Neuf semaines après son surgissement, le mouvement dit « des gilets jaunes » atteint la phase critique de son insertion dans l’histoire. On l’a vu d’un seul coup surgir, comme des ondes lustrales de son baptême, et le voici face au jugement de l’esprit, ou, pour filer jusqu’au bout la métaphore, à sa confirmation.

De ce soulèvement, nul ne peut traquer l’origine : il est né tout armé d’une batterie de revendications dictées par le vécu quotidien et concret de milieux sociaux fragiles, les moins favorisés de la population. Son mouvement, récusant toute origine et alliance avec les formations politiques, syndicales et sociales existantes, a refusé de se structurer dans les formes mais, se laissant « auto-organiser » par les besoins et circonstances, est parvenu à s’imposer sur le terrain comme dans les médias, et à se maintenir sans faiblir pendant et au-delà la période des fêtes.

Par une inspiration enviée des communicants, il avait choisi de se positionner aux ronds-points et péages, lieux névralgiques de la circulation et de l’échange, pour y imposer sa présence en forme de résidence et d’instance de régulation du flux. Et par là, contredire fondamentalement l’exclusion sociale, la marginalité économique, territoriale, voire culturelle, dont il se sent victime.

Par ce retournement symbolique, j’ose affirmer que le mouvement des Gilets jaunes mérite, plus qu’aucun de nos grands soulèvements, le titre de révolution.

Se pose dès lors à lui la double question de sa poursuite concrète comme manifestation publique et de sa survie par transformation de ses requêtes en exigences politiques. Les barrages qui lui sont opposés sur ces deux fronts sont ceux d’une société dont l’affichage progressiste, sans cesse reconfiguré par l’appétit des puissants, cache une profonde angoisse de tout changement. C’est sur ce fond contradictoire que se noue la présente intrigue.

La question des suites concrètes ne cesse d’occuper la première page politique et médiatique saturée d’images de violences et déprédations commises par les manifestants, leurs accompagnants indésirables, ou la police, elle-même surprise dans ses excès, commandés ou non. Le critère de civilité brandi à tout bout de champ met en cause le mouvement dans son ensemble comme hostile, non seulement au président de la République, mais à la République dont il a « profané » les sanctuaires, et, à ses convictions républicaines elles-mêmes, ce qui ne manque pas de saveur dans la bouche de gens qui glorifient jusqu’au gâtisme les exploits des sans-culottes et les échafauds de la Terreur, oubliant les origines nobles et bourgeoises de la Révolution de 1789.

Car là est le point aveugle de la réflexion de ces cercles haut-parlants : ils partagent avec les actuels gouvernants une sainte ignorance et un sacré dégoût du peuple. Ils ne lui imputent que pensées et mœurs basses, conduites asservies, intelligences bornées. Comme, en 2005, ils ne pouvaient concevoir que d’autres que les vieux et les ignares pouvaient refuser l’asservissant traité de l’Union européenne, ils ne peuvent savoir quelle intelligence de la situation historique, quel flair à l’égard des personnes en charge et quel instinct de survie habitent réellement les gens et affleurent puissamment lors des grands rendez-vous de l’Histoire. Ils sont face à un ouragan utile, béni pour balayer les miasmes, et ils font grief à ses représentants de mettre trop souvent… les coudes sur la table !

A cet aveuglement, qui justifie les violences « légales » faites pour mater la population et rassurer les frilosités inévitables, s’ajoute un refus radical de reconnaître le caractère prophétiquement politique de ce soulèvement. Encore favorisé par l’atonie d’une opposition exsangue ou utilement diabolisable, le système joue sa survie en l’empêchant d’affleurer sous forme d’une représentation politique plausible. On recensera un jour la véritable exclusion ou censure dont sont l’objet les journalistes, essayistes, penseurs ou politiques dont le discours serait capable d’entraîner l’opinion vers une remise en cause fondamentale de l’européo-néolibéralisme, montrant comment il brise et veut mutiler définitivement la souveraineté de la France.

Or c’est là que se joue l’avenir proche. Les Gilets jaunes ne sont pas un parti politique et aucun parti ne se fondera pour prétendre le représenter. Mais il fait affleurer une résistance du cœur et de l’esprit qui habite la nation dans ses profondeurs et que n’ont pas adultéré les séductions mercantiles ou ludiques de la « couche moderniste » qui farde les visages.

De même qu’on ne peut asservir durablement une âme, de même, sachons que nous avons affaire ici, chez nous (et l’étranger qui s’en inspire ne s’y trompe pas !), à la France de Jeanne, de Bloy, Péguy, Bernanos, et – oui ! – par certains traits à ce qui est commun à la Vendée et à Paris sous la Commune. Et qui se chante de la même voix profonde et du même cœur.

Alors, confiance, ni les Bleus ni les Versaillais n’en viendront à bout.

Luc de GOUSTINE