Les dirigeants socialistes restent formidables sur un point seulement : leur capacité d’oubli. Oubli de l’histoire de France et de leur propre histoire qui leur permet de jouer à dates régulières la comédie de l’innocence éplorée. Voici peu, Martine Aubry dénonçait « la République abîmée ». En écho, Philippe Baumel, membre du Conseil national du Parti socialiste, publie sur le site de Marianne2 son brin de programme : en finir avec une 5ème République épuisée par les scandales, préparer l’avènement d’une 6ème République qui permettra de rétablir la vertu républicaine…

Cette leçon de morale politique n’est pas recevable. Quant à la politique, trop de confusions historiques et juridiques. Quant à la morale, trop d’hypocrisie.

1/ Ce n’est pas la Constitution de la 5ème République qui engendre les scandales : c’est la première Constitution française qui repose sur un socle de principes à tous égards rigoureux (Déclaration de 1789, Préambule de 1946) et le général de Gaulle fut l’un des plus exemplaires, parmi tous nos grands serviteurs de l’Etat. Faut-il rappeler que la République gaullienne, de 1958 à 1969, rassembla pour le service de la nation des hommes également intègres et dévoués à la République : Michel Debré, André Malraux, Maurice Couve de Murville, Pierre Messmer, Edmond Michelet… Face à ces hommes d’Etat, une gauche discréditée tentait de mobiliser contre le « pouvoir personnel » et la « monarchie ». C’est vrai, le général de Gaulle conçut et fit adopter une monarchie élective pour le bien de la Res publica

2/ Les socialistes auraient tort de s’en offusquer puisque les institutions gaulliennes ont permis à François Mitterrand de présider aux destinées du pays. Pendant cette période, j’ai eu la possibilité d’observer de très près le comportement des socialistes. Faut-il vraiment rappeler à Philippe Baumel les noms de ceux qui se distinguaient alors par «l’étalage des ambitions individuelles égotistes, le flirt avec l’argent, l’appétit de notoriété, la passion pour le faire savoir et le mépris pour les savoirs faire, l’étalage des signes extérieurs de réussite » qu’il reproche vertueusement aux gens de droite ? Aurait-il perdu le souvenir des « affaires » scandaleuses qui détruisirent la réputation de maints hiérarques socialistes à la fin des années Mitterrand ? Je peux aussi lui rafraîchir la mémoire par quelques évocations des scènes de courtisanerie auxquelles j’ai assisté.

3/ Les reniements et les turpitudes des dirigeants socialistes n’ont pas empêché leur cohorte indigne de revenir au pouvoir en 1997 en brandissant l’étendard de la gauche morale. On vit alors le vertueux Lionel Jospin, menteur patenté, trahir ses électeurs en se devenant le champion des privatisations et se faire le complice de Jacques Chirac dans la guerre d’agression contre la Yougoslavie – décidée sans vote du Parlement. On vit alors les socialistes pactiser avec Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing pour promouvoir le quinquennat, qui a gravement « abimé » la 5ème République et qui explique pour une part la dérive présidentialiste de Nicolas Sarkozy.

4/ J’attends avec impatience les propositions que fera Philippe Baumel en vue d’une 6ème République mais je l’invite à réfléchir à la distinction essentielle entre une Constitution, qui organise les relations entre les pouvoirs, et un gouvernement issu des circonstances. L’infamie d’un ministre et le reniement d’un ministère ne sauraient ruiner les principes constitutionnels – sinon aucune Constitution ne pourrait fonctionner durablement. A fortiori, le viol de la Constitution par le chef de l’Etat ou par le Premier ministre ne saurait ruiner la légitimité des institutions de la République : lorsqu’une personne trahit sa fonction, c’est elle qui doit être juridiquement sanctionnée.

5/ Je prendrai au sérieux les leçons de vertu des socialistes s’ils se décident à faire leur autocritique complète : responsabilité des pacifistes dans la défaite de 1940 ; participation massive de militants et de responsables socialistes à la Collaboration ; reniements de 1983 (Jacques Delors) et de 1988 (Michel Rocard) ; ralliements à l’ultralibéralisme ; complicité active avec la droite de Martine Aubry et de Dominique Strauss-Kahn (référendum de 2005 sur le « traité constitutionnel ») ; complicité passive avec la droite quant à l’engagement de l’armée française dans la guerre américaine en Afghanistan et lors du retour complet dans l’OTAN.

Vive la 5ème République, Monsieur Baumel ! C’est à ses principes premiers – l’arbitrage, la continuité de l’Etat, l’indépendance nationale – qu’il nous faut revenir et c’est l’esprit de la politique gaullienne qu’il nous faut retrouver.

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Nota bene : Si Philippe Baumel décide de mettre en cause mes convictions royalistes, je l’invite à relire son histoire de France et à étudier le programme de la Nouvelle Action royaliste afin d’éviter les amalgames et les diffamations qu’engendre l’arrogance et l’inculture politique de certains de ses camarades de gauche.

L’affaire Bettencourt n’est pas terminée mais Marcel Gauchet a livré au Monde (18-19 juillet) les principales conclusions politiques que nous pouvons en tirer :

Les promesses de Nicolas Sarkozy sont devenues odieuses : les déjà-riches nous annonçaient l’enrichissement par le travail. Mais « la France qui se lève tôt » découvre chaque matin que les riches décomplexés sont toujours plus riches, échappent à l’impôt, se livrent à maintes turpitudes et vivent en osmose avec les dirigeants politiques. Or Monsieur Woerth, au cœur de la tornade, prépare une réforme qui appauvrira les retraités ; Monsieur Fillon, qui le couvre, annonce la rigueur qui implique la baisse du pouvoir d’achat et la récession ; Monsieur Sarkozy, qui dépense des sommes folles pour sa propagande, défend bec et ongles le bouclier fiscal qui fait faire de bien belles économies à Madame Bettencourt. Celle-ci, soit dit en passant, devrait se trouver en garde à vue depuis belle lurette.

Toute l’équipe dirigeante est discréditée mais cette fraction droitière de l’oligarchie réagit comme la gauche naguère visée par des affaires pas plus reluisantes : elle est persuadée que le peuple français oubliera ce feuilleton, comme tant d’autres. Elle se trompe. Marcel Gauchet a raison de dire qu’il y a « une sorte de dimension subliminale de la mémoire politique dans une société ». L’amnésie est illusoire : depuis la nuit du Fouquet’s, les déceptions et le ressentiment s’accumulent d’autant plus fortement que « le culte de la chose publique est plus fortement intériorisé en France que partout ailleurs ». D’où l’échec, irrémédiable, du supposé président : « Les gens sont donc très choqués quand les individus au pouvoir se comportent en individus privés. La plus grande faille de Nicolas Sarkozy, c’est qu’il n’a pas le sens de l’institution. Le côté privé du personnage prend toujours le dessus. Il n’arrive pas à être un homme d’Etat ».

Cette situation n’est pas réjouissante car les dirigeants socialistes feraient la même politique ultralibérale que leurs compères de droite – mais en prenant soin d’y adjoindre quelques mesures fiscales et deux ou trois ambulances sociales. D’où le constat de Marcel Gauchet : « Le climat de la société française n’est pas révolutionnaire, mais il est habité par une révolte sourde et un sentiment de distance radicale à l’égard du personnel dirigeant ». Je partage ce point de vue mais je me sépare du rédacteur en chef du Débat lorsqu’il affirme ce qui suit : « Pour qu’il y ait une révolution, il faut qu’il y ait un programme révolutionnaire [...] Or, nous sommes dans des sociétés dont le climat moral est dépressif, parce qu’elles sont confrontées à des problèmes dont elles ne voient pas la solution ».

Pourtant, le programme de la révolution économique et sociale existe : Jacques Sapir a récemment mis au clair ses principes, sa stratégie et sa tactique, ce qui permet aux « hétérodoxes » de débattre en toute connaissance de cause (1) et de présenter les nouvelles idées et les précisions qui pourraient nous permettre de sortir de la crise provoquée par les ultralibéraux.

Ce programme révolutionnaire est celui d’une petite fraction des élites françaises – chercheurs, journalistes, syndicalistes, fonctionnaires – et de petits groupes de citoyens fidèles au gaullisme ou au socialisme authentiques. Mais il est vrai que la plupart des responsables politiques et syndicaux refusent d’envisager un protectionnisme européen, thème qui est ignoré dans l’opinion publique parce que les grands médias continuent d’imposer le débat convenu entre ultralibéraux et socio-libéraux et de donner la parole à des « experts » qui sont pour la plupart liés aux milieux financiers. Sur ce point, Marcel Gauchet a raison : la société française n’est pas informée de l’alternative à l’ultralibéralisme et il est urgent que le courant hétérodoxe développe ses moyens d’expression.

L’obstacle médiatique ne serait pas insurmontable si le programme révolutionnaire était promu par un parti politique et par des dirigeants capables de se faire porter au pouvoir.

Là est l’impasse. L’ultralibéralisme agonise sous nos yeux, l’oligarchie est discréditée, le programme de salut public est au point, les étapes de la politique de redressement peuvent être rapidement précisées – mais il n’y a pas de chef de guerre (sociale) pour nous rassembler et nous conduire à la victoire. Nous ? La masse militante importante, peut-être considérable, formée par les orphelins du gaullisme, les socialistes patriotes, les anciens du Parti communiste, les syndicalistes déçus par leurs chefs, les libéraux qui ont pris la mesure, grâce à Maurice Allais et Jean-Luc Gréau, de la catastrophe libre-échangiste.

Cette masse pourrait s’organiser au sein d’un Parti républicain (royalistes compris, car nous avons tous le même souci de la chose publique) ou si l’on veut être plus précis d’un Parti patriote révolutionnaire. Mais Dominique de Villepin, enfermé dans la droite gaulliste et Jean-Luc Mélenchon, qui se voit seulement en héros de la gauche radicale, refusent d’accomplir leur propre révolution afin de devenir des hommes de rassemblement. Ils nous déçoivent mais surtout ils font courir un risque très grave au pays : la percée fulgurante d’un tribun de la plèbe qui reprendra le thème nationaliste et l’adaptera à la crise économique et sociale.

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(1) cf. ma chronique n°23 : Les propositions de Jacques Sapir.

