Réunis à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016, les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’Alliance atlantique, ont publié un long « communiqué » de 139 articles[1]. Sans doute rebutée par ce cataplasme amphigourique, la presse hexagonale n’a pas relevé le fait que le langage tenu sous l’égide des principaux leaders de la planète ne comportait pas moins de 55 attaques ciblées contre la Russie.

Médias et diplomates ont pu diluer le poison dans un bouillon consensuel : quoi qu’on ait à reprocher au voisin russe, on renouerait le dialogue. A preuve, dans la foulée du sommet, le 13 juillet, se tiendrait une réunion au niveau des ambassadeurs du conseil Otan-Russie, instance de concertation gelée depuis deux ans, suite à la crise ukrainienne.

Le Président français, quant à lui, s’inquiétait du Brexit auprès de Barack Obama :  conjugué aux élections prochaines aux USA, la foucade britannique risquait-elle de distendre la coopération Europe-Amérique ? Aucun autre souci ne semblait le marquer au sortir d’une réunion où les propos tenus constituaient la plus violente agression verbale assortie de pressions militaires depuis la Guerre froide.

Lisons. Art. 5 : « Les actions agressives de la Russie, y compris ses activités militaires provocatrices à la périphérie du territoire de l’OTAN et sa volonté avérée d’atteindre des objectifs politiques par la menace ou l’emploi de la force, constituent une source d’instabilité régionale, représentent un défi fondamental pour l’Alliance, ont nui à la sécurité euro‑atlantique, et menacent l’objectif, que nous poursuivons de longue date, d’une Europe libre, entière et en paix. »

Ou bien (art. 6) : « Depuis plus de vingt ans, l’OTAN s’emploie à bâtir un partenariat avec la Russie, notamment au travers du mécanisme du Conseil OTAN‑Russie. Les activités et les politiques récentes de la Russie ont diminué la stabilité et la sécurité, accru l’imprévisibilité, et modifié l’environnement de sécurité. Alors que l’OTAN respecte ses engagements internationaux, la Russie a violé les valeurs, les principes et les engagements sur lesquels repose la relation OTAN‑Russie, énoncés dans le Document de base du Conseil de partenariat euro‑atlantique de 1997, dans l’Acte fondateur OTAN‑Russie de 1997, et dans la Déclaration de Rome de 2002 ; elle a rompu la confiance au cœur de notre coopération, et elle a remis en cause les principes fondamentaux de l’architecture de sécurité tant mondiale qu’euro‑atlantique. »

Ou bien encore (art. 9) : « Depuis plus de vingt ans, l’OTAN s’emploie à bâtir un partenariat avec la Russie, notamment au travers du mécanisme du Conseil OTAN‑Russie. Les activités et les politiques récentes de la Russie ont diminué la stabilité et la sécurité, accru l’imprévisibilité, et modifié l’environnement de sécurité. Alors que l’OTAN respecte ses engagements internationaux (sic !), la Russie a violé les valeurs, les principes et les engagements sur lesquels repose la relation OTAN‑Russie […], elle a rompu la confiance au cœur de notre coopération, et elle a remis en cause les principes fondamentaux de l’architecture de sécurité tant mondiale qu’euro‑atlantique. »

Ou enfin – et ce ne sont que des exemples (art.  10) : « Parmi les actions et politiques de la Russie qui nuisent à la stabilité figurent : l’annexion illégale et illégitime de la Crimée, que nous ne reconnaissons et ne reconnaîtrons pas et sur laquelle nous appelons la Russie à revenir ; la violation, par la force, des frontières d’États souverains ; l’action délibérée de déstabilisation de l’est de l’Ukraine ; la tenue d’exercices impromptus de grande envergure, contraires à l’esprit du Document de Vienne, et les activités militaires provocatrices à proximité des frontières de l’OTAN, notamment dans les régions de la mer Baltique et de la mer Noire et en Méditerranée orientale ; son concept militaire, la posture correspondante et ses discours dans le domaine nucléaire, irresponsables et agressifs ; et ses violations répétées de l’espace aérien de pays de l’Alliance. En outre, en Syrie, l’intervention militaire de la Russie, sa présence militaire importante, son soutien au régime, et l’utilisation qu’elle fait de sa présence militaire en mer Noire à des fins de projection de puissance en Méditerranée orientale sont source de risques et défis supplémentaires pour la sécurité des Alliés et d’autres pays. »

Nous avons souligné au passage les expressions inconcevables de « territoire » ou de « frontières de l’OTAN », qui figurent huit fois dans le document et laissent entendre que l’Alliance atlantique aurait les caractéristiques d’un Etat souverain, voire d’un empire (art. 5, 10, 23[2], 27[3], 35[4]).

Le communiqué énumère par ailleurs tout ou partie des mesures par lesquelles l’OTAN pense se prémunir contre les « agressions » russes : Corps multinational Nord‑Est en Pologne et Division multinationale Sud‑Est en Roumanie (art. 37), « présence avancée renforcée en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne, pour démontrer sans équivoque, dans le cadre de notre posture globale, la solidarité des pays de l’Alliance, ainsi que leur détermination et leur aptitude à réagir en déclenchant une réponse alliée immédiate face à toute agression » (art. 40) ; contributions des armées du Canada, d’Allemagne (brigade franco-allemande !), du Royaume-Uni et des États-Unis pour assurer une « présence multinationale robuste en Lettonie, en Lituanie, en Estonie et en Pologne » et contourner ainsi par leur « rotation » les engagements pris de ne pas installer en permanence des troupes de l’OTAN aux frontières de la Russie. De même, des « mesures appropriées, adaptées à la région de la mer Noire » (art. 41).

