Théologien et philosophe, Bernard Bourdin a notamment publié un ouvrage sur “La genèse théologico-politique de l’Etat moderne”, une traduction de “La vraie loi des libres monarchies” de Jacques VI d’Ecosse et “Le christianisme et la question du théologico-politique” puis un débat avec Jacques Sapir sous le titre : “Souveraineté, nation, religion – Dilemme ou réconciliation ?” (Le Cerf, 2017).

 

D’ordinaire, les Français regardent la Grande Bretagne comme un pays stable, avec des alternances paisibles conduites par les Premiers ministres successifs. Mais les institutions sont entrées en crise et la vie politique est devenue à ce point chaotique que nous sommes plongés dans la perplexité. Est-ce à cause du Brexit, où bien s’agit-il d’une crise plus profonde ?

Bernard Bourdin : Il y a en effet une crise institutionnelle mais il faut d’abord observer les effets du référendum sur le Brexit. Les institutions britanniques fonctionnaient de manière satisfaisante depuis la Glorieuse Révolution de 1688. Mais il y avait une crise latente que le Brexit a révélée. Il y a en effet dans la culture politique anglaise une longue histoire parlementaire. Cette histoire commence avec la conquête normande et l’instauration d’un Parlement unique. On se souvient que le roi Jean sans Terre, confronté à la révolte de ses barons, a été obligé de consentir à la fameuse Magna Carta de 1215. Le Parlement a toujours eu pour souci de contrebalancer le pouvoir royal. Ce fait très ancien est lié à la culture juridique du royaume, à la Common Law – expression impossible à traduire. C’est un droit coutumier, qui est premier dans la hiérarchie du droit. Le souverain est tenu de se régler sur la Common Law.

De ce point de vue, la France est très différente ! 

Bernard Bourdin : Oui. Un juriste important, John Fortescue (1394-1479), a écrit le De laudibus legum angliae dans lequel il introduit une distinction entre le dominium regale qui attribue au roi une toute-puissance susceptible de se corrompre en tyrannie et le dominium politicum et regale qui, s’appuyant sur le respect universel des lois – il s’agit de la Common Law – constitue un rempart contre la tyrannie. Bien entendu, il n’y a jamais eu de tyrannie royale mais Fortescue plaide pour ce régime anglais contre le pouvoir régalien du roi de France.

Il est inscrit dans la très longue histoire des institutions anglaises que le roi ne peut rien faire sans son Parlement. N’oublions pas que le schisme qui a lieu sous le règne d’Henri VIII est décidé avec l’accord du Parlement. Paradoxalement, cet accord parlementaire a permis la montée en puissance du pouvoir royal puisque le roi devient la “Tête suprême” pour tous ses sujets, au temporel et au spirituel –  il faut d’ailleurs souligner que le droit canonique est certes intégré mais demeure inférieur à la Common Law. Ce qui prépare des tensions…

Cette montée en puissance du pouvoir royal à l’époque d’Henri VIII se poursuit sous le règne de la reine Elisabeth – toujours dans le respect du Parlement. Mais l’extinction des Tudors fait que le pouvoir est dévolu à Jacques VI d’Ecosse. Avec les Stuarts, on entre dans un cycle absolutiste anglais, tandis que de son côté Henri IV relance l’absolutisme français. Notons qu’Henri IV impose l’édit de Nantes aux parlementaires français par un acte de souveraineté…

Pour Jacques Ier Stuart, les choses sont beaucoup plus compliquées… 

Bernard Bourdin : En effet. Jacques Ier est très intelligent et c’est un grand théoricien. Il a écrit “La vraie loi des libres monarchies” – libre signifiant absolue – qui effraie les partisans du dominium politicum et regale attachés aux droits du Parlement. Mais Jacques Ier sait composer avec le Parlement et il ne s’est servi du droit divin que dans la politique internationale – c’est-à-dire la politique ecclésiastique conçue dans l’opposition à l’Eglise romaine.

