrite et radiotélévisée ont tous tenu le même discours et lancé les mêmes mots d’ordre. L’abondance et la cohérence des messages impressionnent. Leur contenu est scandaleux.
Les oligarques dénoncent les grandes banques américaines et deux fonds de pension américains qui spéculent sur les emprunts d’Etat grecs et risquent de déstabiliser la zone euro. Mais c’est avouer que, depuis le début de la grande crise, rien n’a été fait pour empêcher les financiers de spéculer. L’an dernier, la rapacité des banquiers avait failli emporter tout le système. Cette année, c’est avec l’argent versé par les Etats pour les renflouer que les mêmes spéculateurs s’en prennent aux Etats : après la Grèce, ils visent le Portugal, l’Espagne, l’Italie… Pendant un an, les gloires du G 20 ont tenté d’abuser les peuples par de belles promesses sur la moralisation du capitalisme, ce qui n’empêche pas la banque suisse UBS de verser deux milliards d’euros de bonus pour 2009 alors qu’elle est déficitaire. Ils n’ont rien fait. Ni pour changer le système, ni même pour le réguler quelque peu. Et ce sont les peuples américain et européens qui vont, une fois de plus, payer les dégâts provoqués par le laxisme et la complaisance des maîtres. Premier scandale.
Saisis d’angoisse à l’idée que la zone euro pouvait éclater sous la pression des « marchés », les oligarques ont lancé leur contre-attaque verbale. Thème commun : l’Europe doit montrer sa solidarité, afin que « les marchés » soient rassurés. Terrible aveu : ce sont « les marchés » (les banques, les fonds de pension qui spéculent à mort) qui commandent aux Etats et aux divers organes de l’Union européenne : Eurogroupe, Banque centrale européenne, Commission européenne, Conseil européen. Pour Monsieur Sarkozy, pour Madame Merkel, pour Monsieur Barroso, pour Monsieur Van Rompuy, le problème est d’envoyer aux « marchés » un « signal fort » - suffisamment fort pour qu’ils se calment. Ce signal, c’est la mise au point de programmes d’austérité qui seront appliqués avec une froide brutalité aux peuples de la zone euro. D’où un deuxième scandale que personne, à ma connaissance, n’a jusqu’à présent dénoncé :
Le peuple grec a porté au pouvoir les socialistes. Leur chef, Georges Papandreou, avait présenté un programme de gouvernement qui comportait des mesures de réduction de la dette publique et du déficit budgétaire, c’est vrai : mais le chef du Pasok avait aussi promis que son gouvernement prendrait « des décisions difficiles, non pas contre les salariés et les retraités, mais contre les grands intérêts » (1). En majorité, les Grecs ont voté pour ce programme de centre gauche. Ils auraient pu aussi bien choisir l’abstention puisque la volonté exprimée au suffrage universel n’a pas été prise une seconde en considération : c’est un programme ultralibéral, impitoyable pour les salariés et les retraités, qui va être mis en application. Ceci par décision arbitraire de Georges Papandreou, qui a devancé les désirs des eurocrates. Qu’on ne dise pas que le chef socialiste n’avait pas le choix : la sortie de l’euro, ou la menace d’une telle décision, lui aurait donné la possibilité de négocier avec Bruxelles une aide effective et immédiate.
Troisième scandale, mineur, provoqué par la propagande imbécile qui a précédé la réunion en urgence, le 11 février, du Conseil européen : confrontés à l’échec de la prétendue «monnaie unique », enfin reconnu dans maints articles, les oligarques de Paris et de Bruxelles, relayés par leurs commis de la grande presse, ont réclamé un « gouvernement économique » européen. Il s’agit d’une ânerie naguère proférée par Jacques Delors : gouverner est un acte politique qui ne peut pas conduire à séparer le domaine économique des enjeux sociaux, monétaires, culturels. Or un gouvernement européen impliquerait une constitution fédérale qui réduirait à peu de choses les souverainetés nationales. Le traité de Lisbonne ne permet pas cette « fédéralisation » (le mot a été employé ces jours derniers) ce qui signifie qu’il faudrait négocier, rédiger et faire adopter une « Constitution européenne ». Cela prendrait des années et il faudrait que les peuples soient consultés par référendum, sinon le déni de démocratie serait trop patent. Bien entendu, on ne fera rien, de peur de désaveux encore plus cinglant. Donc on disserte à vide, pour sauver la façade idéologique d’une construction européenne ébranlée dans ses fondements. Mais il fallait bien préparer les formidables décisions qui devaient résulter de la réunion bruxelloise du 11 février. Un envoyé spécial annonça même qu’un directoire était en train de se mettre en place ! Un directoire prêt à « voler au secours de la Grèce » selon l’expression cent fois entendue au cours de cette journée qui promettait d’être historique.
Il y eut en effet proclamation solennelle du résultat de plusieurs jours d’agitation : décision est prise de ne rien faire. Des « mesures déterminées et coordonnées » seront prises « si nécessaire » mais, contrairement à ce que l’on avait cru comprendre, il n’y a pas urgence parce que Madame Merkel s’est opposée à un soutien rapide de la Grèce pour des raisons juridiques et par principe si l’on en croit le « Guardian ». Le Premier ministre grec n’a demandé « aucun soutien financier » mais il s’est engagé à durcir son programme sous la surveillance de la Commission européenne. La mise en tutelle de l’Etat grec se fera par voie de « recommandations » de la Commission qui agira en liaison avec la BCE et « en s’appuyant sur l’expertise technique du FMI ». Cela signifie qu’on appliquera les techniques du FMI sans l’intervention directe du FMI : les fonctionnaires, les salariés, les retraités grecs vont être pressurés et la même opération punitive se prépare au Portugal et en Espagne.
Tel est le scandale majeur : les peuples, je l’ai dit, vont payer la facture. Ils vont même payer toutes les factures : celle de la spéculation financière, celle du libre-échange, principale cause de la crise, celle du traité de Lisbonne, qui interdit l’aide de la Banque centrale européenne aux Etats, celle de la confusion croissante des organes de l’Union européenne.
Pas d’autre solution que la mobilisation populaire et le blocage, dans la rue, du train de mesures criminelles que des gouvernements qui ont violé leurs engagements démocratiques se préparent à imposer.
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Cité par I Kathimerini du 21 septembre 2009. Article publié en français sur le site du Courrier des Balkans.
Le peuple grec, ou la variable oubliée
Le dogme de la bienfaisance de l’euro est ébranlé. Dans Le Monde du 19 janvier, Pierre Briançon s’en émeut. A juste titre. C’est dans le même quotidien, promoteur de la monnaie unique et des recettes ultralibérales, qu’il a pu lire un texte incroyable : une vive critique de l’euro qui n’émane pas d’un Jacques Sapir ou d’un Jean-Luc Gréau, ces hétérodoxes infréquentables, mais d’une grande signature de la presse ultralibérale : Martin Wolff en personne, éditorialiste au Financial Times ! C’est comme si un brave curé de paroisse lisait dans l’Osservatore romano la remise en question de l’infinie bonté divine par un prélat romain.