En outre, « L’OTAN continuera de renforcer son rôle pour ce qui est de « projeter la stabilité » (sic en art. 84, et en 85 !). Apparaît ici un nouveau concept, détourné de son usage tactique : « projeter » non pas ses forces militaires mais la « stabilité » qui résultera, comme il va de soi, de toute intervention de l’OTAN à travers le monde, particulièrement autour de l’ennemi privilégié qu’est redevenue à ses yeux la Russie.

Ainsi sont attirés dans l’orbite « stabilisatrice » de l’Alliance de nouveaux pays partenaires à titre de « nouvelles opportunités » (EOP) qui, sans être membres titulaires, ont « obtenu une approbation préalable pour une série d’exercices de l’OTAN, sont également associés aux travaux sur le renforcement des capacités de défense de l’OTAN et participent à la Force de réaction de l’OTAN » (art. 101).

De sorte que se constitue, outre une mouvance élargie (Australie, Finlande, Suède…), un réseau en glacis autour de la Russie : Géorgie, ancienne République yougoslave de Macédoine,  Bosnie-Herzégovine (art. 110) et, bien entendu, Ukraine que les articles 117 et 118 consacrent « de longue date, partenaire spécifique de l’Alliance » : « La coopération OTAN‑Ukraine est une partie importante de la contribution de l’Alliance à l’action de la communauté internationale visant à projeter la stabilité dans la zone euro‑atlantique et au‑delà. » Ce « partenariat spécifique », adhésion déguisée à l’Alliance, entraîne déjà une plus grande « interopérabilité entre nos forces » et « la brigade lituano-polono-ukrainienne constitue une partie importante de cette démarche. » Nul ne peut se tromper sur la nature de la relation en lisant (art. 118) : « Nous saluons l’intention de l’Ukraine d’approfondir encore son partenariat spécifique avec l’OTAN, ainsi que les contributions qu’elle a apportées et apporte encore aux opérations dirigées par l’OTAN et à la Force de réaction de l’OTAN alors même qu’elle se défend contre les actions agressives de la Russie. »

Reste à célébrer l’idéal qui anime l’ensemble des initiatives de l’OTAN redéfinie, au-delà de l’« alliance » originelle, comme une « intégration euro‑atlantique » : faire progresser « les valeurs démocratiques, la réforme, et le respect de l’état de droit […] la liberté et la prospérité de nos sociétés […] la stabilité et […] la sécurité collective. »

Enfin, l’assemblée s’est félicitée du renforcement des relations de l’OTAN avec l’ONU, l’OSCE et la Commission européenne (art. 126), ainsi que du vœu contenu dans « les conclusions du Conseil européen de juin 2016, dans lesquelles celui‑ci demande que les relations entre l’OTAN et l’UE soient encore renforcées » (art. 123). Ce que concrétisera en 2017 la réunion prévue à son nouveau siège, construit à Bruxelles (pour un milliard de dollars) (art. 139).

C’est donc moralement et matériellement forte de cette synergie que l’Alliance a pu monter sa présence militaire en puissance à la frontière de l’Est face à la Russie, où quatre bataillons, soit jusqu’à 4000 militaires seront déployés par rotation dans les pays baltes et en Pologne. Parmi eux, 150 Français[5].

Désinformée par les médias dominants, et malgré l’évidence que l’Europe est ici proie à une manipulation sordide, l’opinion française reste inavertie et comme anesthésiée devant l’Histoire. Aucune cohérence de nos alliances, aucune fidélité à nos engagements, aucun respect des principes ni de nos intérêts durables ne semble vouloir survivre au détournement de notre souveraineté par les lobbies transnationaux dont la mainmise s’appesantit.

C’est l’heure exigeante où les citoyens libres, trop souvent sollicités de s’engager à vide, doivent dire pourquoi ils refusent l’imposture et ce qu’il en est du péril encouru. Une confrontation absurde se prépare sous nos yeux. La dénoncer ensemble, d’où que l’on parle, sera sauver l’honneur et le reste suivra.

Luc de GOUSTINE

14 juillet 2016

 

 

 



[1] A consulter intégralement sur le blog “Les Crises” d’Olivier Berruyer.

[2] “Dans l’Atlantique Nord, comme ailleurs, l’Alliance sera prête à assurer la dissuasion et la défense face à toute menace potentielle, y compris celles qui viseraient les lignes de communication maritimes et les voies d’accès maritimes au territoire de l’OTAN.”

[3] “Nous réaffirmons notre engagement et notre détermination sans réserve à défendre le territoire et les frontières de l’OTAN contre toute menace et de faire face aux défis découlant du conflit en Syrie.”

[4] “Au pays de Galles, nous avons approuvé notre plan d’action « réactivité » (RAP) afin de répondre rapidement aux changements fondamentaux qui interviennent dans l’environnement de sécurité aux frontières de l’OTAN et au‑delà et qui sont source de préoccupation pour les Alliés. Ce plan apporte une réponse aux défis engendrés par la Russie.”

[5] Figaro 10/07/2016