Jacques Ier ne se contente pas de la suprématie royale introduite par Henri VIII et réintroduite par la reine Elisabeth mais il en appelle à un principe de légitimité qui est  fondé en Dieu par l’Écriture. Après le Complot des Poudres du 6 novembre 1605, il prononce un grand discours devant le Parlement dans lequel il explique qu’il y a des sujets catholiques tout à fait loyaux, et d’autres qui ne le sont pas, notamment dans le clergé. Alors que le Parlement avait adopté des lois pénales contre les catholiques, il se démarque en imposant un serment d’allégeance et il attend que les catholiques s’engagent en vertu de sa légitimité de droit divin. On voit que le gouvernement monarchique tel que le conçoit le roi Jacques en appelle à cette légitimité bien supérieure à la suprématie royale sur l’Eglise ; elle lui donne une autorité qui ne correspond pas aux conceptions des common lawyers. Le roi est plus pragmatique que les parlementaires. C’est d’ailleurs une leçon de philosophie politique qu’il faut retenir, même pour la France : le roi “absolu” est plus pragmatique que les parlementaires comme on le voit au moment de l’Édit de Nantes.

Sous le règne de Jacques Ier, il y a trois régimes juridiques : la Common Law, le droit romain pour certains domaines (les matières civiles) et le droit divin dans l’ordre des relations internationales. Cet équilibre entre les trois systèmes, avec la tension entre le droit divin et la Common Law va durer jusqu’à la Glorieuse Révolution de 1688-1689 mais en passant par la grande crise des années 1640 et qui aboutit à la décapitation de Charles Ier, fils de Jacques Ier.

Les guerres civiles qui ensanglantent les trois royaumes d’Angleterre et d’Ecosse ainsi que l’Irlande montrent que ce que tu appelles “l’absoluité” royale n’a pas pu résoudre la question religieuse. 

Bernard Bourdin : Elle n’a pas résolu la question religieuse parce que Charles Ier est plus rigide, au contraire de son père. Il s’appuie sur l’archevêque Laud et adhère à une théologie de plus en plus éloignée du calvinisme – celle du courant arminien – mais qui correspond bien à une monarchie de droit divin car elle réintroduit la sacralité. Dès lors, Charles Ier aggrave la tension entre le pouvoir royal et le Parlement jusqu’au moment où le roi est envoyé en prison, jugé puis exécuté. Après la République de Cromwell, la monarchie est restaurée avec Charles II puis Jacques II. Ce dernier se retrouve dans une situation étrange puisqu’il est catholique tout en étant Gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre dont il ne fait pas partie ! Jacques II entend introduire un acte de tolérance pour toutes les confessions. Pour les parlementaires, c’est un casus belli qui va entraîner l’abdication et l’exil du roi. Son beau-frère Guillaume d’Orange lui succède et c’est avec lui que se clôt le cycle de l’absoluité d’un pouvoir royal qui était toujours en conflit ouvert ou latent avec le Parlement.

C’est à ce moment que Locke apparaît…

Bernard Bourdin : Lorsque John Locke écrit ses deux “Traités du gouvernement civil”, et surtout le deuxième Traité, il s’était déjà engagé auprès de Guillaume d’Orange. Il est au nombre de ceux qui accompagnent le nouveau roi en Angleterre. Locke invente une philosophie libérale très anglaise mais qui va se répandre dans l’Europe. Le philosophe très engagé du côté des Hanovre est tout à fait opposé à l’absoluité royale qu’il a combattue au temps de Jacques Ier. Locke s’oppose au patriarcalisme de Robert Filmer, qui légitimait le pouvoir des rois par leur origine adamique et c’est à partir d’un combat d’exégèse biblique que Locke fonde le libéralisme.