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Un auteur de langue ouzbèque qui utilise un pseudonyme poétique, un titre qui fait songer aux douceurs étoilées de l’Orient et, sur la couverture du livre, un beau visage de femme méditative… Autant de promesses de dépaysement et de voluptés rêveuses.

La première page de Nuit (1) évoque de manière paradoxale la lumière des printemps d’Asie centrale et le surcroît de grâce qu’ils offrent aux femmes : « L’osmanthe de l’an dernier, qui farderait tant de paupières, faisait jaillir ses pousses. Comme elle aimait, cette herbe, une fois pétrie, liquéfiée par de douces mains, être étendue enfin sur le sourcil des belles ! ».

Nous sommes saisis, transportés – mais pas du tout dans l’Orient rêvé que nous nous préparions à savourer. Le roman de Tchulpân (« Etoile du matin ») est celui de toutes les violences. Violence de la société traditionnelle – celle du Turkestan en l’occurrence -, de la colonisation russe, des hiérarchies et des intérêts, des révoltes populaires, de la grande guerre, au loin, très loin, qui va briser le trône du Padichah blanc – tsar de toutes les Russies.

Ce serait tellement simple si les conflits étaient strictement politiques ou s’il s’agissait d’un épisode de la lutte des classes jouée par des hommes en gouppi (2) ! Tchulpân, qui compose son chef d’œuvre au début des années trente, ignore totalement la dogmatique soviétique stalinienne. Toutes les violences sont perçues avec une acuité extrême et se nouent en d’inextricables intrigues. Violence du père de famille qui ne rate pas une prière mais insulte ses femmes et prostitue légalement ses filles pour arrondir son magot. Obscénité du Mingbochi (3) et soumission abjecte des religieux ; violence des femmes entre elles à l’intérieur de la maison qui les emprisonne à vie ; violence, encore, dans le bordel local qui fonctionne pour le plaisir des riches bourgeois musulmans… Les Russes des deux sexes ne sont pas brillants non plus : le gouverneur est un ivrogne et son épouse très portée sur la bagatelle. La société traditionnelle est oppressante, la puissance russe humilie et exploite le peuple sous une apparente bienveillance. Religieuse, sociale, administrative, l’hypocrisie enrobe la dureté des relations entre les êtres.

Tchulpân n’a pas écrit un roman désespéré. L’évocation de la pure voix de Zebi, fille d’un soufi sans cœur, est un enchantement ; Mir Yacoub, manipulateur prodigieux, n’est pas seulement un intriguant de province et Maria Stepanovna, échappée d’un enfer local, est infiniment touchante. Et puis il y a ce Sarte (4) élégant et disert que Mir Yacoub et Maria rencontrent dans le train de Moscou et qui trace, contre le conservatisme religieux, la colonisation tsariste et l’athéisme bolchevique, la voie d’une modernisation qui serait fidèle à la communauté historique. Natif d’Andijan, Tchulpân adhérait au programme des Modernisateurs, au vaste mouvement du djadidisme (djadid = nouveau) qui se diffusa parmi les musulmans de l’empire russe au début du 20ème siècle.

C’est dans cet esprit qu’il explique comment va se produire au printemps de 1916 la révolte des « saisonniers » - jeunes turkestanais qui refusent l’enrôlement dans l’armée du Tsar – qui se prolongera par l’éphémère autonomie du Turkestan. Dans sa postface, Stéphane A. Dudoignon, traducteur inspiré, nous apprend que Tchulpân devint l’un des plus grands écrivains de l’Asie centrale, reconnu comme tel par ses pairs. Il croit que le communisme va réaliser la promesse d’un monde nouveau, dans lequel le Turkestan sera reconnu comme tel. C’est dans cet espoir qu’il participe, en 1920 à Bakou, au fameux Congrès des peuples de l’Orient.

Illusion ! Alors que Tchulpân vit à Moscou, où il rencontre Maïakovski et Essenine, la toute nouvelle République socialiste soviétique ouzbèque (au sein de laquelle se trouve désormais Andijan) commence à épurer les théoriciens du djadidisme. Tchulpân est particulièrement visé et le « tchulpanisme » résume les déviations nationalistes-bourgeoises qui révulsent la presse du Parti. Les attaques se durcissent, lorsque Nuit est publié en 1936 à Tachkent. Le succès populaire est considérable mais l’histoire tragique contée dans le roman continue son cours - jusqu’à détruire ‘Abd al-Hamid Sulaymân, trop aimé, trop célèbre, trop talentueux pour ne pas inquiéter les nouvelles autorités : Tchulpân est arrêté en avril 1937 et jeté dans un camp. Nous sommes à la veille du déclenchement de la grande terreur stalinienne et Tchulpân fait partie de ceux qui sont rapidement éliminés : condamné à mort le 5 octobre 1938, il est exécuté et son œuvre restera interdite jusqu’à la fin de l’Union soviétique.

La voici exhumée et portée à la connaissance du public francophone grâce à la belle traduction de Stéphane A. Dudoignon. Comme tout chef d’oeuvre, Nuit est inépuisable. On peut le lire d’abord comme un roman, puis y revenir pour bénéficier d’une description précise de la vallée de Ferghana au début du 20ème siècle ou encore le prendre comme exemple réussi – c’est rare – de littérature engagée. Les familiers de l’Asie centrale connaissent des personnages, des ambiances, des images, des intrigues qui semblent tirés du récit de Tchulpân – et sa sombre violence. A Andijan et alentours, l’histoire ne cesse d’être tragique.

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(1) Tchulpân (‘Add al-Hamid Sulaymân), Nuit, Roman traduit de l’ouzbek par Stéphane A. Dudoignon, Editions Bleu autour, 2009. 23, 50 €.

(2) Manteau masculin.

(3) « chef de mille homme », en fait administrateur d’un canton pour le compte de l’autorité russe à l’époque tsariste.

(4) Terme utilisé par les Russes pour désigner les populations urbaines et rurales, turcophone et non tribalisées, du Turkestan.

Article publié dans le numéro 974 de « Royaliste » - juillet 2010

Géopolitique

DIALECTIQUE DES EMPIRES

Ce qui se dénomme « Occident » - Etats-Unis, Union européenne, Japon – vit sa crise terminale marquée par la mort de son idéologie (l’ultralibéralisme) et l’effondrement de son système financier.

Le fantasme de la mondialisation se dissipe en même temps que l’utopie du marché globalisé. Le monde va se réorganiser autrement, sans que le neuf efface l’ancien pour ce qui concerne les Etats et leur territoire. Riche de cartes et d’explications, la Géopolitique des empires de Gérard Chaliand et Christian Rageau (1) nous permet de ressaisir le mouvement de l’histoire.

Ressaisir : non pas chercher à maîtriser totalement le cours des choses mais reprendre le travail de compréhension du monde. Peu ou prou, nous avons été ébranlés ou distraits par le verbiage sur le « marché » et la « mondialisation » qui évoquait des nations et des empires en train de se diluer dans un « espace » concurrentiel irrigué par des flux financiers. Capitalisme sauvage, comme on le disait au début de cette période qui faut décrire avec des mots barbares : déterritorialisation, déconstruction, dépolitisation. On proclamait « la fin des grands récits » mais ce bavardage était quant à lui dépourvu de tous les éléments pertinents que l’on trouve dans nos diverses philosophies de l’histoire. Regardons les cartes de Gérard Chaliand : au cours des deux derniers siècles, l’empire russe s’étend au 19ème siècle, se rétracte, s’étend et se rétrécit au 20ème sans que la Russie cesse d’être une collectivité politique administrée par un pouvoir étatique.

Ce qui vaut pour les grands ensembles vaut aussi pour de petites nations ou entités : Israël, la bande de Gaza, ce n’est pas grand-chose sur la mappemonde et pourtant les conflits de faible intensité qui ont lieu au Proche Orient ont une immense portée géopolitique et religieuse… La succession des cartes de cette région nous fait souvenir que les Ottomans furent longtemps maîtres, entre autres pays du pourtour méditerranéen, de la Palestine. Relever ce fait permet de ne pas oublier que les empires se constituent le plus souvent lentement et que leur décomposition laisse en général des traces profondes dans les mentalités et les organisations sociales. Sur d’anciennes possessions ottomanes (pays balkaniques, Liban), les groupes d’appartenance ethnico-religieuse perpétuent les anciens milliyet et prévalent sur l’appartenance aux nations qui tentent de se constituer : la citoyenneté reste une abstraction – ce qui rend les guerres civiles impitoyables.

L’effondrement de l’Union soviétique aura également des effets à très long terme car les Républiques socialistes fédérées sont devenues soudain des Etats nationaux, leurs frontières administratives ont été érigées en frontières politiques qui séparent des peuples qui avaient l’habitude de vivre ensemble : par exemple les Arméniens et les Azéris dans le Caucase, les Kirghizes, les Ouzbeks et les Tadjiks en Asie centrale. D’où des conflits sanglants (guerres ou émeutes) lorsque le pouvoir politique central ne parvient pas à se constituer en Etat relativement dégagé des solidarités ethniques ou claniques. Là encore, les cartes de Gérard Chaliand sont très évocatrices et les commentaires permettent d’aborder les régions mentionnées sans commettre d’impairs – que l’on soit touriste, homme d’affaire ou homme d’Etat. Elles nous aident surtout à clarifier des questions de logique politique, qui valent pour toutes les époques historiques et pour tous les continents.

Comme la Nation, l’Empire est une collectivité politique parce qu’il ignore superbement tous les obstacles « naturels » : Alexandre le Grand franchit le Tigre, l’Oxus et l’Iaxarte, l’Indus ; l’Espagne des conquistadores institue, outre Atlantique, les vice-royautés de Nouvelle-Espagne, de la Nouvelle Grenade, du Pérou, de la Plata. Le Portugal fait de même en instituant la vice-royauté du Brésil. Comme les nations, les empires s’ordonnent autour d’un pouvoir politique généralement incarné dans la phase d’expansion par un conquérant dont nous gardons le souvenir fasciné : les paysans afghans n’ont pas oublié Alexandre le Grand, Attila est un prénom fort usité en Hongrie et Gengis Khan – qui sut réunir le plus vaste de tous les empires – a laissé en Mongolie un souvenir ébloui.