Quand la croyance est mise à l’épreuve par un malin génie, on peut en revenir aux textes sacrés. Quand la simple crédulité est ébranlée, quand celui qui croit encore au Père Noël encaisse le sarcasme de celui qui n’y croit plus, le premier réflexe est d’accuser l’iconoclaste de désordre mental. Pierre Briançon ne recule pas devant cette banalité : pour lui, ceux qui annoncent que la Grèce va abandonner l’euro ne produisent qu’un « fantasme » et ont « peut-être abusé de l’ouzo ».
Je n’ai pas le cœur à renchérir sur l’abus de substances euphorisantes. La monnaie contient sa charge de violence, destructrice et parfois meurtrière lorsque la politique monétaire a été mal conçue et mal conduite. Voyons cela.
Pierre Briançon récuse le « scénario-catastrophe » qui consisterait à dire qu’un pays surendetté qui ne peut ni dévaluer, ni être soutenu par ses alliés, doit nécessairement quitter la zone euro pour ne pas s’exposer à l’impopularité que provoqueraient des mesures de rigueur. Cette rupture serait impossible à cause du temps nécessaire à la fabrication d’une nouvelle monnaie et parce qu’il y aurait fuite des capitaux. Mais un changement de papier-monnaie peut se faire rapidement (j’ai vu cela en Europe de l’Est après la chute de l’Union soviétique) et ce n’est pas parce que Pierre Briançon voit dans le contrôle des changes une mesure « autoritaire » qu’il faut renoncer à cette politique qui est de salut public pour la Grèce et pour l’ensemble de l’Union européenne.
Peut-être conscient de la faiblesse de ses arguments économiques, Pierre Briançon sort les épouvantails : « crise frontale avec les alliés» ! «Conséquences diplomatiques majeures » ! In fine, la Grèce aurait à choisir entre l’autarcie sur le modèle nord-coréen et une rigueur encore plus « drastique » qui permettrait d’attendrir les investisseurs internationaux.
Cette argumentation est grossière. Elle ne vise pas à convaincre, mais à faire peur aux Grecs et à intimider les Français qui ne supportent plus les contraintes de l’euro. En 1983, les partisans de Jacques Delors et de son maudit tournant rigoriste étaient dénoncés comme Albanais… Ne nous laissons pas impressionner : c’est l’inertie politique et le conformisme idéologique qui nous tuent.
D’où ma première réplique en forme de mot d’ordre : face à la crise mondiale, face à la crise de la zone euro, vive la crise frontale avec les alliés ! Et vive les conséquences diplomatiques majeures que provoqueraient la remise en cause radicale de la Banque centrale européenne et le passage de la monnaie unique à la monnaie commune.
Des hautes altitudes où évolue son esprit, Pierre Briançon n’a pas perçu que le scénario d’une réorganisation non-catastrophique de la zone euro est publié depuis plusieurs années. L’obstination imbécile de M. Trichet nous conduisant à la catastrophe, la perspective d’une sortie de l’euro a été par la suite précisément tracée. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux livres, aux documents de travail et aux articles rédigés par Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Laurent Pinsolle… Que Le Monde leur donne régulièrement la parole !
Olympien, Briançon-Hermès nous délivre un ultime message : en Grèce, la sortie de l’euro « n’aura pas lieu ». Mais l’homme du Monde ne nous dit pas comment la crise monétaire sera évitée, ni par quels moyens le gouvernement grec parviendra à rembourser la dette et à rééquilibrer le budget. Vaine pudeur : nous savons que le peuple grec sera saigné à mort, selon la dogmatique moliéresque des docteurs fous du FMI, de Francfort et de Bruxelles.
Là est le problème : le peuple, c’est la variable que Pierre Briançon a oubliée, ce sont « les gens » que les gouvernements ont la faiblesse de craindre et que les économistes réalistes tiennent pour quantité négligeable.
Pourtant, le peuple grec s’est violemment révolté voici un peu plus d’un an. Nul ne sait s’il redescendra dans la rue. Nul ne peut prévoir les réactions des peuples portugais, français, espagnols, italiens… livrés sans défense à l’ultralibéralisme. S’ils ne se révoltent pas, s’ils n’entrent pas en révolution, Pierre Briançon pourra se féliciter : la guerre de l’euro n’aura pas lieu. Ce ne sera pas le triomphe d’une juste théorie et d’une politique avisée mais celui d’une transposition civilisée du modèle Pinochet : la pire des politiques économiques est possible quand le peuple est asservi.
En publiant son article d’intimidation, Pierre Briançon aura bien mérité de l’oligarchie.
DIALECTIQUE DE LA RESISTANCE
Résister ! L’injonction est forte et belle. Encore faut-il en être capable jour après jour, sans beaucoup d’espoir, malgré la contrainte et la peur. L’enquête de Natacha Borgeaud-Garciandia permet de renouveler la réflexion sur les conditions d’existence et de lutte dans un système de domination.
Sociologue, spécialiste de l’Amérique latine, Natacha Borgeaud-Garciandia a mené une longue enquête auprès des ouvrières et des ouvriers des maquiladoras du Nicaragua (1). Nous savons que ces usines textiles, installées en zone franche dans plusieurs pays latino-américains, comptent parmi les pires inventions du capitalisme globalisé : production de masse au coût le plus bas, grâce à l’embrigadement de travailleurs sous-payés.
Dénoncer de loin ce système ne suffit pas : les ultralibéraux ont beau jeu de rétorquer qu’il vaut mieux gagner un peu d’argent que pas du tout. Au Nicaragua comme ici, ces réalistes ajoutent qu’on peut gagner plus en intensifiant sa production et en faisant des heures supplémentaires. C’est vrai. D’ailleurs, les employés des maquiladoras acceptent de se soumettre à ce chantage exercé par les capitalistes avec le plein accord d’un gouvernement qui, après la fin du sandinisme, a décidé de vendre à bas prix une partie la population plutôt que de voir augmenter le chômage.
Certes, la loi impitoyable de l’offre et de la demande de travail n’est pas une fatalité : il faut des conditions politiques et idéologiques précises pour qu’une population laborieuse soit placée dans une situation de non-choix. Mais ce constat théorique, somme toute banal, ne permet pas de résoudre l’énigme, gênante pour le critique, scandaleuse pour le militant, du consentement à la soumission. L’être le plus exploité n’est-il pas le plus révolté ? Si ce prolétaire ne s’engage pas dans une avant-garde révolutionnaire, faut-il désespérer de « masses » définitivement aliénées et reprendre, en désespoir de cause, le discours classique sur la servitude volontaire ? Après avoir longuement écouté celles et ceux qui sont dans le système de domination, Natacha Borgeaud-Garciandia examine la pertinence de ces concepts qui nous furent ou qui sont encore familiers.
La révolte ? Aujourd’hui dans les maquiladoras comme en bien d’autres lieux de travail contraint, la révolte est une vision romantique plaquée sur des conditions de vie et de travail (10 à 14 heures par jour) qui ne permettent pas de l’envisager : il faut garder son travail pour manger, s’occuper de sa famille, dormir un peu… Les hommes peuvent s’affranchir des contraintes domestiques mais les femmes sont sans cesse à la tâche, à l’usine et à la maison, sacrifiant leur vie amoureuse et souvent obligées d’élever seules les enfants d’un géniteur évanoui dans la nature.