Dis-nous quelques mots sur Filmer…

Bernard Bourdin : Robert Filmer (1588-1653) pensait que tous les rois étaient les descendants d’Adam ; le pouvoir familial était pour lui un pouvoir politique et le roi était le propriétaire des terres. Or Locke pense la question de la propriété comme propriété privée : tous les hommes sont appelés à être des propriétaires et cette affirmation a chez Locke un fondement théologique. Bien entendu, Locke défend le Parlement anglais : sa théorie de la représentation collective est parlementaire et le Parlement représente les intérêts des propriétaires. Le libéralisme n’est pas une pensée du citoyen comme chez Rousseau, mais une pensée de l’individu comme animal travailleur : il produit, consomme et échange. On voit que l’anthropologie de Locke ouvre la voie au libéralisme économique. Mais Locke a bien conscience que la représentation parlementaire ne suffit pas et qu’il faut un pouvoir exécutif. Sa pensée coïncide avec les institutions anglaises et se cale très bien dans la vieille tradition de monarchie mixte conçue comme équilibre de l’exécutif et du législatif.

L’Etat anglais depuis la période médiévale, c’est la Couronne, la Chambre des Lords et les Communes. La Glorieuse Révolution est une reconduction de la vieille culture politique anglaise mais elle est novatrice par l’invention du libéralisme qui conduira peu à peu à la démocratisation de la vie politique britannique. Jacques de Saint-Victor montre très bien qu’en Angleterre il y a une aristocratie alors qu’en France il y a une noblesse. Un absolutisme durable est impossible en Angleterre parce qu’il y a cette culture aristocratique qui intègre le libéralisme. A l’origine, il faut bien distinguer le libéralisme, aristocratique, et la démocratie.  La Glorieuse Révolution est conservatrice – et le Parti conservateur est son héritier avec le parti libéral – alors que la Révolution française est dans une tout autre dynamique. Il y a là deux manières d’entrer en modernité qui procède de deux manières dont on conçoit la monarchie, donc la souveraineté.

Chez Locke, il y a, nous l’avons vue, une théorie du pouvoir exécutif sans théorie de la souveraineté – mais cependant un domaine réservé du souverain (la prérogative royale). Ce qui montre bien que Locke a conscience du « péché originel » du libéralisme, qui assure un service minimum du politique pour assurer la pérennité de la loi votée par le Parlement. Locke admet qu’il y a un élément politique incompressible qui n’est pas le simple prolongement de la représentation parlementaire, mais il n’accepte pas l’idée de souveraineté car il aurait alors cessé d’être libéral. J’ajoute que pour Locke, le Commonwealth est nécessairement croyant : on est libre dans la manière de croire, on n’est pas libre de ne pas croire. Le fondement de l’obligation morale est en Dieu.  De ce point de vue, Locke anticipe les Etats-Unis d’Amérique.

Pour conclure sur cette période, il faut ajouter que les guerres civiles ont été compliquées par des affrontements entre Anglais, Écossais et Irlandais…

Bernard Bourdin : Le moment Stuart a laissé un très mauvais souvenir chez les Anglais.  Le roi Jacques Ier Stuart a permis l’union des deux couronnes – l’anglaise et l’écossaise – mais l’union des deux royaumes n’a pas abouti parce que l’Ecosse avait une culture de droit romain et une tradition presbytérienne et calviniste qui s’opposait à celle de l’establishment anglican. Il a fallu attendre 1707 pour passer de l’union des deux couronnes à l’union des deux royaumes. Lorsque le pays devient la Grande-Bretagne, l’Angleterre étend ses principes aux autres nations – l’ensemble de l’Irlande jusqu’en 1921, l’Ecosse, le pays de Galles. Tout au long du 18ème siècle et ensuite, on assiste au retrait du roi au profit de la nouvelle fonction de Premier ministre qui assume la puissance exécutive.