Mais à l’opposé de la nation, intravertie, la collectivité politique impériale est extravertie. La nation a pour premier souci sa propre organisation politique : constitution de l’Etat selon le droit, relation entre le roi et ses sujets, entre le pouvoir politique et les citoyens ; que la nation soit un royaume à l’ancienne rassemblant une société d’ordres ou une collectivité moderne unifiant autour de l’Etat un peuple de citoyens, une nation est d’ordinaire l’effet d’un pacte, implicite ou non, entre le Pouvoir et le Peuple. Demeure toujours l’idée d’une adhésion libre d’hommes égaux entre eux ou devant Dieu, que l’Etat a le devoir de respecter et de protéger. Ce pacte est souvent travesti ou violé, mais l’idée survit, chemine et reparaît pour engendrer de nouveaux modes d’organisation politique.

Le pouvoir impérial est au contraire porté par l a logique de la conquête des peuples et des nations qui l’entourent. Il existe dans la guerre et pour la guerre : alors que les nations mènent le plus souvent des guerres défensives, cherchant à s’étendre peu à peu pour se constituer des glacis protecteurs, les empires mènent des guerres offensives afin de repousser toujours plus loin leurs limites spatiales, pour s’assurer la maîtrise du continent, des mers et des océans qui le bordent – avec le rêve plus ou moins avoué de dominer le monde. L’Empire veut réaliser l’universel, la Nation se pense en relation avec l’universel ; elle a donc le sens des limites et se donne des frontières qui garantissent juridiquement sa souveraineté territoriale et dont elle se satisfait. Qu’il soit chrétien (les Habsbourg) ou musulman (les Ottomans), l’Empire n’a pas le sens de la mesure. Ce qui borne l’empire, ce sont les nations et, en Europe comme ailleurs, la dialectique des nations et des empires qui se joue dans la paix et dans la guerre, est un des principaux moteurs de l’histoire.

Tourné vers l’extérieur, absorbé par sa volonté de puissance, l’Etat impérial s’intéresse beaucoup moins que l’Etat national à ce qui se passe dans les domaines conquis. Il suffit que le pouvoir impérial ne soit pas défié par des rebelles et des sécessionnistes, que les impôts soient payés et que des troupes puissent être levées. Mais les empires tolèrent sur leurs territoires des nationalités, des religions, des peuples différents. L’empire ottoman n’est ni raciste, ni antisémite : au contraire il accueille avec grande faveur les juifs chassés d’Espagne et du Portugal, les chrétiens orthodoxes y pratiquent librement leur religion, la nation albanaise fournit au Sultan maints personnages de très haut rang. Même dans sa période stalinienne, totalitaire, l’Union soviétique continue de reconnaître ou institue des Républiques au sein desquels vivent des communautés ethniques et linguistiques (Géorgiens, Ouzbeks) qui préservent plus ou plus publiquement leurs traditions religieuses. Mais cette « tolérance » impériale est limitée par le servage (dans les empires chrétiens d’Europe tels la Russie) et par la répression impitoyable des insurrections populaires et (ou) nationalistes. Il faut que l’ordre règne à Varsovie au 19ème siècle, comme dans le Turkestan chinois aujourd’hui.

Il y eut des empires tyranniques, totalitaires ou autoritaires et quelques uns furent plutôt modérés (l’avant dernier Habsbourg, François-Joseph) mais l’Empire en tant que tel est condamné à toujours hésiter entre l’excès et le laxisme. Trop de force, et les peuples réprimés finissent par se révolter au point d’affaiblir gravement l’empire : qu’une guerre perdue contre l’ennemi extérieur s’ajoute aux défaites internes, et c’en est fini. Mais trop peu de force, et c’est l’empire qui ne parvient pas à se maintenir dans la durée et qui se disloque rapidement – à la mort du premier empereur ou du second. Ce dilemme est d’autant plus tragique que les empires conçoivent la temporalité politique selon un fantasme d’éternisation : ils se bâtissent non pour quelques siècles mais pour un ou plusieurs millénaires. Les nations se savent mortelles : tant de royaumes ont péri – la Bohême par exemple et maints khanats d’Europe et d’Asie – que toutes ont conscience de leur finitude.

Précieux pour la philosophie politique et pour la compréhension de l’histoire, l’ouvrage de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau est aussi un instrument de travail indispensable pour tous ceux qui ont à repenser l’organisation du monde… après la mondialisation.

L’Union soviétique s’est effondrée, le déclin américain est avéré, l’avenir de la Chine est énigmatique et l’Union européenne, qui s’était fantasmée comme saint-empire romain germanique, agonise sous nos yeux. Il nous faut refaire, en toute hâte, une théorie des ensembles. De fait, les nations résistent et toute la piètre philosophie du « post-national » appartient au passé. Nous avons dit, avec d’autres, qu’il fallait penser les relations internationales par alliances continentales de nations – et par relations entre les continents. Le moment est venu.

C’est l’œil fixé sur les cartes qu’il faut penser la future confédération européenne et ses rapports avec l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie centrale. Ne rien oublier des héritages de l’histoire, scruter les aires culturelles dans leurs extensions et leurs rapetissements en essayant d’apprécier le plus exactement possible les affinités politiques, les identités religieuses, les proximités linguistiques – dans leurs évolutions récentes et non selon les coloriages des années cinquante du siècle passé. Ne pas oublier les nouveaux courants d’échange, les tracés des oléoducs et gazoducs et deviner les nouvelles routes qui s’ouvriront – par l’exemple lorsque l’Iran aura accompli sa révolution politique. Essayer ensuite de fonder nos relations internationales sur des rapports politiques stables et des solidarités concrètes – sans croire que la dialectique des empires et des nations pourrait s’arrêter un jour. Sur les ruines de l’idéologie du marché mondialisé, un vaste projet politique, national et international, peut être mis en œuvre sans trop de difficultés.

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Article publié dans le numéro 974 de « Royaliste – juillet 2010

Crise et récession dans la zone Euro*

Une autre politique est possible

Sommes-nous donc en 1931 ? Alors que les annonces de plans dits « de rigueur » ou « d’austérité » se multiplient à travers l’Europe, il est aujourd’hui évident que l’ordre du jour des divers gouvernements est dominé par la réduction des déficits publics. Nous répétons ainsi les erreurs commises lors de la « Grande Dépression »[1]. Ceci n’est pas – seulement – dû à un oubli de l’histoire. La crise que connaît la zone Euro, et qui n’en est qu’à son commencement, a joué dans ce tournant un rôle à la fois décisif et pernicieux. C’est elle qui a lourdement pesé dans la conversion actuelle des principaux gouvernements à la « rigueur ».

Nous sacrifions ainsi la substance, soit la dynamique économique qui fonde en réalité la possibilité réelle de la zone Euro à se maintenir, à l’apparence, soit aux conditions immédiates de son maintien face à la spéculation des marchés. Il est donc à craindre que l’Europe, et notre pays, n’entre dans une période prolongée de récession sous l’impact cumulatif de l’addition de ces politiques restrictives. Des mesures radicales s’imposent. Cependant, pour les évaluer, il faut procéder à un bilan de la situation actuelle.

Le piège de la rigueur ne se comprend pas hors du verrou de l’Euro. Mais l’adhésion à ce dernier n’a pas reposé que sur des considérants idéologiques. Il y a bien eu des facteurs réels qui ont convaincu les gouvernements d’accepter la solution de la monnaie unique dont les inconvénients étaient pourtant connus dès l’origine. Le délitement de ces facteurs réels pose la question de la possibilité de la survie de la zone Euro et, au-delà, des solutions alternatives qui s’offrent à nous.

L’erreur de la « rigueur ».

Les politiques de rigueur constituent une grave erreur pour des raisons évidentes. Elles vont déprimer la demande intérieure de la zone Euro et rendre ainsi encore plus difficile le retour progressif à un relatif équilibre des dépenses publiques, ce qui est pourtant le but officiellement recherché. Tel fut d’ailleurs le résultat de politiques analogues qui furent conduites en Europe et ailleurs au début des années 1930. Notons que ces politiques ne font que commencer ; il ne faut nourrir aucune illusion à leur sujet car nous sommes entrés dans une logique de déflation compétitive. Aux plans grecs, espagnols, italiens et bientôt britanniques viendront s’ajouter d’autres. Ces plans seront très probablement renforcés dès cet automne, en particulier dans le cas de la France[2].

Ces politiques trouvent, bien entendu, leur origine immédiate dans la crise que la zone Euro est en train de subir, et il est en quelque sorte logique de voir le Président de la Banque Centrale Européenne en appeler à plus de « surveillance mutuelle »[3]. L’accumulation des dettes souveraines des États a provoqué une inquiétude légitime. Mais elle tire en réalité son origine du fonctionnement même de la zone Euro qui oblige les pays à financer la totalité de leurs dettes par des appels aux marchés financiers. L’interdiction faite à la Banque Centrale Européenne d’assumer une partie du financement de cette dette, alors même qu’elle a pourtant reprise une partie des dettes des banques et qu’elle est autorisée depuis le 10 mai a racheter en cas d’urgence des titres publiques détenues par les banques, ne semble laisser d’autres alternatives que cette « rigueur ».

Il faut ici souligner que la conjonction de telles politiques sur un grand nombre de pays aura des résultats cumulatifs. Ainsi, l’effort particulier demandé aux Grecs, mais aussi aux Espagnols, au Portugais et aux Italiens, verra une partie de ces effets annulée par la récession européenne qui viendra affaiblir les recettes fiscales dans ces pays. Les péripéties des derniers jours de mai montrent d’ailleurs les limites de ces politiques.

Voté à une voix de majorité par le Parlement espagnol, le plan de rigueur n’a pas évité à ce pays de voir sa note dégradée le 28 mai. De fait, le gouvernement de Zapatero sort affaibli de ce vote[4]. Notons ici que l’agence Fitch, souvent critiquée avec ses consoeurs, à fait preuve en l’occurrence de beaucoup de sagesse puisqu’elle pointe dans ses attendus l’ampleur de la dette privée et la baisse de la croissance qui ne saurait que résulter de cette politique. L’Espagne croyait acheter l’adhésion des marchés par sa « rigueur », mais c’est l’inverse qui se produit.