La révolution ? Le regret du gouvernement sandiniste ne suffit pas à créer les conditions politiques d’une révolution sociale.
Faut-il dès lors évoquer un être aliéné, incapable de comprendre le monde et dépossédé de lui-même ? Non. Notre sociologue a rencontré des hommes et surtout des femmes qui ont une vive intelligence de leur situation, qu’ils expriment dans leurs paroles et par leurs silences. Ils savent où ils en sont ; ils gardent des points d’ancrage hors de l’usine qui ne plairont pas aux jeunes révolutionnaires qui battent le pavé parisien : la famille, la religion parfois sous sa forme sectaire… Et ils se situent dans le temps puisqu’ils veulent une autre vie, émancipée, pour leurs enfants. Mais ils travaillent avec acharnement.
Servitude volontaire ? Oui, mais « la volonté n’est pas de servir en soi mais de réaliser au plus vite et au mieux la tâche imposée, avant qu’elle n’envahisse la pensée, ou de témoigner de son habileté. Ou encore, cette activité témoignant de la servitude peut être la même qui, sans qu’elles puissent être confondues, soutient l’identification du sujet qui se constitue malgré la domination ». Nous sommes ici au cœur du livre. La logique de la domination est acceptée (il faut travailler comme des esclaves, on n’a pas le choix ; il faut produire au maximum et se soumettre au contremaître) mais le système de contraintes présente des failles qui sont exploitées ; il pousse lui-même à des actes de résistance à la domination qui créent une fine dialectique par laquelle les esclaves apparents se constituent en sujets insoumis et affirment une liberté qui était en puissance. Cette résistance est tantôt collective, tantôt individuelle. Elle s’accomplit dans la peur, qu’il faut tenter de maîtriser : « pour vivre malgré sa présence persistante, les êtres cherchent à alléger leurs perceptions de son poids. La taire fait partie de cette stratégie. La taire, c’est la contenir, en quelque sorte. Seulement elle apparaît d’autant plus nue ».
Dans ces luttes quotidiennes, marquées de victoires minuscules sur les petits chefs et sur soi-même (ne pas céder à sa peur) les humiliés affirment leur identité, qui est le résultat de la domination, et transforment leur liberté essentielle en libération effective. Dans cette dialectique de la résistance, imprévisible dans son déroulement, le politique n’est pas anéanti : extérieur au système de domination, il se tient quelque part dans l’inattendu. Comme la liberté, le politique est là comme potentiel : la conclusion de Natacha Borgeaud-Garciandia est en forme de promesse, au Nicaragua comme ici.
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(1) Natacha Borgeaud-Garciandia, Dans les failles de la domination, PUF, 2009. Collection « Souffrance et théorie » dirigée par Christophe Dejours et Francis Martens.
Article publié dans le numéro 958 de “Royaliste” - 2009.
Le président des Etats-Unis a décidé d’envoyer trente mille hommes supplémentaires en Afghanistan. Il s’agit de finir le travail. L’expression favorite de George W. Bush est abjecte : la guerre n’est pas un « job » comme un autre. Elle signifie que Barack Obama est dans la logique de son prédécesseur - celle de l’imbécillité meurtrière, couronnée de surcroît par l’attribution d’un prix Nobel de la Paix.
La guerre des Américains en Afghanistan est perdue. Le constat est vieux de trois ans. Cette guerre est perdue parce que les Américains n’ont ni compris, ni aimé l’Afghanistan. Ils agissent comme s’ils étaient partout en territoire ennemi. Ils bombardent et tirent aveuglément, provoquant la haine de la population.
Cette stratégie absurde trouve son origine dans une absurdité : détruire des groupes terroristes avec les moyens employés lors de la guerre du Vietnam, au lieu de les éliminer par les actions spéciales. Or nul n’ignore que les hommes d’Al Qaeda ne sont qu’une petite composante de l’insurrection.
La défaite des Américains n’est pas seulement due à leur bêtise militaire : elle tient au fait qu’ils n’ont pu établir en Afghanistan un gouvernement légitime. Incapable de lutter contre la corruption, soutenu par les pires seigneurs de la guerre, Ahmed Karzaï a été réélu dans des conditions qui affaiblissent encore son autorité (1).
Face à l’échec politique et à la défaite militaire, le président des Etats-Unis tente de réagir par l’afghanisation du conflit sous l’égide du général McChrystal. L’objectif annoncé est l’effet des échecs antérieurs : les Américains veulent confier à un pouvoir totalement discrédité la gestion (j’emploie ce mot à dessein) d’une guerre civile qui va s’élargir et s’intensifier lorsque les troupes étrangères auront quitté le pays. Dans l’immédiat, Barack Obama a placé le commandant en chef américain dans un piège : il envoie des troupes fraîches et annonce une intensification des combats mais déclare en même temps que le mouvement de retrait aura lieu dans 18 mois. Passer à l’offensive pour battre rapidement en retraite : voilà qui va inciter les insurgés à attendre que passe le gros de l’orage et ceux qui pactisent avec le gouvernement à réviser leur position…
Comment les Américains peuvent-ils réussir en 18 mois ce qu’ils ont raté depuis leur arrivée à Kaboul en 2002 : une armée nationale dévouée à un gouvernement légitime, la conquête des cœurs, le ralliement des insurgés, l’élimination des terroristes – sans oublier la destruction des bases ennemies au Pakistan ? Grâce à une conduite intelligente des opérations (selon les prescriptions des stratèges français) il faudrait plusieurs années, voire une ou deux décennies, pour obtenir au prix de combats meurtriers une relative stabilité politique et militaire. Dans 18 mois, le président des Etats-Unis sera confronté au choix qu’il a repoussé : partir dans l’humiliation ou s’enfoncer dans le bourbier.
La France, l’Armée française, le peuple français sont pris dans ce piège sanglant. Il ne fallait pas s’engager militairement dans ce conflit mais agir en vue d’une solution politique. Or Nicolas Sarkozy a transformé nos soldats en supplétifs des Américains dans une guerre dont il n’a discuté ni la conduite, ni les objectifs. A West Point, le 1er décembre, Barack Obama a mis la France et les autres membres de l’OTAN devant le fait accompli : nous sommes dans le piège, nous allons nous y enfermer plus encore en envoyant de nouvelles troupes. Il est vrai que le supposé président n’a pas encore donné de réponse ferme. Mais il n’a pas opposé le refus catégorique qu’il exprimait voici peu : il s’agit de préparer une opinion massivement hostile à l’envoi de troupes supplémentaires à une décision positive qui sera prise en janvier…
A moins que, dès le début de l’année prochaine, les partis et mouvements d’opposition appellent les Français à descendre dans la rue.
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(1) Pour une analyse complète, cf. Jean-Dominique Merchet, Mourir pour l’Afghanistan, Ed. Jacob Duvernet, 2008, ainsi que les études de Michel Goya et de Jacques Sapir consultables sur mon blog.
Editorial du numéro 959 de Royaliste – 2009.
Dans « Le Monde » du 14 octobre, deux anciens Premiers ministres (Michel Rocard et Alain Juppé), un ancien ministre de la Défense (Alain Richard) et un général (Bernard Norlain) se prononcent « pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique ».