C’est en fonction de cette longue histoire qu’éclate la crise politique liée au Brexit…

Bernard Bourdin : Cette crise nous rappelle que l’histoire politique britannique, beaucoup plus linéaire qu’en France, a connu des chocs sanglants et de durs moments de tension. Après les conflits du 17ème siècle, le pouvoir exécutif a été complètement lié au Parlement – et par le Parlement. C’est ainsi que Boris Johnson n’est pas parvenu à dissoudre la Chambre des Communes. La fragilité des institutions britanniques était latente et le Brexit l’a révélée dans un contexte de fragmentation sociale que nous connaissons également en France. Il y a une division à l’intérieur du Parti conservateur, du flottement chez les Travaillistes et la transversalité que Theresa May souhaitait mettre en place avec les Travaillistes n’a pas fonctionné. Dans cette crise que nous avons vu se développer, l’enjeu est la souveraineté du Parlement. Le référendum du 23 juin 2016 est une pratique totalement étrangère à la culture politique anglaise. Les parlementaires ont été débordés et ils font tout aujourd’hui pour récupérer leur souveraineté, indépendamment de la question de la sortie de l’Union européenne.

Il y a tout de même une conception anglaise de la souveraineté du peuple…

Bernard Bourdin : Souveraineté du peuple, oui, mais par le Parlement. On voit bien que cette démocratie libérale anglaise devenue britannique est libérale : la représentation parlementaire est un dogme forgé au cours de son histoire. Ce dogme est renforcé par le fait que le souverain royal n’a plus aucun rôle politique. Le Premier ministre britannique est beaucoup plus exposé à sa majorité parlementaire que ne l’était autrefois un roi d’Angleterre. Il y a là un sérieux problème : les Britanniques n’ont pas les moyens constitutionnels du Brexit. Le Premier ministre n’a pas les mêmes possibilités qu’Henri VIII au temps de son « Brexit religieux » car le Premier ministre n’a pas un véritable contrepoids face au Parlement. Après la Glorieuse Révolution, le retrait de la fonction royale a permis l’émergence d’un Premier ministre mais sa totale dépendance à l’égard du Parlement fragilise son autorité.

Cependant, comme au 16ème siècle, c’est le sentiment national, l’identité culturelle qui est en jeu. L’Angleterre est un pays qui a pris le large. Son rapport à l’Europe est celui d’un pays fortement insulaire mais rompre avec Bruxelles est beaucoup plus compliqué que rompre avec la Rome des Papes. Le peuple britannique a choisi de réaffirmer sa souveraineté à l’égard de l’Union européenne mais, à l’intérieur du royaume, il n’y a pas l’équivalent de la souveraineté de l’Etat telle que nous la concevons en France. Dans le cas de la Grande-Bretagne, l’analyse selon le concept flou de “souverainisme” est remarquablement inappropriée. Si Jean-Jacques Rousseau revenait parmi nous, il pourrait s’écrier qu’il l’avait toujours dit : la représentation telle que la conçoivent les Anglais est restée aristocratique dans sa volonté de captation de la souveraineté populaire.

***

Références :

La vraie loi des libres monarchies ou les devoirs réciproques et mutuels entre un roi libre et des sujets naturels, Traduction et édition critique par Bernard Bourdin, Astraea Texts n°2 – 2008. Presses universitaires de la Méditerranée, http://www.bertrand-renouvin.fr/une-theorie-anglaise-de-la-souverainete/

Bernard Bourdin, La genèse théologico-politique de l’Etat moderne, Presses Universitaires de France, 2004. 32 €. Les citations sont tirées de cet ouvrage. Cf : http://www.bertrand-renouvin.fr/genese-de-letat-moderne-langleterre/

Bernard Bourdin, Le christianisme et la question du théologico-politique, éditions du Cerf, 2016. Préface de Philippe Capelle-Dumont. http://www.bertrand-renouvin.fr/religion-mediation-et-modernite-selon-bernard-bourdin/

Jacques de Saint Victor, Les racines de la liberté, le débat français oublié 1689-1789, Perrin, 2007.