Au Portugal, le Parlement vient, ans doute sous la pression d’une immense manifestation, de rejeter le plan proposé par le gouvernement. C’est une sage réaction, mais qui va sans nul doute provoquer la colère de Bruxelles et des pressions multiples (à commencer par celles de Mme Merkel). On ne sait que trop comment fonctionne la « démocratie » européiste, toujours prompte à faire revoter quand un résultat ne va pas dans son sens.

Il faudra donc immanquablement, si l’on veut que cette politique soit cohérente, en rajouter sur ces plans. Nous sommes donc bien entrés dans une logique de contraction budgétaire, qui va faire sentir ses effets les plus pernicieux dans les mois à venir.

L’effet psychologique de ces politiques, venant après la crise de 2008-2009, sera désastreux sur la demande des ménages qui, il ne faut pas l’oublier, conditionne la demande des entreprises et l’investissement. À l‘effet direct de ces politiques, il faudra ajouter les effets indirects qui vont se manifester sur la dépense des ménages, mais aussi sur celle des entreprises.

Notons ici que, par un inquiétant acharnement dans l’erreur, le gouvernement français est en train d’aggraver cet effet psychologique par une nouvelle réforme des retraites. Cette dernière, discutable sur le fond car ne tenant aucun compte des nouvelles tendances démographiques ni de la possible évolution de l’emploi, et de plus particulièrement mal venue car elle va renforcer les inquiétudes des ménages.

Pourtant, ces politiques de rigueur semblent acceptées par la majorité (nous ne disons pas l’unanimité) de la classe politique.

En fait, cette tendance vient de loin. On se souvient peut-être des déclarations du porte-parole du PS, Benoît Hamon, en septembre 2009. Je les avais critiquées à l’époque en pointant le fait que, dans le discours de l’opposition, tout était sacrifié à l’Euro[5]. De fait, une partie de l’opposition (le PS) est aujourd’hui bien silencieuse. Elle concentre ses critiques sur la réforme des retraites, et là à juste titre, mais elle est muette quant à la politique économique du gouvernement dont les conséquences – en particulier l’inévitable hausse du chômage – auront des conséquences importantes sur le financement du système des retraites. La récente sortie (30 mai) de Martine Aubry, Première Secrétaire, contre Nicolas Sarkozy sur la question des déficits confirme, s’il en était besoin cette analyse.

Or, c’est bien la question des politiques de « rigueur », et avec elles la nature de la sortie de la crise de l’Euro, qui déterminera le futur de l’économie, mais aussi de la politique, en France et en Europe.

Le verrou de l’Euro.

On voit bien, en France en particulier, que l’attitude vis-à-vis de l’Euro détermine une partie de la classe politique. Il faut donc revenir ici sur la crise de ces derniers mois, et plus généralement sur les conséquences économiques de l’Euro.

Nous connaissons en fait non pas une mais bien deux crises de la zone Euro, dont l’imbrication dans les événements ne doit cependant pas cacher qu’elles sont différentes.

Il y a tout d’abord la crise conjoncturelle de la dette publique des pays de la zone Euro. Cette crise était prévisible depuis septembre 2009[6]. C’est elle qui justifie les nouvelles politiques de rigueur. Il est évident que les dettes publiques ont fortement augmenté dans de nombreux pays de la zone Euro en réponse à la crise financière et économique.

On aurait pu s’attendre à ce que la Banque Centrale Européenne en finance une partie (par l’équivalent des anciennes « avances de trésorerie » que consentait avant 1973 la Banque de France), dans la mesure où il s’agissait de mesures contra-cycliques. Il n’en a rien été et les marchés ont alors sanctionné la zone avec la crise actuelle[7]. Cette dernière se poursuit, certes sur un rythme moins rapide que début mai. Cependant, il est clair que l’annonce d’un plan massif de soutien aux économies qui sont les plus exposées n’a en rien changé la situation. Comme j’ai eu l’occasion de le dire par ailleurs, la seule chose que l’on a achetée avec ce plan a été du temps[8]. Ce n’est pas rien dans une phase de spéculation aiguë, mais cela ne saurait suffire. Comme aucune mesure d’importance concernant la gestion de la zone Euro n’a été prise et n’est même en discussion, il faudra s’attendre à ce que le rythme de la crise s’accélère de nouveau avec l’été, voir avant.

Mais il y a une seconde crise qui est celle de la compétitivité au sein de la zone Euro. Cette crise découle directement du principe de la monnaie unique appliquée à des économies aux structures et aux dynamiques fort différentes[9]. Ceci est connu depuis de nombreuses années[10]. L’argument des européistes béllants que des différences identiques existent aux Etats-Unis ne tient pas. Les Etats-Unis ont un important budget fédéral (il représente environ les deux tiers des recettes fiscales totales) qui vise à équilibrer les différences qui existent entre les États. Or, en Europe, nous nous sommes limités à 1,29% du PIB sur ce point. La position de l’Allemagne, et de quelques autres pays, ne laisse aucune illusion sur la capacité que nous aurions à augmenter ces ressources.

En fait, l’Euro a été construit sur l’idée qu’une monnaie unique provoquerait à terme un mouvement d’unification des dynamiques et des situations des pays membres. Cette idée s’est rapidement avérée être une illusion[11]. Le seul marché sur lequel on a constaté une convergence à été celui des dettes. Encore faut-il savoir que même sur ce marché le mouvement de divergence s’est imposé depuis l’automne 2008.

Les États membres ont été privés de la possibilité de faire jouer la flexibilité monétaire par la zone Euro, et cela sans qu’un autre mécanisme ait été prévu pour compenser cette perte. Les dynamiques de l’eurodivergence qui se sont affirmées depuis 2000[12] sont porteuses en réalité d’une crise bien plus radicale de la zone Euro que celle qui est liée à la dette.

La surévaluation de l’Euro que l’on a connu de 2003 à 2009 est venue aggraver cette crise. Elle a coûté fort cher à la France, ce qu’une étude de l’INSEE a démontré[13]. La baisse actuelle de l’Euro est bien trop partielle pour constituer une solution.

Rappelons que l’Euro est aujourd’hui autour de 1,22 Dollars. C’est certes mieux que les 1,44 Dollars d’il y a quelques mois, mais nous restons encore sensiblement au-dessus du cours qui permettrait à la zone Euro de retrouver un certain dynamisme et que l’on peut estimer à 1,00 – 1,05 Dollars.

De plus, suivant les pays, cette parité d’équilibre n’est pas la même. Pour la Grèce, l’Espagne et sans doute l’Italie, une parité encore inférieure s’imposerait, alors que l’Allemagne peut s’estimer heureuse dès que l’on passe sous la barre des 1,30 Dollars.

On retrouve ici le problème de la diversité des économies de la zone Euro.

La crise de l’Euro est donc à la fois conjoncturelle et structurelle. La combinaison de ces deux crises tend à en obscurcir les spécificités. Il est cependant évident aujourd’hui que ce n’est pas en harmonisant les budgets que l’on trouvera une solution. Les budgets publics sont situés en aval de l’économie.

Ils le sont du point de vue de leurs recettes mais aussi de leurs dépenses. On ne saurait ici procéder à une harmonisation durable sans harmoniser aussi ce qui se trouve en amont. Or, il faut le répéter, une telle harmonisation n’est pas aujourd’hui pensable. Les efforts que l’on consentira sur les budgets auront des résultats désastreux sur l’activité économique, ce qui viendra déséquilibrer à nouveau les budgets par les baisses des recettes.

On le voit, le problème est global, et il tient à l’Euro dans sa forme actuelle.

Pourquoi l’Euro ?

Si la notion d’une coordination des politiques monétaires s’était à juste titre imposée depuis la fin des années soixante-dix entre pays européens, il convient à ce point du raisonnement de revenir sur les raisons qui ont poussé les gouvernements à choisir la solution de la monnaie unique. Si nous mettons de côté les raisons idéologiques, l’idée que de l’unification monétaire naîtrait l’unification économique et de cette dernière l’unification politique, ainsi qu’une raison plus matérielle mais mineure, de la disparition des coûts de transaction au sein de la zone[14], il y a fondamentalement deux raisons correspondant à deux groupes de pays.

Pour des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, il s’agissait à travers l’Euro « d’acheter » les taux d’intérêts qui étaient pratiqués pour des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas[15]. Pour l’Allemagne, il s’agissait avant tout de se garantir l’accès à un grand marché, car la France, l’Italie et l’Espagne sont des clients très importants, en se garantissant contre la possibilité de dévaluations compétitives.

L’Allemagne par ailleurs n’était pas si fâchée que cela d’admettre au sein de la zone Euro des « mauvais élèves » qui promettaient de maintenir la parité de l’Euro face au dollar dans des limites raisonnables. Ainsi à-t-on fermé les yeux sur l’endettement public en Italie, mais aussi de la Grèce.

Il fut donc un temps où le gouvernement allemand trouvait son intérêt dans les « cueilleurs d’olives ».

Ce compromis a semblé fonctionner pendant dix ans. Les taux d’intérêts se sont alignés sur ceux de l’Allemagne (la moyenne des « spreads » a été de 40 points), allégeant relativement ainsi la charge de la dette et l’Allemagne n’a pas eu à s’inquiéter de possibles dévaluations. Elle a pu ainsi accroître son solde exportateur vis-à-vis de la zone Euro alors que, dans la même période, elle constatait l’érosion de ses exportations pour le reste du monde (et en particulier la Chine).

Mais, ce compromis était miné en réalité des deux côtés.

Pour les pays du « sud » de la zone Euro, même des taux allemands (ou approchant) impliquaient un accroissement relatif de la dette publique. La croissance est restée en deçà des 3% à 3,5% qui étaient exigés par les marchés pour les titres à 10 ans. La dérive des dettes publiques a ainsi eu lieu rapidement et l’on peut dire mécaniquement. Elle a été directement ici le produit des déséquilibres que provoquait la zone Euro avec son contexte de faible croissance. Mais, c’est bien le système de financement des déficits publics tel qu’il a été adopté dans les années 1970 et consolidé par la BCE qui est aujourd’hui en cause.