Le 14 octobre, la polémique autour de Jean Sarkozy mobilisait les grands médias et les ténors des partis de droite et de gauche. Il n’était donc pas question qu’on se préoccupe, dans ces hautes sphères, de ce qui touche à l’essentiel – notre liberté et notre vie – car le bruit médiatique est inversement à l’importance du sujet trait. Ce qui ne saurait nous impressionner. Avec les gaullistes (1), nous devons dès à présent mener campagne pour la force nationale de dissuasion nucléaire, aujourd’hui menacée dans son principe même.
Prenons garde : MM. Rocard, Juppé et consorts n’ont pas commis un acte isolé. Ils font écho aux thèses exprimées dès 2007 par plusieurs personnalités américaines, dont Henri Kissinger. Surtout, ils reprennent à la lettre le mot d’ordre lancé à Prague le 6 avril 2009 par Barack Obama : «aujourd’hui, j’affirme clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires ». A Paris, les atlantistes écrivent que les « cinq puissances nucléaires reconnues par le traité de 1968 (…) doivent engager un processus conduisant de manière planifiée au désarmement complet, y associer pleinement les trois puissances nucléaires de fait, écarter tout projet de développement d’arme nouvelle, prendre plus d’initiatives et de risques politiques pour surmonter les crises régionales majeures ».
Pire : « les signataires de la présente déclaration expriment le vœu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d’en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités » et disent la nécessité d’ouvrir le débat. C’est fait ! Nous devons prévenir les Français qu’on ne saurait tirer argument du problème de la prolifération pour faire prévaloir l’utopie dangereuse du désarmement nucléaire mondial.
C’est une utopie. Les nations directement menacées n’accepteront jamais de renoncer qui assure effectivement leur sécurité – sans qu’il soit besoin de recourir à un engagement total de l’armée classique et de la population civile dans des opérations de guerre.
Cette utopie est mensongère car elle fait espérer que le désarmement nucléaire réduira le risque de guerre. Au contraire ! L’arme nucléaire est faite pour ne pas être employée : la menace terrible qu’elle fait peser oblige l’adversaire potentiel à renoncer à toute invasion. Accepter l’échange de coups nucléaires conduirait à occuper un territoire nucléarisé à partir d’un autre territoire, qui aurait été lui-même ravagé et irrémédiablement pollué ! La dissuasion nucléaire est une stratégie pacifique, rationnellement apaisante. Si par pure hypothèse les nations dotées de l’arme nucléaire venaient à y renoncer, elles seraient confrontées à l’affirmation militaire classique de la volonté de puissance de certaines d’entre elles. Voulons-nous qu’Israël soit rayé de la carte par une coalition arabe ? Voulons-nous revivre les guerres totales entre grandes puissances et pleurer à nouveau des dizaines de millions de victimes ?
Cette utopie est dangereuse pour notre nation. Si nous cédons au clan atlantiste, si nous entrons dans le jeu du président des Etats-Unis, nous en viendrons à accepter une réduction de notre arsenal nucléaire et nous renoncerons à le moderniser. Nous serons alors au terme du processus engagé par notre retour complet dans l’OTAN : soumission à la politique américaine, dépendance à l’égard de la puissance militaire américaine. Dépendance irréversible car on ne se redonne pas des moyens nucléaires comme on réarme une compagnie d’archers.
Nous appelons les patriotes français de droite et de gauche à dénoncer les foutaises de Barack Obama et la folie suicidaire de ses affidés français.
Bertrand RENOUVIN
(1) Plusieurs sites gaullistes ont repris l’excellent article publié par Jean-Dominique Merchet sur son blog le 17 octobre. Cf. http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/a_mon_avis/
(2) Cf. la motion adoptée par la NAR lors de son 27ème congrès, 13 avril 2008 : http://www.narinfo.fr.st/
Editorial du numéro 956 SCENARIO NOIR
Depuis des mois, les économistes français, anglais et américains qui avaient annoncé la crise soulignent dans leurs études et articles la fragilité de la reprise économique. Ceci dans l’indifférence de nos médias : le récit dominant est celui d’une sortie de crise, tempéré en langue de bois par les autorités supposées compétentes et la tribu des « experts » patentés.
Mais voici que le diable porte pierre. Dans un rapport adressé à ses clients, la Société générale envisage un scénario noir qui fait prime sur le marché de l’information : dette insupportable aux Etats-Unis, nouvelle crise boursière, effondrement du dollar… Conclusion de la banque, telle qu’elle est répercutée par les médias : vendez vos actions et vos dollars, spéculez sur l’or et les produits alimentaires ! Si le conseil se transforme en prophétie auto-réalisatrice, la Société générale portera de très lourdes responsabilités.
Je m’en tiendrai pour ma part à un simple constat : rien n’a changé depuis le début de la crise, sauf le contenu des discours, moralisateurs, et l’agitation sur les bonus. Après la grande panique de l’automne dernier, maîtrisée par les Etats et les banques centrales, les oligarchies occidentales se sont hâtées de remettre en marche la machinerie ultralibérale. Certes, Barack Obama est sympathique et intelligent, Nicolas Sarkozy peut encore séduire lorsque son parolier lui fait lire des discours volontaristes à tonalité vaguement gaullienne et M. Zapatero est sans doute un brave homme. Mais ils ont tous été incapables de changer la donne, à la manière de Roosevelt mettant en œuvre le New Deal.
Encore une fois, démission du gouvernement des Etats-Unis, démission du gouvernement français, du gouvernement allemand – entre autres – et de la gouvernance européiste devant les puissances financières et économiques. Le résultat se trouve dans les recoins de la presse écrite. En novembre, nous avons appris qu’il y avait toujours des faillites bancaires aux Etats-Unis : ce sont de petits établissements qui sont touchés mais aussi, au début du mois, la banque CIT spécialisée dans le financement des petites et moyennes entreprises. Pourtant, il y a relance des prêts hypothécaires, cause immédiate de la crise, dans un pays qui compte plus de cinq millions et demi de chômeurs… En Angleterre, nous observons que le gouvernement a lancé un plan massif d’aide aux banques, ce qui contredit l’optimisme affiché par les milieux officiels sur le continent. Pour la zone euro, la Commission annonce une croissance de 0,7% l’an prochain, qui ne permettrait pas de faire baisser le taux de chômage. Comme la pression sur les salaires se maintient ou s’accroît, il est vain d’espérer une relance de la consommation qui assurerait une plus forte croissance. Mais la spéculation flambe à nouveau, on continue à fermer des usines et à sacrifier des emplois pour accroître le taux de profit et on compte sur la Chine pour stimuler l’activité et empêcher que la baisse du dollar ne tourne à la catastrophe.
Surtout, aucune autorité politique n’a voulu admettre que le libre-échange était la cause essentielle de la crise. La concurrence reste le principe absolu, plus ou moins respecté mais toujours absurde et destructeur. Dans la guerre économique et monétaire, nous sommes livrés sans défense aux pays qui laissent filer leur monnaie, produisent en polluant à tous vents et surexploitent la population laborieuse.
