Non, la Grande-Bretagne ne sort pas de l’Europe. A la suite du référendum du 23 juin, elle décide de quitter l’Union européenne, ce qui est tout à fait différent.

L’Angleterre s’est constituée en Europe et en même temps que l’Europe qu’elle a contribué à former par sa pensée et par ses institutions – elle, la mère des Parlements. La Grande-Bretagne est et restera européenne parce qu’elle est partie prenante, hier comme aujourd’hui et demain, dans l’équilibre de l’Europe continentale. La Grande-Bretagne, par choix démocratique, va cesser de siéger dans des organismes qui ne couvrent qu’une partie de l’Europe selon des traités qu’elle a déjà refusés ou qui ne lui conviennent plus. C’est important mais ce n’est pas essentiel. L’Europe, notre vieille Europe, en a vu d’autres…

On dit, en termes plus ou moins choisis, que la Grande-Bretagne va perdre sa puissance et son rang. C’est oublier que les Anglais ont inventé voici 67 ans (1) une manière singulière de participer au monde selon les principes universels de liberté et d’égalité sous la forme d’un Commonwealth of Nations. La reine d’Angleterre est le chef de cette confédération souple qui réunit 53 Etats répartis sur tous les continents et qui sont des royaumes, des républiques ou des monarchies. Trente millions de km² et plus de deux milliards d’êtres humains réunis par l’histoire, la culture et la présence symbolique d’une reine ! La reine d’une République (Commonwealth) de nations confédérées… Cela ne disparaîtra pas en quelques mois ou en quelques années même si Jean-Claude Juncker, à Bruxelles, n’est pas content.

Ce Commonwealth of Nations nous rappelle que l’Europe est sans rivages et qu’il faut, pour envisager son avenir, garder en mémoire les ensembles inter-nationaux auxquels ses principales nations participent. Il y a, selon diverses modalités, une francophonie, une hispanité, une lusophonie, une russophonie qui permettent de ne pas limiter la participation de l’Europe aux affaires mondiales aux compétitions économiques et aux rivalités de puissances. Lorsqu’il sera possible de reprendre le projet de Confédération européenne de Brest à Vladivostok, le Commonwealth of Nations sera une source majeure d’inspiration.

Ces vastes perspectives ne sauraient distraire des préoccupations de l’heure. Les médias français dissertent sur l’éclatement des partis politiques britanniques et sur la dislocation prochaine du Royaume-Uni. Ils négligent la force de la symbolique royale et oublient de s’interroger sur l’état de l’Union européenne divisée entre pays de la zone euro et pays hors-zone, entre le nord et le sud, entre l’est et l’ouest et surtout dépourvue de tout projet. « L’Europe sociale » n’a jamais vu le jour, « l’Europe de Schengen » est morte, la promesse de liberté et de prospérité a été violée par ceux qui nous l’avaient faite sous la forme du « marché unique » puis après l’effondrement de l’Union soviétique.

Quelle prospérité ? L’Union européenne subit les effets destructeurs de l’ultralibéralisme : 24 millions de chômeurs officiellement recensés, 87 millions de pauvres, soit une personne sur cinq ! La zone euro est un carcan déflationniste dont les effets à tous égards destructeurs sont vérifiés, en Grèce tout particulièrement.

Quelle liberté ? Les référendums de 2005 en France et aux Pays-Bas et le référendum de 2015 en Grèce ont été tenus pour nuls et non advenus. Le référendum britannique du 23 juin a confirmé que toute consultation mettant en jeu les traités « européens » est précédée de déclarations apocalyptiques et suivie de manœuvres de déstabilisation. Après avoir répercuté les velléités punitives de Jean-Claude Juncker qui voulaient frapper Londres vite et fort pour éviter toute contagion, les médias reprennent la tactique de ceux qui, à Bruxelles et Berlin, affectent la patience en espérant que la menace de dislocation du Royaume-Uni conduira le Parlement britannique à différer puis à annuler les résultats d’un référendum dont on répète sur tous les tons qu’il n’était que consultatif. Bien entendu,  François Hollande s’alignera sur Berlin croyant faire couple avec une chancelière qui se préoccupe uniquement de l’intérêt allemand.

Face au peuple britannique, comme hier face au peuple grec, comme avant-hier face aux peuples français et néerlandais, l’élite du pouvoir et des affaires a agi sans masque, avec une détermination violente et un formidable mépris de classe, pour la défense de ses profits et privilèges. Il faut préparer son élimination politique pour construire l’Europe sans rivages comme libre confédération d’Etats souverains.

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(1)    Le Commonwealth est créé lors de la Déclaration de Londres de 1949.

Editorial du numéro 1104 de « Royaliste – 2016