Cette dérive s’est, bien entendu, fortement accélérée avec la crise actuelle et l’absolue nécessité de financer des mesures contra-cycliques plus ou moins fortes suivant les pays. L’éclatement brutal des écarts de taux avec l’Allemagne (les « spreads ») que l’on a connus dès le début de la crise financière à l’été 2007, mais qui s’est dramatiquement accru à partir de septembre 2008 a sonné le glas du compromis.

Aujourd’hui les pays du « sud » de la zone euro ne bénéficient plus de l’effet d’accrochage de leurs taux sur les taux allemands.

Graphique 1

Évolution des taux sur les bons du Trésor à 10 ans des différents pays de la zone Euro

2007-mars 2009

L’Allemagne aurait pu en tenir compte et accroître sa contribution à la zone Euro, ou encore procéder à une politique massive de relance. Elle s’y est refusée, et s’y refuse encore, tout en ayant accru son avantage compétitif vis-à-vis des pays de la zone Euro par le transfert massif des charges des entreprises sur l’impôt. Notons que si cette politique, qui est connue en France sous le nom de la TVA sociale, avait été appliquée par les partenaires de l’Allemagne, la zone Euro serait entrée dans une profonde récession dès les années 2003-2004.

Nous assistons donc aujourd’hui à l’éclatement de ce compromis, tant dans sa dimension structurelle que dans sa dimension conjoncturelle.

On comprend alors l’inquiétude des Etats-Unis et de la Chine qui voient pour dans l’euro à la fois le dernier rempart avant un doute ravageur sur le Dollar et, pour la Chine, la garantie d’une possibilité d’exportation en raison de la surévaluation structurelle de l’Euro. Contrairement à une idée fréquemment avancée dans la crise actuelle, il n’y a nul « complot » américain contre l’Euro. Mais, si le gouvernement américain a bien compris le rôle de bouclier que joue – même provisoirement – l’Euro par rapport à une spéculation contre le Dollar, il n’a pas les moyens d’intervenir dans cette crise. Par ailleurs, les intérêts immédiats des grands groupes financiers américains peuvent être contraire à cette évaluation, dans la mesure où ces groupes cherchent surtout à se protéger des risques possibles représentés par les dettes, tant souveraines que privées, de la zone Euro. Quant au gouvernement chinois, il est clair que s’il souhaite conserver la possibilité de diversification de ses avoirs que représente l’Euro, il doit aussi arbitrer en fonction de ses intérêts.

Ainsi, ni les Etats-Unis ni la Chine ne sont des « adversaires » de la l’Euro, mais aucun des deux n’a la possibilité de venir au secours de l’Euro. De plus, tant le gouvernement américain que le gouvernement chinois doivent arbitrer avec les intérêts des fonds d’investissements et des banques.

Graphique 2

Reste alors une question ; l’Euro nous a-t-il protégé de la crise financière actuelle ? L’exposition des banques européennes aux créances dites « toxiques » est, en réalité, le résultat direct de la faiblesse de la croissance dans la zone Euro pour les années qui ont immédiatement précédé cette crise. Or, cette faible croissance est elle-même liée à la gestion de la zone Euro[16]. Il y a ici un lien entre l’Euro (tel qu’il existe aujourd’hui), la politique de faible croissance et les risques pris par les établissements bancaires face à la concurrence étrangère[17]. En réalité, de manière certes indirecte, l’Euro a plutôt été un facteur aggravant de la crise financière.

Quelles issues possibles ?

Il convient alors d’évaluer les issues possibles à cette crise. Si certaines de ces issues sont théoriquement possibles il nous faut aussi introduire la contrainte du politiquement possible. On verra qu’elle ne laisse ouverte que des issues qui sont, toutes, d’une certaine manière désavantageuse, même si certaines le sont nettement plus que d’autres.

(1) Le sauvetage de la zone Euro « en l’état ». Il reste théoriquement possible, si l’on obtient, et ce très rapidement, une modification importante du statut de la BCE pour l’autoriser à pratiquer des avances de trésorerie aux pays membres jusqu’à hauteur de 6% à 8% du PIB (qui se doublerait de sa responsabilité devant le conseil des ministres de la zone Euro). Il faudrait, dans le même temps obtenir l’engagement de l’Allemagne à pratiquer une politique de relance pour une période de 2 à 3 ans, et un accroissement substantiel (de 1,29% à 5% du PIB) de la contribution du budget des pays membres à un « Fonds Fédéral ». Mais, une telle politique se heurtera à l’attitude allemande, qui non seulement se crispe aujourd’hui sur la question de ses contributions à la zone Euro, mais qui a récemment (printemps 2009) obtenu de la cour constitutionnelle de Karlsruhe un arrêt qui indique la suprématie des lois allemandes sur les directives européennes[18]. Très clairement il ne sera pas possible d’obtenir toutes ces mesures, si tant que l’on puisse le faire, dans un délai qui soit compatible avec la temporalité de la crise. Aussi, pour souhaitable qu’elle puisse être, cette sortie « par le haut » de la crise actuelle est et restera un fantasme.

(2) La réduction de zone Euro par décrochage de certains des pays membres. Cette solution a certainement les faveurs de l’Allemagne. Elle supposerait que la Grèce et le Portugal quittent la zone Euro et que des autres pays (L’Espagne, l’Italie et la France) appliquent de douloureuses politiques de rigueur. Mais, cette issue pêche par une sous-estimation de la dynamique des marchés et une surestimation du poids politique de l’Allemagne. Une fois annoncée la sortie de la Grèce et du Portugal, la spéculation se déchaînerait et provoquerait probablement la sortie de l’Italie, voire de l’Espagne. Par ailleurs rien ne permet à l’Allemagne d’exclure des pays de la zone Euro en dépit des rodomontades de Mme Merkel.

En fait, c’est bien là l’une des difficultés institutionnelles qui provient de la précipitation avec laquelle on a signé le traité sur l’Union Économique et Monétaire. Admettons qu’un ou plusieurs pays décident de recouvrer la souveraineté de leur Banque Centrale et décident de créditer en Euro leur Trésor, en contravention évidente avec le Traité, les autres pays de la zone Euro ne disposent d’aucun mécanisme pour les en empêcher. En fait, le seul recours qu’auraient les pays désireux de faire respecter l’orthodoxie budgétaire et monétaire originelle consisterait à…quitter la zone Euro et de recréer une nouvelle zone !

La position de Mme Merkel est donc en réalité assez délicate. Si elle fait preuve d’une trop grande rigidité, rien n’interdit à des pays comme la Grèce et le Portugal de s’approprier de fait la création monétaire en lieu et place de la BCE. Il s’agit bien sur d’une hypothèse extrême, mais dont rien n’empêche en réalité la manifestation. L’Allemagne n’aurait alors d’autre solution que de quitter la zone Euro, mais elle devrait alors persuader les autres pays de l’accompagner. Dans cette situation, la position de la France, si elle se décidait à suivre l’Allemagne, deviendrait très délicate. Nous n’aurions nullement intérêt à rester dans une pseudo-zone Euro réduite à l’Allemagne. Ces raisons laissent à penser que cette solution est elle aussi impraticable.

(3) Le passage progressif de la monnaie unique à la monnaie commune. Dans une telle hypothèse, certains pays récupèrerait leur souveraineté monétaire, mais s’engageraient à se coordonner étroitement avec les pays conservant l’Euro. Des dévaluations seraient alors envisageables (importantes pour la Grèce et l’Espagne, plus modérées pour l’Italie et la France). L’Euro serait la seule monnaie totalement convertible de la zone, les monnaies nationales reconstituées ne l’étant que par rapport à l’Euro avec des parités fixes, mais régulièrement révisables. Ceci impliquerait que le marché des changes soit centralisé (à Francfort ou à Bruxelles) et largement réglementé avec l’interdiction des positions à découvert ainsi que des mouvements de capitaux à court terme. Nous aurions alors un marché monétaire restreint à la zone Euro et largement déconnecté du reste du monde, et le marché « externe » avec l’Euro jouant le rôle de monnaie pivot. Cette solution, qui aurait l’avantage de maintenir une étroite coordination monétaire entre pays européens tout en conservant une flexibilité monétaire ceux d’entre eux qui en ont besoin. C’est une solution que j’évoque depuis la sortie en 2006 de mon livre La Fin de l’Eurolibéralisme et qui a été évoquée d’ores et déjà par de nombreux économistes dont, récemment, Frédéric Lordon[19].

(4) Une sortie immédiate de la France de la zone Euro. Une telle sortie est parfaitement envisageable, mais il ne faut pas cacher qu’elle devrait s’accompagner d’une dévaluation importante (au moins 15%), d’un défaut partiel sur la dette (et du retour au système des avances de la Banque Centrale), et d’une politique de contrôle du déficit public pour contrôler l’inflation. Nous retrouverions notre souveraineté monétaire. Cependant, pour pouvoir réellement l’utiliser, il faudrait recourir à des systèmes de contrôle des capitaux et des changes, au moins dans une période initiale. Loin de provoquer les catastrophes que Alain Duhamel nous promet dans sa chronique radiodiffusée du 28 mai[20], elle reste une solution de dernier recours qui est parfaitement possible.

Comme on l’a déjà indiqué, tout en étant souhaitable théoriquement, la première de ces solutions est largement impossible du fait des impératifs politiques. Il n’est pas pensable que l’on aboutisse à un tel accord d’ici la fin de 2010, si tant est que cet accord soit possible.

La seconde solution, qui a en réalité les faveurs de l’Allemagne, doit être refusée avec la plus extrême énergie. Elle implique en réalité que trop de pays acquiescent à la politique allemande pour être possible. Elle se heurte au même obstacle d’impossibilité.

La troisième solution apparaît comme une bonne solution, et probablement une meilleure solution que la première à long terme. Elle a aussi l’avantage de pouvoir se construire progressivement. D’ailleurs, sans s’en rendre compte, l’Allemagne a déjà pris des mesures qui pourraient la préfigurer (comme l’interdiction de certaines positions à découvert). Mais, elle implique des changements de politiques qui seront certainement déchirants pour les classes politiques, en France et ailleurs. Le principal obstacle est alors de convaincre les uns et les autres que la solution (2) n’est en aucun cas possible et que, si nous y sommes poussés, nous sommes prêts à la guerre des monnaies et aux dévaluations compétitives.