Barack Obama et Nicolas Sarkozy se sont tous deux fait élire sur des slogans volontaristes sans être capables, dans l’épreuve, du sursaut que les peuples attendaient. Mais le président des Etats-Unis est dans une situation pire que la nôtre : deux guerres perdues et la faillite totale du système américain. La France est libre, quant à elle, de retrouver la cohérence de son modèle et de le dynamiser par voie de nationalisations et d’inflation salariale ; elle peut lancer le projet d’une reconstruction générale de l’Europe protégée dans son économie et élargie sous forme confédérale à l’ensemble du continent. Mais l’hyperactivité du supposé président masque une inertie coupable : nous continuons à dilapider nos forces et nous perdons notre temps.
Editorial du numéro 958 de Royaliste
Défense européenne
LA GRANDE ILLUSION
La France est en guerre – actuellement pour de mauvaises raisons. Mais notre départ d’Afghanistan, aussi rapidement que possible, ne devra pas nous conduire à négliger l’hypothèse d’autres engagements de l’Armée française dans les années qui viennent.
Nous faudra-t-il agir dans le cadre d’une défense européenne ? Celle-ci n’est ni possible ni même pensable dans le contexte actuel comme le montre Jean-Dominique Merchet dans un livre récent (1).
Soudain, dans le ciel sans nuage, les aviateurs français repèrent un vol civil hostile – un Airbus aux mains de terroristes - qui est à un quart d’heure des tours de La Défense. Deux Rafale décollent et viennent l’encadrer, prêts à abattre l’avion rempli de passagers : les pilotes attendent l’ordre que doit donner le président de la République, chef des Armées et incarnation légitime de l’autorité politique… Choix terriblement douloureux. Mais un seul décide, et peut décider en une seconde. La guerre implique une décision mon-archique…
Mais l’avion change de route et semble prendre Bruxelles pour cible. A la sortie de notre espace aérien, ce sont les intercepteurs belges qui doivent prendre le relais. Comme aucun appareil n’est immédiatement disponible, nos Rafale continuent à suivre la bombe volante en vertu d’un accord franco-belge. Mais qui peut commander le tir ? Le Premier ministre belge ou le président de la République française ? Question juridico-politique complexe ! Il faudrait maintes discussions pour y répondre, alors que l’Airbus est à 10 minutes de la capitale…
Ouf ! Ce n’est pas Bruxelles qui est visée, car l’Airbus se dirige vers Francfort : impact possible dans treize minutes. Les Français et les Belges appellent Berlin : la Chancellerie est dans l’embarras car le Tribunal constitutionnel allemand interdit à la Luftwaffe d’utiliser ses armes sur le territoire national. Les aviateurs allemands restent cloués au sol et l’Airbus vient s’écraser sur la Banque centrale européenne…
L’humour noir de Jean-Dominique Merchet, auteur de ce scénario, détruit d’un seul coup les montagnes de discours prononcés sur la « défense européenne ». Concrètement, il n’y a rien de tel : il n’y a pas d’organisation de la défense commune au sein de l’Union européenne et ce n’est pas la désignation d’Hermann Von Rompuy qui va y changer quelque chose.
Pourquoi rien ? La réponse relève pour une part du constat empirique : il n’y a pas de défense européenne parce que tous les projets formés dans la seconde moitié du 20ème siècle ont échoué.
Souvenons-nous de la Communauté européenne de Défense (CED). Créée le 27 mai 1952 par le traité de Paris que signent la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, elle prévoit que les « Forces européennes de défense » seront dirigées par un « commissariat » de neuf membres et agiront en étroite coopération avec l’Otan. Comme les partenaires de la France n’ont pas ou plus d’armée digne de ce nom, c’est la France qui accepte de faire le sacrifice de sa propre armée. Gaullistes, communistes, socialistes et royalistes s’opposent au traité que défendent Jean Monnet et les démocrates-chrétiens. Après une bataille acharnée, l’Assemblée nationale refuse la ratification…
Passons vite sur l’Union de l’Europe occidentale, système de défense collective créée en 1948, qui existe encore sous la forme d’une assemblée produisant des rapports que personne ne lit.
Reste la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) fondée lors du sommet de Cologne en juin 1999. Le projet impressionne : « L’Union doit disposer d’une capacité d’action autonome soutenue par des forces militaires crédibles, avoir les moyens de décider d’y recourir et être prête à le faire afin de réagir face aux crises internationales… ». Il se confond avec l’accord franco-anglais de Saint-Malo (décembre 1998) et prend forme au sommet d’Helsinki de décembre 1999 : les Quinze se donnent pour objectif de déployer en 2003 « une force de réaction rapide de l’ordre de 50 000 à 60 000 hommes, sur la base des moyens mis à sa disposition par chaque pays » ainsi que des « éléments aériens et navals » assortis des moyens de commandement et de transport adéquats. On note cependant que cette force n’est pas faite pour protéger l’Union européenne mais pour intervenir dans les situations de crise hors de ses limites : à l’époque, on pense aux guerres balkaniques.
Dix ans plus tard, Jean-Dominique Merchet attire notre attention sur le fait que cette force européenne n’a jamais eu le moindre commencement d’existence. Le projet fut enterré sans qu’on daigne en avertir les opinions publiques – qui étaient d’ailleurs restées d’une parfaite indifférence. La suite des événements en mis plus d’un en colère car, comme l’écrit Jean-Dominique Merchet, « la nature ayant horreur du vide, il fut rempli par l’Otan ». Ce sont les Américains qui organisèrent la guerre d’agression contre la Yougoslavie et qui permettent que l’Union européenne accomplisse ses missions militaires en Bosnie et en Macédoine.
Aujourd’hui, la PESD existe sur le papier et se proclame en langue de bois. Avec un beau courage, Jean-Dominique Merchet procède aux décryptages nécessaires qui font apparaître, sous la fermeté des intentions, l’inexistence des résultats. Il y a même recul dans les intentions : alors que le traité de Maastricht annonçait en 1992 « la définition à terme d’une politique de défense commune », le traité de Lisbonne évoque « la définition progressive d’une politique de défense commune »… qui dépend de la décision du Conseil européen statuant à l’unanimité. Et Jean-Dominique Merchet de conclure : « Longtemps encore, l’Europe comptera ses divisions… et elles ne seront pas blindées ».
Du moins, diront les européistes, l’Union est en train de se donner un armement commun. C’est, là encore, une illusion. On croyait que la coopération de plusieurs pays-membres ferait baisser les coûts. Pourtant, l’Eurofighter (fabriqué par cinq pays) pose maints problèmes d’utilisation et coûte au moins 1,5 fois plus cher que le Rafale fabriqué par l’industrie française et qui donne entière satisfaction. Autre avion « européen », l’Airbus A 400 M a effectué son premier vol le 11 décembre 2009, huit ans après la signature du contrat en septembre 2001. Il coutera beaucoup plus cher que prévu et notre armée de l’air disposera de son premier escadron d’Airbus dans sept ou huit ans ! Même confusion et même retard pour l’hélicoptère NH 90 que doit produire un usine à gaz franco-italo-germano-finlandaise.
En fait, ce qui marche, c’est ce que les européens ont presque totalement abandonné : la coopération binationale. Dans ce domaine, les succès des années 1960-1970 sont probants : « en franco-britannique : l’avion de combat jaguar, les hélicoptères Gazelle, Puma et Lynx. Et en franco-allemand : l’avion de transport tactique Transall, l’avion léger Alpha Jet, l’avion de patrouille maritime Atlantic, les missiles Hot, Milan ou Roland ». Qu’il soit technique ou financier, la leçon est claire – ce dont personne ne veut s’aviser.
