A la Bastille le 23 septembre, devant la foule des militants de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon a évoqué le rôle de la « rue » dans l’histoire en des termes qui ont suscité une vague de répliques indignées et de mises au point historiques. Ces quelques phrases caricaturales ont effacé l’essentiel : plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées pour dénoncer les ordonnances antisociales et antisyndicales et le chef de La France insoumise a appelé se ranger derrière les syndicats contestataires pour une manifestation massive sur les Champs-Elysées. Il faut donc s’interroger sur les conditions de possibilité d’une telle manifestation et attendre la réponse de la CGT, en pointe dans la lutte contre les ordonnances, et de Force ouvrière, profondément divisée sur l’analyse des ordonnances comme sur la participation aux défilés. Le problème de l’articulation du combat politique et des luttes sociales est toujours complexe mais Jean-Luc Mélenchon a clairement signifié le 23 septembre qu’il respectait le principe de l’autonomie syndicale.

Le chef de La France insoumise a un problème encore plus compliqué à résoudre : lui-même ! Le voici consacré « tribun de la plèbe », fonction qu’il a heureusement su ravir à Marine Le Pen. Mais il n’est que cela : l’homme qui proteste et dénonce de manière souvent judicieuse l’oligarchie mais qui flatte abusivement son public qu’il a tendance à confondre avec le peuple. Comme beaucoup d’hommes de gauche, il se voit en citoyen paré de toutes les vertus et donne à aimer sa pure image républicaine. C’est facile de se faire applaudir en célébrant « la rue » contre les rois, contre les nazis etc. ! Jean-Luc Mélenchon a une solide culture historique et politique. Il sait bien que c’est une monarchie royale, parlementaire et démocratique qui a tenu seule, en 1940, face à l’Allemagne et il aurait pu évoquer, en ce mois de septembre, le 77ème anniversaire de la Bataille d’Angleterre. Il sait bien que c’est le roi Juan Carlos qui a fait échouer le putsch de 1981. Il sait bien ce que la France doit au général de Gaulle, au général Leclerc de Hautecloque, au général de Lattre de Tassigny qui devraient être classés, selon ses catégories, parmi les nobliaux réactionnaires… Alors ?

Alors Jean-Luc Mélenchon se trouve devant un choix crucial. Ou bien il se cantonne dans son rôle d’agitateur talentueux, tire parti des colères et des révoltes suscités par l’oligarchie, les inscrit dans un récit populiste de l’histoire de France et il obtiendra dans cinq ans un beau matelas de voix qui ne lui permettra pas de remporter la victoire mais qui lui assurera une honorable retraite politique. Ou bien il se décide pour une politique de rassemblement en assumant toute l’histoire de France et en se donnant pour objectif primordial l’indépendance nationale au lieu de se perdre dans les labyrinthes du « plan A » et du passage à son invraisemblable « Sixième République ».

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