La quatrième solution peut paraître aujourd’hui comme quelque peu désespérée. Pourtant, elle a l’avantage de mettre nos partenaires au pied du mur et peut constituer une bonne base de négociations. En fait, elle peut être, comme je l’ai avancé dès le début d’octobre 2009[21], un pas nécessaire dans la direction de la solution coopérative (3). En fait, la menace crédible (et donc préparée) de notre sortie de l’Euro est probablement la meilleure chance qu’il nous reste de ne pas avoir à faire ce pas.

Dans cette crise, on voit refaire surface la vieille obsession allemande de la « stabilité des prix ». Pourtant, l’Allemagne a payé au prix fort la politique de déflation qui fut menée par le Chancelier Brünning. C’est bien cette politique qui plongea l’Allemagne dans une profonde crise et permit aux Nazis d’arriver au pouvoir e 1933.

Aujourd’hui, les dissensions entre la Bundesbank et la BCE deviennent de plus en plus visibles[22]. Il est donc clair que la Bundesbank pèsera de tout son poids pour retarder si ce n’est empêcher une adaptation de la BCE.

La crise actuelle nous offre en réalité une opportunité unique de remettre à plat l’ensemble de la construction monétaire que l’on appelle l’Euro. La seule solution qui soit réellement envisageable à terme, soit le passage de la monnaie unique à la monnaie commune peut résulter d’un accord entre les pays de la zone. Mais, elle peut aussi résulter d’une crise que nous saurions exploiter.

Il faut désormais cesser de croire, ou de feindre de croire, qu’il y a une opposition radicale entre négociation et action unilatérale. Cette dernière n’est souvent que la poursuite de la négociation par d’autres moyens. Il convient de se préparer sérieusement à la sortie de la zone Euro comme moyen d’aboutir à la refonte de cette zone. L’Allemagne aurait beaucoup à perdre de l’éclatement du marché européen et d’une situation monétaire dominée par des stratégies non-coopératives. Mais, pour que le gouvernement allemand en prenne conscience, habitué qu’il est à nos renoncements, et qu’il rejette le faux dogme de la stabilité monétaire à tout prix, il doit être mis devant la perspective d’une rupture.


* Ce texte résume et précise différents textes qui ont été publiés dans Marianne-2 mais aussi ailleurs. Il évalue les possibles issues de la crise actuelle.

[1] Politique du Chancellier Brunning en Allemagne, du Gouvernement d’Union National de Ramsey Mac Donald en Grande-Bretagne, de Pierre Laval en France.

[2] Reuters, 30/05/2010 à 21:02 « L’objectif du maintien du AAA est “tendu”, dit François Baroin »URL: http://www.lepoint.fr/actualites/2010-05-30/l-objectif-du-maintien-du-aaa-est-tendu-dit-francois-baroin/1037/0/461023

[3] Jean Claude Trichet, interview au Spiegel retranscrit dans Le Monde de l’Economie, le 15 mai 2010.

[4] Emma Ross-Thomas, « Zapatero Losing Credit as Fitch Strips Spain of AAA (Update2) », Bloomberg.com, 31 mai 2010, URL : http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=ayqHX6VMUG7s&pos=5

[5] J. Sapir, Dette: Benoît Hamon n’a rien compris!, Marianne-2, Lundi 5 Octobre 2009URL: http://nav.sfr.fr/default.php?mac=00-1E-C2-C4-9C-0E&url=http://news.google.fr/

[6] J. Sapir, La crise grecque, un camouflet pour l’euro et la BCE, Marianne-2, Vendredi 12 Février 2010,URL: http://www.marianne2.fr/La-crise-grecque,-un-camouflet-pour-l-euro-et-la-BCE_a185102.html

[7] J. Sapir, Crise de la zone euro: après la Grèce, à qui le tour?, Marianne-2, Jeudi 29 Avril 2010URL: http://www.marianne2.fr/Crise-de-la-zone-euro-apres-la-Grece,-a-qui-le-tour_a192271.html

[8] J. Sapir, Crise : gagner du temps n’est pas suffisant, Marianne-2, Samedi 15 Mai 2010URL: http://www.marianne2.fr/Crise-gagner-du-temps-n-est-pas-suffisant-1_a192800.html

[9] J. Sapir, La crise de l’euro : erreurs et impasses de l’Européïsme“, Horizons, 8 octobre 2009, texte initialement publié dans Perspectives républicaines, n°2/2006.URL: http://horizons.typepad.fr/accueil/2009/10/trois-ans-après-par-jacques-sapir.html

[10] C. Conrad et M. Karanasos, “Dual Long Memory in Inflation Dynamics across Countries of the Euro Area and the Link between InflationUncertainty and Macroeconomic Performance”, in Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics, vol. 9, n°4, novembre 2005 (publié par The Berkeley Electronic Press et consultable sur: http://www.bepress.com/snde

[11] J. Sapir, La crise de l’euro : erreurs et impasses de l’Européïsme“, op.cit.

[12] J. Sapir, « From Financial Crisis to Turning Point. How the US ‘Subprime Crisis’ turned into a worldwide One and Will Change the World Economy » in Internationale Politik und Gesellschaft, n°1/2009, pp. 27-44.

[13] F. Cachia, “Les effets de l’appréciation de l’Euro sur l’économie française”, in Note de Synthèse de l’INSEE, INSEE, Paris, 20 juin 2008.

[14] Mais il faut signaler que la création de l’Euro n’a nullement entraîné d’unification des prix, comme le constate pourtant un de ses partisans, voir M. Aglietta, “Espoirs et inquiétudes de l’Euro” in M. Drach (ed.), L’argent - Croyance, mesure, spéculation, Éditions la Découverte, Paris, 2004, pp. 235-248, p. 237.

[15] Agence France Trésor, A Metric for Spreads Between Government Bonds, 9 octobre 2003, Paris, Ministère des Finances.

[16] J. Sapir, Grèce: Les trois mensonges des médias et des experts (3), Marianne-2, Mardi 4 Mai 2010 URL: http://www.marianne2.fr/Grece-Les-trois-mensonges-des-medias-et-des-experts-3_a192314.html?com

[17] J. Bibow, “Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This” in J. Bibow and A. Terzi (eds), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (NY), Palgrave Macmillan, 2007.

[18] Cet arrêt pris le 30 juin 2009 stipule dans ses 147 pages d’attendus en effet que seules les États-Nations sont le cadre de la démocratie, que la politique fiscale relevait des seules compétences nationales et que si le Traité de Lisbonne est bien conforme à la Constitution Allemande, ce n’est pas le cas de la dynamique qu’il impulse. Ainsi il réaffirme le « droit de co-décision » du Parlement allemand compte tenu de ce qu’il appelle un « déficit structurel de démocratie » dans les institutions européennes. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information » n°119, Sénat, Session Ordinaire 2009-2010, Paris, 2009.

[19] Frédéric Lordon, « Crise, la croisée des chemins », Le Monde Diplomatique, Blog, la Pompe à Phynance, le 7 mai 2010 URL: http://blog.mondediplo.net/2010-05-07-Crise-la-croisee-des-chemins

[20] Sur RTL.

[21] J. Sapir, Dette: Benoît Hamon n’a rien compris!, Marianne-2, Lundi 5 Octobre 2009, op.cit.

[22] B. Blackstone, « After Debt Crisis, New Tension Between ECB, Germany », Wall Street Journal, 28 mai 2010, URL : http://online.wsj.com/article/SB10001424052748703957604575272463950198700.html?mod=WSJ_latestheadlines#

Etude diffusée le 31 mai 2010

Actualité

TROIS REVOLUTIONS DE LA LIBERTE

Professeur à l’Université Panthéon-Assas et membre senior de l’Institut Universitaire de France, Philippe Raynaud se consacre à la philosophie politique. Récemment publiée, son étude magistrale sur les trois révolutions fondatrices de la modernité occidentale (1) n’est pas seulement destinée à faire référence dans l’Université : elle peut devenir, pour les peuples qui ont à réussir une révolution, un manuel à l’utilité certaine.

Sur le chemin des libérations espérées, le plus gros obstacle n’est pas celui qu’on voit : « le Pouvoir », ou « les Puissances d’argent ». C’est la haine de la pensée, c’est ce mépris pour la recherche universitaire dont un supposé président se fit voici peu l’écho en y ajoutant le poids de sa vulgarité. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire qu’un parti des « pragmatiques », d’ailleurs saturé d’idéologie, tente de nous convaincre que les idées générales sont inutiles ou néfastes. Cité en exergue par Philippe Raynaud, Benjamin Constant a répondu de manière décisive à ce mauvais procès : « Dire que les principes abstraits ne sont que de vaines et inapplicables théories, c’est énoncer soi-même un principe abstrait ». Et d’ajouter : « S’il n’y a pas de principe, il n’y a rien de fixe : il ne reste que les circonstances, et chacun est juge des circonstances ».

Il se trouve que, peu après avoir reçu Philippe Raynaud à l’un de nos Mercredis, j’ai été confronté à des circonstances : la révolution du 7 avril au Kirghizstan, vécue de près grâce à des amis kirghizes et à des Français résidant à Bichkek. De longues conversations avec des citoyens de cette jeune république m’ont incité à ne pas publier ici l’entretien que j’avais annoncé à Philippe Raynaud et à reprendre son livre comme un manuel d’une grande utilité pour la suite des événements.

Je ne crois pas que les « rois-philosophes » offrent plus de garanties politiques que les chefs d’Etat autodidactes mais je note cependant que le chef du gouvernement provisoire kirghize, Rosa Otounbaïeva a enseigné la philosophie - donc les « principes abstraits » qui peuvent l’aider dans sa tâche. J’observe aussi, dans toutes les conversations avec des citoyens qui vivent dans les anciennes républiques soviétiques, que les « principes abstraits » sont immédiatement invoqués par le peuple menu comme par les étudiants de très haut niveau. Aux questions abstraites qui se posent aujourd’hui à nos amis kirghizes (et à nous autres Français en attente de révolution), je ferai donc des réponses théoriques d’autant plus urgente qu’ils doivent, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, résoudre des problèmes pratiques de tous ordres. D’où des simplifications dont je m’absous car je préconise de lire entièrement puis de consulter régulièrement le livre de Philippe Raynaud. Ma première réponse théorique concerne la théorie elle-même :

Il faut faire beaucoup de théorie pour réussir une révolution. On pose des principes abstraits, on en débat abstraitement mais dans le domaine de la philosophie politique on se trouve toujours dans une conjoncture historique, confronté à des institutions politiques concrètes, à la présence ou au risque de la violence.