L’incapacité européenne en matière de défense ne tient pas seulement aux intérêts nationaux et aux complexités institutionnelles aggravées par les pesanteurs bureaucratiques. L’Union européenne n’a pas et n’aura pas de politique de défense, elle n’a pas et n’aura pas de politique commune de l’armement parce que son idéologie récuse le Politique en tant que tel. Tel est le point fondamental du livre de Jean-Dominique Merchet, qui devrait être partout débattu si l’on daignait enfin s’intéresser à la définition de l’Europe.
Or les européistes se tiennent dans l’ambiguïté : depuis les années cinquante, ils affirment vouloir faire les Etats-Unis d’Europe et on nous parle gravement de l’Europe puissance. Celle-ci a existé naguère comme réalité ou comme projet : réalité de l’Europe romaine, unifiée par les légions ; réalité de l’Europe napoléonienne, elle aussi fédérée par un pouvoir politique utilisant la force armée ; réalité de l’Europe hitlérienne, radicalement violente. Il y eut aussi le projet d’Europe catholique (1) sous l’égide papale, qui échoua, et l’Europe antisoviétique sous égide américaine qui a perdu tout sens depuis la fin de la guerre froide – sauf pour quelques attardés, tel André Glucksmann qui poursuit la Russie de sa haine avec la bénédiction de diverses autorités occidentales. Aussi différentes ou opposées soient-elles, ces tentatives de constitution d’une puissance européenne se sont faites par des guerres menées par des européens contre d’autres européens.
Aujourd’hui, les oligarques européens rejettent l’Europe puissance. Jean-Dominique Merchet montre que leur véritable rêve, c’est une grande Helvétie, pacifiste et prospère comme la Suisse. A l’origine de ce rêve durci en idéologie, il y a Aristide Briand et surtout, après 1945, des socialistes tels que Paul-Henry Spaak – un atlantiste farouche – et l’internationale vaticane incarnée par Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi. Les partis démo-chrétiens ont disparu en Italie et en France mais l’Union européenne continue de se penser comme « post-nationale » et « post-étatique » selon une idéologie d’autant plus inepte que l’Union européenne est une union de nations qui a survécu à la disparition de l’Union soviétique parce que l’Allemagne s’est constituée en Etat unitaire d’une nation aux frontières désormais nettement tracées. Bien des dirigeants et des penseurs allemands voudraient sortir de l’histoire et la plupart des oligarques européens voudraient faire de l’Europe un grand marché intégré dans l’ensemble atlantique. C’est une illusion dangereuse. Jean-Dominique Merchet rappelle que l’histoire continue, comme toujours tragique. La guerre est une menace, à laquelle l’Union européenne ne peut ni ne veut faire face. C’est pourquoi elle s’en remet à l’Otan (aux Américains) pour sa sécurité : protection illusoire en cas de crise majeure car à l’âge nucléaire une nation, aussi puissante soit-elle, ne met pas en jeu son existence pour défendre des alliés. Conclusion : renforçons l’Armée française, modernisons notre armement nucléaire pour garantir, dans tous les cas, notre liberté.
***
(1) Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, la grande illusion, Larousse, 2009. 9,90 €. Du même auteur : Mourir pour l’Afghanistan, Editions Jacob-Duvernet, 2008.
(2) D’un point de vue strictement historique, il n’est pas rigoureux d’évoquer « l’Europe chrétienne » : les chrétiens d’Orient se souviennent du sac de Constantinople par les Croisés latins. N’oublions pas non plus l’alliance nouée entre les rois de France très-chrétiens et les Ottomans.
Article publié dans le numéro 960 de Royaliste - 2009
Statistiques ethniques
NON A L’ASSIGNATION !
Manuel Valls veut déposer une proposition de loi autorisant les statistiques ethniques. Quelques soient les calculs personnels de cet étrange « socialiste », il faut faire obstacle à ceux qui, comme lui, veulent fabriquer une représentation raciale de la nation française.
Etre assigné à résidence, c’est fâcheux mais cette situation provisoire commence et cesse par décision de justice. Etre assigné à une « race », c’est atroce car on est enfermé, par définition arbitraire et minimaliste, dans une « nature » plus ou moins visible. C’est surtout dangereux car, dans certaines conditions politiques, le statut privilégié accordé à un groupe (« discrimination positive ») peut se transformer en marquage identitaire permettant la persécution. Le principe d’égalité n’est pas une abstraction, comme l’affirment les partisans de la discrimination positive : il assure au contraire une protection concrète de chaque citoyen.
Cette conception de l’égalité protectrice, la nôtre, celle de la plupart des Français, est effectivement républicaine : la nation française est une collectivité historique fondée sur le droit – précisément la Déclaration des droits de l’homme, les Préambules et la Constitution de 1958. Quant aux populations qui vivent à l’intérieur de nos frontières, la longue histoire nationale nous vaut des apports très divers et c’est le droit qui unifie toutes ces personnes. La réalité sociologique et les différences d’apparence ne sont pas niées par le droit mais elles sont distinctes – avec primauté de la définition juridique.
L’égalité protectrice s’oppose diamétralement à la théorie de l’ « inégalité protectrice » de Charles Maurras qui fait primer une sociologie et une anthropologie élémentaires sur le droit. Bien entendu, les partisans des statistiques ethniques protestent de leurs convictions républicaines et démocratiques et jurent qu’ils veulent seulement lutter contre les pratiques discriminatoires afin de « faire des égaux ». C’est une illusion. Face à la provocation de Manuels Valls, à la campagne que mène Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires et à l’argumentation confuse du sociologue Michel Wieviorka, trois observations (1) doivent être faites :
1/ Dans la lutte actuelle contre les discriminations, il y a rivalité entre les groupes discriminés (la loi en recense dix-huit) et prévalence manifeste des groupes « ethniques », noirs et arabes (2) sur les handicapés, les syndicalistes, les politiques… Ces communautés supposées semblent même l’emporter sur les femmes et les homosexuels dans le tableau d’honneur des victimes. La discrimination positive implique toujours une discrimination négative.
2/ On peut recenser facilement les Français des deux sexes (détenteurs d’un carte d’identité nationale) et les étrangers (ils ont un passeport) mais personne n’est en mesure de donner une définition de l’ethnicité. Le discours ethnicisant conduit immanquablement à une représentation de la nation comme territoire sur lequel coexistent plusieurs races que l’on tente d’ériger en communautés. Cette représentation racialiste est totalement contraire à la tradition politique nationale et à tous nos régimes politiques : royaume, empires, régimes républicains.
3/ L’établissement de statistiques à partir d’un critère flou conduira à établir une liste subjective de groupes qui se constitueront en minorités exigeant des droits, au détriment d’autres minorités raciales, au mépris des appartenances sociales et partisanes et de l’état de citoyen. Cette régression serait lourde de violences radicales : alors que les luttes sociales et politiques se concluent plus souvent par le compromis que par la guerre civile, les conflits entre ceux qui sont assignés à un groupe racial sont inexpiables.
(1) Pour une critique complète : Elisabeth Badiner et allii : Le retour de la race, contre les « statistiques ethniques », L’aube, 2009. 17 € et Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009. 7 €.
(2) guillemets et italiques indiquent que nous refusons de faire entrer ces mots dans le langage juridique et politique.
Editorial du numéro 960 de Royaliste
Le soixante dixième anniversaire du début de la seconde guerre mondiale provoque la publication de maints livres et articles. Curieusement, « Le Point » saute l’année 1939 et publie sous un titre choc un semblant de dossier qui accable « la France » des quatre années d’occupation. L’entreprise qui vise à salir la France et à insulter le peuple français n’est pas nouvelle. Nous devons systématiquement nous y opposer.
La France coupable, les Français abjects, tant ils furent attentistes, soumis, complices des pires exactions pendant les années de l’Occupation… Cela fait des décennies qu’on enfonce ces clous, par le biais du cinéma, de la littérature historique et d’articles sensationnels qui révèlent enfin les vérités cachées du vichysme, de la Collaboration, des conflits et des trahisons au sein de la Résistance. « On » ? C’est Bernard-Henry Lévy qui a donné dans « L’idéologie française » l’argumentation reprise par divers plumitifs qui veulent nous faire part de leur lucidité, de leur courage, de leur inflexible détermination dans la lutte contre les pétainistes, les racistes, les nazis.
Dans son numéro du 1er octobre, « Le Point» s’offre à l’admiration de ses lecteurs en leur révélant l’atroce vérité que le général de Gaulle aurait tenté d’effacer : les Français ont vénéré le maréchal Pétain ! Cela va même plus loin si l’on en croit la couverture du magazine : « Quand la France aimait Pétain ». La France, vraiment ? Pour reconnaître le bien fondé de cette accusation, il faudrait un dossier solidement étayé. « Le Point» ne publie que des vérités partielles qui tissent une kyrielle de mensonges par omission (1).
Les vérités partielles sont archiconnues : le discours sur l’esprit de jouissance, la proclamation de Mgr Gerlier (« Pétain, c’est la France… »), les niaiseries de la propagande maréchaliste, le culte populaire, l’ode de Paul Claudel. Mis bout à bout dans un article signé François-Guillaume Lorrain, repris sur le mode réflexif par un écrivain nommé Marc Lambron, censé faire autorité sur la période, la thématique d’une France vautrée dans le renoncement a de quoi impressionner les jeunes gens inattentifs à leurs cours d’histoire – et les moins jeunes qui les ont oubliés. Il faut donc dénoncer le mauvais procès dont « Le Point» se rend coupable.
Les mensonges par omission sont faciles à déceler. L’article de François-Guillaume Lorrain ne contient pas plus de révélations que les bonnes feuilles du livre d’Eric Roussel sur « le naufrage » du 16 juin 1940. On ne peut juger les réactions de la majorité des Français, dans les mois qui suivirent l’armistice, sans faire la moindre allusion à l’immense désastre qu’ils venaient de vivre : la défaite rapide de l’armée qui avait remporté l’éclatante victoire de 1918, le démembrement de la France et l’occupation d’une partie du pays. Les Français sont écrasés par le malheur collectif, beaucoup sont perdus sur les routes de l’exode, dans de nombreuses familles on pleure un mari, un fils, un frère – car les soldats français se sont magnifiquement battus - et le gouvernement a fui Paris.
Dans cet effondrement général, il est normal que le peuple français cherche à retrouver du lien social et politique, autrement dit une symbolique de l’ordre et de l’autorité capable de l’arracher à cette situation épouvantable. Il est malhonnête de juger les pétainistes de 1940 comme s’ils connaissaient la suite de l’histoire : à ce moment là, pour la plupart des Français, un maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne peut trahir son pays. Au contraire, ce militaire leur apparaît comme un protecteur, et la légende du « bouclier » aura la vie dure : cela explique que certains Résistants furent maréchalistes dans les premiers temps. François Mauriac, Maurice Clavel et bien d’autres s’y laissèrent prendre. Comment ignorer ceux qui, à Vichy même, pensaient en 1940 que le vieux maréchal serait le chef des armées de la revanche ?
Une autre donnée essentielle est omise par les inquisiteurs du « Point» : la haine de l’envahisseur. De nos jours, il est de bon ton d’évoquer seulement la lutte contre les nazis. Le troupier allemand et le fanatique de la SS sont alors confondus dans un même mot, bien peu convenable : le Boche. Hormis la minorité collaborationniste et une poignée d’esthètes, c’est la haine du Boche, muette ou exprimée, qui anime les Français.
C’est cette haine des Allemands qui provoque un divorce progressif et croissant entre Pétain et les Français (1) : Montoire et la création du STO sont les signes évidents d’une trahison aux multiples aspects. Tout au long des années de guerre, la quasi-totalité des Français demeura farouchement patriote. Mais il fallait une intelligence politique très déliée et un immense courage pour entrer en résistance, dès juin 1940, à la fois contre les Allemands et contre le régime de Vichy. Cet engagement immédiat est évoqué en une seule ligne par François-Guillaume Lorrain qui nous informe que les résistants de la première heure [furent] plus solitaires il est vrai que ceux de la dernière heure ». Le rappel de cette évidence, dans une intention malveillante, laisse de côté deux considérations pratiques :
- il était très difficile d’entrer dans la lutte contre l’Occupant et Vichy, parce qu’on ne savait pas comment prendre contact avec ces civils nécessairement méfiants, souvent dépourvus d’expérience militante, qui étaient en train d’inventer ce mouvement patriotique complet (philosophique et moral, politique et militaire, interclassiste, nourri d’idéologies multiples et contradictoires…) qui s’appelle la Résistance.
- si la Résistance était restée l’œuvre des purs de Juin 1940, elle n’aurait joué aucun rôle dans la libération de la patrie. Il a fallu qu’elle intègre peu à peu les individus et les groupes qui ont permis que la France se libère en partie par elle-même. Les inquisiteurs du « Point » dénoncent les ralliements plus ou moins tardifs de Maurice Clavel, de Maurice Couve de Murville, d’André Malraux et font semblant d’ignorer que François Mitterrand risquait la torture et le camp de concentration pendant que de nombreuses gloires de l’après-guerre attendaient dans leurs pantoufles la fin des hostilités. En matière de ralliements, de trahisons et d’attentisme, ce ne sont pas les chroniqueurs du « Point » (non, pas même Bernard-Henri Lévy) qui sont les meilleurs juges mais le chef de la France libre. Le Général a reçu François Mitterrand à Alger (ça s’est mal passé mais ce visiteur indocile n’a pas été fusillé !) et a reconnu parmi ses compagnons Malraux, Clavel et Couve de Murville. Quant aux mérites des divers groupes, c’est une question qui regarde les anciens de la France libre et de l’Armée des ombres. Les résistants de 2009 feraient bien de ne pas s’en mêler.
En guise de conclusion, je voudrais adresser des messages personnels aux trois responsables de cette ignoble campagne contre la France et le peuple français.