En Angleterre, la Révolution de 1688 est précédée par une formidable controverse théologico-politique (2) et par la publication du Léviathan (1651) où se déploie, sur un certain mode, la dialectique du pouvoir, de la loi et de la liberté que John Locke reprend d’une autre manière – qui a eu et qui a encore une influence considérable sur la pensée européenne (3).

La révolution américaine et la création des Etats-Unis s’accomplissent au fil d’un admirable débat entre des fondateurs qui sont à la fois les héritiers de la tradition britannique et les acteurs autonomes de leur naissante histoire. On voit comment Madison tente de concilier les avantages des monarchies européennes et ceux de la République gouvernée par des représentants élus et comment il découvre, dans le débat avec ses contradicteurs, « la formule centrale de la politique américaine, qui consiste à faire naître la cohésion nationale de la diversité même des intérêts et des opinions ».

Nous savons, je n’insiste pas, le rôle décisif que joue Montesquieu dans la définition des pouvoirs distincts (exécutif, législatif, judiciaire) depuis la Révolution française jusqu’à aujourd’hui.

Les théories politiques libérales ont engendré des révolutions de la Liberté. Le mot de révolution continue de réveiller les images de 1793 et de 1917 et il est difficile de sortir des évocations fascinées de Robespierre et de Lénine. Il faudrait pourtant se rendre au plus vite à l’évidence historique : ce sont les révolutions de la Liberté, monarchiques ou républicanistes, qui finissent par atteindre, plus ou moins rapidement, leur objectif : l’établissement d’un gouvernement représentatif, capable de garantir un système de droits individuels et collectifs en vue de la Liberté.

Les révolutions de la Liberté ne préservent pas de la violence. Les débats théologico-philosophiques et la vie politique en Angleterre détruisent le vieux cliché d’une évolution pragmatique et somme toute ennuyeuse des institutions britanniques. Il y a une radicalité anglaise à l’époque classique qui anticipe de plus d’un siècle la Révolution française. La nation anglaise libérée de la papauté et politiquement libérale est engendrée par la révolution religieuse accomplie par Henri VIII et par les révolutions politiques qui provoquent la fuite de Charles Ier en 1642, sa décapitation en 1649, la dictature de Cromwell, l’avènement de Charles II en 1660 et la Déclaration des Droits de 1689.

La Révolution américaine, qui comporte un courant radical, démocratique et quasi libertaire, s’effectue par l’insurrection armée ; la stabilisation institutionnelle, sous l’égide du deuxième président des Etats-Unis, John Adams, permet à la présidence d’équilibrer les deux assemblées mais ce résultat positif n’évite par la guerre de Sécession, sanglante guerre civile par laquelle les Etats-Unis tranchent leurs débats constitutionnels : nature de la Fédération, portée de la Déclaration d’indépendance et des droits proclamés, logique du pluralisme des « factions ».

L’œuvre admirable accomplie dans les premières années de la Révolution française n’est pas le fruit du républicanisme, inexistant lorsque la Bastille est tombée. Il importe de rappeler à nos amis étrangers, qui voient chez eux les acteurs de l’ancien système prendre la tête des révolutions, que les élites de notre Ancien régime ont joué un rôle décisif dans la Révolution de 1789 : ce sont les monarchiens et les monarchistes constitutionnels qui ont écrit notre Déclaration des droits et tenté de fonder une monarchie parlementaire. Leur échec, cause lointaine de la Terreur, continue de susciter maintes discussions.

Philippe Raynaud, qui reprend tout le débat français du 18ème siècle dans ses relations compliquées avec les révolutions anglaises et américaine éclaire la question de la Terreur par une référence très intéressante à Hegel : pour l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit, la liberté absolue est revendiquée par des individualités qui invoquent la Volonté générale et qui veulent atteindre immédiatement l’universel. Ce faisant, ils méprisent la médiation étatique et récusent les groupes intermédiaires (corporations, « factions » politiques). La Terreur sanctionne l’échec de cette Liberté incapable de produire une œuvre positive : les Droits de l’homme n’engendrent pas une Constitution. Cette observation est aujourd’hui capitale car maintes associations et officines diffusent dans l’Europe post-soviétique l’idéologie sympathique selon laquelle les nouvelles nations devraient se fonder sur les droits de l’homme et le retour aux traditions grâce à la décentralisation, sous l’égide d’une « gouvernance » réduite au minimum. C’est se condamner à un échec qui ne produira pas une nouvelle terreur jacobine ou léniniste mais une suite sans fin de révolutions sans effets.

Pour éviter le déchaînement violent, il faut d’abord résoudre le problème politique en instituant une médiation étatique capable de garantir à la fois la justice sociale et la liberté. Cela implique une Constitution assurant l’équilibre des pouvoirs mais instituant aussi, on l’oublie trop souvent, une autorité arbitrale. A cet égard, la Constitution de notre 5ème République peut être source d’inspiration si l’on prend soin de la référer à la doctrine gaullienne et non aux révisions et bricolages qu’elle a subie depuis la fin du siècle dernier.

La Constitution gaullienne ne saurait être considérée comme une solution miracle car Hegel, le général de Gaulle et les monarchistes libéraux, savent que le pouvoir politique rationnalisé ne devient effectif et positif que s’il est incarné. Importer le régime anglais sans la Reine d’Angleterre ou la 5ème République sans le général de Gaulle peut conduire à des déconvenues car la personnalité du chef de l’Etat (et son honnêteté…) est décisive pour les jeunes Etats nationaux – alors que les vieilles nations parviennent à limiter les dégâts que provoquent les dirigeants de passage, lorsqu’ils sont médiocres et agités…

Aussi brèves soient-elles dans leur moment fondateur, les révolutions s’accomplissent dans le temps long. Aux « experts » arrogants et pressés, il faut sans cesse rappeler qu’il faut beaucoup de temps pour réussir une révolution. Notre première constitution écrite est adoptée en 1791 et c’est après 1958 que le régime politique français est stabilisé. On peut aller plus vite, mais un pays neuf ne peut pas réorganiser tout son système de médiations en quelques mois. Au Kirghizstan comme ailleurs, il faudra beaucoup de philosophie et beaucoup d’anthropologie pour créer des institutions durables et associer le peuple à l’ensemble des tâches de reconstruction. Tâche difficile, mais pas impossible si l’on réfléchit sérieusement à ce que l’on fait sans rompre avec le peuple.

Bertrand RENOUVIN

(1) Philippe Raynaud, Trois révolutions de la liberté, Angleterre, Amérique, France, PUF, collection Léviathan, 2010. 35 €.

(2) cf. Bernard Bourdin, La genèse théologico-politique de l’Etat moderne, Presses Universitaires de France, 2004. 32 €. Cf. « Royaliste », n° 850.

(3) cf. Lucien Jaume, Qu’est-ce que l’esprit européen ? Champs/Essais, Flammarion, 2010. 8 €.

Article publié dans « Royaliste » - mai 2010

Histoire

LE COMPAGNON DES GRANDS

Georges Boris fut un homme de l’ombre pour qui ne voulait pas voir que son influence discrète, non secrète, était due à son courage, à son intelligence politique, sa culture, ses innombrables talents. Telle que la retrace Jean-Louis Crémieux-Brilhac, sa vie a valeur d’exemple.

Exemple de courage, de tous les courages. Georges Boris est né dans une famille de bourgeois aisés et il aurait pu faire tranquillement prospérer les affaires familiales au Brésil, où son père l’avait envoyé…

Mais à Fortaleza, le jeune homme découvre la misère – qu’il verra d’encore plus près à Ceylan - et son activité de négociant ne lui donne pas le goût du profit mais la passion des relations économiques internationales.

C’est donc un économiste de gauche qui rentre en France, à une époque où l’économie est négligée ou mal traitée par les libéraux comme par les marxistes. Qu’on n’imagine pas une rupture romantique avec sa famille : ce sont des lorrains qui ont choisi la France en 1871, des patriotes français, républicains et laïcs, des juifs qui ont souffert de l’antisémitisme à l’époque de l’Affaire Dreyfus. C’est parce qu’il descend de Baruch lorrains que Georges Boris sera insulté et calomnié de manière abjecte par la presse d’extrême droite dans les années trente puis sous la IVème République. Il va presque sans dire que ces torrents de boue ne le firent pas dévier de son chemin : il avait 52 ans à la déclaration de guerre mais il décida néanmoins de s’engager dans l’Armée, puis de poursuivre le combat à Londres lorsque la bataille de France fut perdue (2), enfin d’assumer la fonction capitale et épuisante de chargé de mission du Président du Conseil pendant les sept mois et dix-sept jours du gouvernement Mendès France.

On peut s’interroger sur la cohérence de ces choix. C’est là une question passionnante, complexe mais secondaire. Il y a là une cohérence supérieure : celle qui consiste à servir successivement trois hommes d’Etat et, parmi eux, le plus grand de notre histoire moderne.

Magnifique exemple d’intelligence politique, que les hauts conseillers d’aujourd’hui devraient méditer. Georges Boris est l’un des rares hommes de gauche à avoir compris que l’Etat qui s’incarne dans un grand homme permet de servir dans le même temps l’Etat et le grand homme, sans renier ses fidélités et ses convictions, sans en venir à tuer le père pour prendre sa place. A Londres, Georges Boris est un gaulliste de gauche, fidèle à Léon Blum. Auprès de Pierre Mendès France, il ne renie pas Charles de Gaulle et le Général qui lui exprimera jusqu’à la fin sa fidèle amitié. Le lien indéfectible entre ces hommes, c’est la guerre, la confrontation directe avec la mort, l’enthousiasme de la Libération - et ce lien est assez fort pour que Georges Boris puisse conseiller sans vexer, servir sans être humilié, critiquer sans être remercié. L’idée que chacun doit servir à la place offerte par les circonstances historiques, pour une cause qui rassemble et dépasse les serviteurs de tous rangs, est pour le moment perdue – du moins dans les hautes sphères.