Monsieur Claude Imbert, directeur du « Point », je ne doute pas que vous auriez immédiatement choisi de risquer votre réputation, votre liberté et votre vie si vous aviez eu l’âge de prendre les armes en 1940 – vous qui nous éblouissez chaque semaine par la radicalité de vos engagements et l’audace des défis que vous ne cessez de lancer aux puissants du jour.
Monsieur François-Guillaume Lorrain, il ne faut pas confondre enquête historique et compilation bâclée. Un petit effort de documentation vous aurait évité d’écrire que Pétain était « très proche des milieux d’Action française » et par conséquent antisémite…à la manière de Giraudoux. Dans un ouvrage de référence, François-Marin Fleutot (1) souligne le républicanisme du maréchal Pétain, présenté comme un recours face aux ligues de droite, ministre de la Guerre dans le gouvernement Doumergue (9 février – 8 novembre 1934) et nommé ambassadeur de France en Espagne le 2 mars 1939.
Monsieur Marc Lambron, vous avez le culot de vous moquer de deux grandes figures de la France combattante, présentée comme les nettoyeurs du linge sale de l’Occupation : « Avec les discours de Malraux comme Fly-Tox et les coups de jugulaire du héros Pierre Messmer en ministre des Armées, les années 60 lavèrent plus blanc ». Ceci sous l’égide du Général, qui aurait ordonné l’amnésie nationale. C’est faux ! En 1967, la télévision française « aux ordres du pouvoir gaulliste » comme on disait à l’époque dans l’opposition, a diffusé à une heure de grande écoute « Le temps des doryphores », un montage des actualités tournées sous le contrôle de Vichy et diffusées dans les salles de cinéma : on y voit des foules en extase, des traîtres en activité, des expositions antisémites. Dans les années soixante, si j’ai bonne mémoire, les polémiques étaient toujours vives sur les impostures et les trahisons des vichyssois, le thème de « l’attentisme » de la majorité des Français était largement répandu et les images d’une foule qui acclame Pétain à Paris en 1944 et d’une autre foule qui acclame De Gaulle sur la même place de l’Hôtel de Ville traînaient partout. On disait déjà que c’étaient les mêmes parisiens et on ricanait sans produire la moindre preuve, comme aujourd’hui François-Guillaume Lorrain. C’est la gauche socialiste et radicale qui a amnistié discrètement les siens et qui a organisé l’amnésie en faveur de ses très nombreux militants qui basculèrent dans la Collaboration (2)…
Cherchant à savoir qui vous êtes, Monsieur Marc Lambron, je suis tombé sur un article évoquant votre vie confortable dans votre bel appartement parisien. Je me réjouis de ce bonheur mais n’oubliez pas que vous le devez, entre autres, aux héros à jugulaire de Bir Hakim et à l’homme qui commanda la Brigade Alsace-Lorraine.
***
(1) Dans ses admirables mémoires, Daniel Cordier raconte que la librairie lyonnaise qui abritait le service de propagande pétainiste était en août 1942 « un lieu désert, à l’exception des vendeuses » alors que la librairie Flammarion était « bondée en permanence » ; cf. Alias Caracalla, Gallimard 2009, p. 410. Pour des analyses complètes sur l’attitude des Français pendant la guerre, cf. le Dictionnaire historique de la Résistance, sous la direction de François Marcot, Robert Laffont, « Bouquins », 2006.
2) cf. François-Marin Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000. Voir mon compte-rendu dans « Royaliste » n° 747
(3) cf. Simon Epstein, Le paradoxe français, Albin Michel, 2008 et notre entretien avec l’auteur dans le numéro 936 de Royaliste ».
Article publié dans le numéro 955 de Royaliste - 2009
La leçon de Milan Kundera
Il fallait s’y attendre : l’anniversaire de la chute du Mur est vécu sous une pluie de bons sentiments. On nous fait de nouveau participer à la joie des Allemands en 1989 et célébrer le beau matin démocratique des peuples libérés.
On néglige ce qui s’est passé ensuite, au lendemain de la fête : des économies effondrées, des populations appauvries et parfois affamées qui subirent de plein fouet les traitements de choc de l’ultralibéralisme triomphant. Les conseillers américains, arrogants et bornés, les petits crétins envoyés par la Commission européenne et les brutes du Fonds monétaire international portent la responsabilité d’immenses malheurs.
Ces stupidités meurtrières n’excusent pas nos propres faiblesses : François Mitterrand abandonna trop vite le projet de Confédération européenne et sacrifia la Yougoslavie, le ralliement des socialistes à l’ultralibéralisme les empêcha de contrer les idéologues du marché qui s’abattaient sur l’Est européen, le patronat avait déjà fait le choix de la Chine contre la Russie (1). Les intellocrates parisiens, passés du totalitarisme aux droits de l’homme, continuèrent à rivaliser entre eux et à régler des comptes avec eux-mêmes. C’est à eux que s’adressait Milan Kundera voici quelques années mais sa dure leçon vaut pour nous-mêmes : elle souligne nos propres insuffisances passées, elle doit nous obliger à changer nos relations avec les étrangers amis de la France.
Ecoutons ce que dit Irena dans « L’ignorance » (2) : « Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être ».
C’est cruel et c’est juste. C’est ainsi que beaucoup de défenseurs patentés des droits de l’homme se sont comportés à l’égard des dissidents russes, des Tchèques et par la suite des Croates, des Bosniaques, des Kosovars… Sans bouger de Paris, ou après un bref séjour dans un palace de Zagreb ou dans le meilleur hôtel de Pristina, ils pouvaient expliquer la situation à ceux qui vivaient la guerre sur le terrain, depuis des mois ou des années.
Ce n’est pas tout. Quand le communisme s’est effondré, se souvient Irena, la compassion de ces Français a disparu et leurs sourcils se sont froncés : « Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.»
Sous le blanc manteau des droits de l’homme, la xénophobie douce - peut-être pire que celle que nous avons dénoncée à grands cris parce qu’elle se révèle tout à coup chez ceux qui se proclamaient frères des persécutés. Imposture terrible de cette fausse fraternité, d’autant plus insupportable pour nos amis étrangers ou naturalisés que c’est le troisième mot de notre devise et qu’ils n’imaginaient pas que nous puissions lui être infidèles.
Nous n’échapperons pas au jugement de Milan Kundera en battant notre coulpe. Les militants antitotalitaires ont longuement et fructueusement confessé leurs péchés de jeunesse, abjuré marxisme, stalinisme et maoïsme avant de décevoir ou de scandaliser par leur égotisme et leurs ignorances ces « frères » de l’Est qu’ils avaient froidement utilisés. Nous devons nous méfier, ici-même, chaque fois que nous engageons un combat – aujourd’hui pour les Afghans menacés dans leur vie, pour les Iraniens condamnés pour avoir manifesté leur opposition à la dictature.
Les serments ne suffisent pas. Il faut que nos faiblesses, dans l’ordre de la fraternité, soient dépassées par le projet politique d’un Etat capable d’agir dans la longue durée.
Bertrand RENOUVIN
(1) Ces quelques lignes n’épuisent évidemment pas le sujet. Voir l’article d’Yves La Marck dans « Royaliste » n°955 et sur mon blog la chronique 13 : François Mitterrand et l’Allemagne.
(2) L’Ignorance, roman, Gallimard, 2003. p. 157-158
Editorial du numéro 957 de Royaliste - 2009