Je ne peux revenir ici sur l’histoire de la France libre (3) et sur les conflits qui eurent lieu à Londres et à Alger - dont Georges Boris et Jean-Louis Crémieux-Brilhac furent acteurs et témoins. Mais ceux qui sont impressionnés par le discours sur la « France coupable » de complicité dans la Solution finale auront avantage à lire les pages (170-176) consacrées à la campagne menée par la France libre – par la France - contre les déportations de Juifs organisées par le pouvoir de fait installé à Vichy.

Autre leçon de cette vie exemplaire : la rigueur du journaliste. Avant la guerre, Georges Boris dirigea La Lumière, hebdomadaire d’éducation civique et d’action républicaine, qui pourrait servir d’exemple à la gauche d’aujourd’hui par son ouverture d’esprit, le sérieux de ses analyses économiques et la force de ses propositions : nationalisation de l’électricité, des chemins de fer, des industries d’armement, réforme du statut de la Banque de France… Etranger au marxisme, sans lien avec les communistes, Georges Boris restera fidèle à la doctrine du socialisme français enrichie par la lecture dès 1936 de la Théorie générale de Keynes qu’il expose à Léon Blum et au tout jeune Pierre Mendès France afin que cette nouvelle conception de l’économie soit immédiatement mise en pratique. Le projet dirigiste (et salvateur) de Léon Blum sera rejeté par le Sénat – la trahison des radicaux mettant fin au Front populaire.

Georges Boris défendra ses idées à Londres, où se forge le programme du CNR, puis à la Libération. Tels que les relate en témoin, en acteur et en historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, les débats sur la politique de reconstruction économique et de justice sociale retentissent aujourd’hui encore très fortement – même si la situation n’est heureusement pas comparable. Les nationalisations, le Plan, la Sécurité sociale : on mesure l’ampleur de la révolution accomplie, sans négliger les erreurs et les timidités… L’époque n’a pas la beauté d’une légende et Georges Boris n’est pas héroïsé par son biographe et ami. Il s’agit « simplement » de l’histoire de quelques hommes qui ont voulu relever la France après une bataille perdue.

****

(1) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Georges Boris, Trente ans d’influence, Blum, de Gaulle, Mendès France, Gallimard, 2010. 25 €.

(2) Cf. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, 2 tomes, Gallimard, 1990 ;

(3) du même auteur : La France libre, de l’Appel du 18 Juin à la Libération, Gallimard, 1996.

Article publié dans « Royaliste » n° 968 – avril 2010

Là où les dirigeants socialistes excellent, c’est dans leur numéro sur l’innocence offensée. Ils ont traversé le siècle dernier en toute pureté, subi leur défaite de 2002 comme une injustice, essuyé d’incompréhensibles déconvenues, ils repartent en guerre contre les méchants et les corrompus avec la Vertu pour armure !

Admirable Martine Aubry qui dénonce « la République abîmée ». Nous souscrivons : l’affaire Woerth, ce n’est pas joli ! Et le scandale des ventes d’armes au Pakistan, ce sera pire. La République des avocats d’affaires n’est pas la République car la défense des intérêts privés – ceux des riches, dans le copinage avec les richissimes – est la règle non-écrite de ce qui tient lieu de gouvernement.

Nous souscrivons, mais demandons, comme naguère l’impeccable Jospin, le droit à un inventaire plus précis. Pour nous comme pour les trois-quarts de nos concitoyens, il est certain que la droite a « abîmé » la France et maltraité le peuple français. Mais c’est, pour l’essentiel, dans la continuité avec ce qui avait été accepté ou ardemment voulu par les dirigeants du Parti socialiste.

En plein accord avec la droite, le gouvernement Jospin a accepté et défendu le quinquennat, cause principale de la dégradation des institutions de la 5ème République.

En plein accord avec la droite, le gouvernement Jospin a participé à la guerre d’agression contre la Yougoslavie.

En plein accord avec la droite, le gouvernement Jospin a engagé nos soldats dans le piège afghan.

En plein accord avec la droite, le gouvernement Jospin a organisé le passage à la prétendue « monnaie unique».

En plein accord avec la droite, le gouvernement Jospin a été le champion des privatisations.

En plein accord avec la droite, François Hollande, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn ont fait campagne pour le « traité constitutionnel » alors qu’ils se trouvaient dans l’opposition. Une opposition qui n’a jamais été aussi molle, aussi complaisante, aussi complice parfois que celle qui s’exprime depuis huit ans dans notre pays : la participation renforcée à la guerre que les Américains mènent en Afghanistan, le retour complet dans l’OTAN, le libre-échange qui est la cause première de la crise économique et financière n’ont jamais été sérieusement contestés.

Quant à cette crise qui n’en finit pas de rebondir, silence de la direction socialiste sur son programme historique : nationalisations, planification démocratique, hausse des salaires et renforcement constant de la protection sociale. Ironie de l’histoire : c’est un grand libéral, Maurice Allais, qui a engagé le premier la bataille pour le protectionnisme. Mais la direction socialiste a gardé le silence et continue de se taire (quand elle ne censure pas) sur les propositions faites par des économistes de toutes tendances pour sortir de la crise. Et Martine Aubry, qui fut de tous les mauvais coups portés à la République puisqu’elle joua un rôle de premier plan dans le gouvernement Jospin et dans la campagne pour le Oui au référendum de 2005, Martine Aubry qui copine avec Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy, responsables hier comme aujourd’hui de choix criminels, Martine Aubry qui dirige un parti abîmé par d’innombrables scandales financiers voudrait nous faire croire que nous allons assister à la revanche des purs, des intègres ?

Martine Aubry appartient à cette « génération morale » qui s’autocélébra vers la fin du siècle dernier. Le temps qui passe permet de mesurer l’ampleur de la faillite morale, l’immensité du désastre politique. Toute une droite qui avait encore une vague relation avec le gaullisme s’est reniée en se donnant à Nicolas Sarkozy. Toute une gauche, celle qui suivit Michel Rocard et Lionel Jospin sur les voies de collaboration sociale-libérale, se prépare à adouber Martine Aubry ou Dominique Strauss-Kahn et peut-être même les deux dans un ticket à l’américaine qui serait du meilleur effet dans les milieux bien-pensants.

Faillite des directions partisanes de droite et de gauche en complète osmose avec l’oligarchie financière – non celle des générations de militants politiques qui, en général, restent fidèles à leurs engagements. Cela fait somme toute peu de gens à congédier. Encore faudrait-il que les militants socialistes et les gaullistes de droite se donnent de nouveaux chefs, capable de penser et d’agir selon leur tradition.

Bertrand RENOUVIN

Editorial du numéro 974 de « Royaliste » - juillet 2010

Dialogue

DE L’ESPRIT EUROPEEN

Directeur de recherches au CNRS, professeur à Sciences Po Paris, Lucien Jaume nous a fait lire Hobbes et nous a expliqué le jacobinisme avant de nous exposer, livre après livre, le libéralisme dans ses sources et dans ses paradoxes. L’essai qu’il a consacré à l’esprit européen (1) nous permet de poursuivre avec lui une conversation engagée avec lui il y a vingt ans – au moment où nous devons nous préparer à refonder l’Union européenne.

Le livre de Lucien Jaume n’est pas seulement l’œuvre louable d’un grand universitaire. C’est une proclamation qu’il faut lire de toute urgence parce que la construction européenne conçue après la guerre est en train de s’effondrer et qu’il faut montrer aux nationalistes de tous poils que l’Europe est plurimillénaire, qu’elle survivra au FMI et à la chancelière allemande et qu’elle parviendra à se refonder comme elle l’a toujours fait : en esprit, les hégéliens diront selon l’Esprit.

Nous vivons la déroute des pragmatiques, des mufles réalistes. Nous la vivons dans la violence. Mais on peut – on doit – aller à la manifestation, voire à l’émeute, muni de pensées fortes qui nourriront, dans l’attente de faire mouvement, les discussions avec les compagnons de lutte. D’un bout à l’autre de l’Europe, il faut que les idées circulent afin que les projets de construction nationale et de reconstruction économique et sociale soit fondés sur de clairs concepts. Ainsi, Lucien Jaume se méfie du concept d’identité. Je pourrais discuter ce point mais il a raison de nous dire qu’il faut faire très attention : une mauvaise définition de l’identité collective peut provoquer une tragédie, nous l’avons vu en Yougoslavie. Quant à l’esprit européen, il est sans doute préférable de réfléchir aujourd’hui à notre héritage commun que nous continuons à enrichir et à disperser à tous les vents de l’histoire et sur tous les chemins.

Cet héritage est considérable. Un coup d’œil sur la table des matières provoque un froncement de sourcils : Locke, Bossuet, Pierre Nicole, Adam Smith, Tocqueville, Bachelard, c’est bien peu. Mais Lucien Jaume s’est attaché aux idées mères de l’Europe moderne tout en indiquant, par de nombreuses références, les fils multiples qui la relient à ses origines. Bien entendu, d’autres choix étaient possibles mais il serait ridicule de reprocher à Lucien Jaume ses omissions. Il pourrait, en retour, souligner mes rejets et nous n’en sortirions pas. Tout de même, je m’étonne du choix de Bossuet. Le génie de l’évêque de Meaux n’est pas en cause mais j’indique au passage que ce partisan de la monarchie du grand siècle n’a pas eu beaucoup d’influence sur la pensée monarchiste – même chez les absolutistes. Bossuet est comme la chouette de Hegel : il prend son envol au crépuscule, lorsque le modèle louis-quatorzien est déjà secrètement condamné.

Peut-être faudrait-il distinguer, parmi les éléments constitutifs de l’esprit européen, les matières à recherches et les matières enseignées – ou qui furent communément enseignées jusqu’à ces trente dernières années. L’étude savante de Locke, de Hobbes, de Pierre Nicole me montre ce que leur devons et je m’empresse, comme journaliste, de le faire savoir à ceux qui, comme moi, ont reçu au lycée la part commune de l’héritage et y ont puisé selon les préférences : Aristote et Thomas d’Aquin ; Pascal, Montesquieu ; Descartes et Kant ; Sophocle et Shakespeare ; Bernanos et Dostoïevski… J’y ajoute bien entendu l’enseignement reçu par les croyants (2). J’espère que Lucien Jaume, qui cite Platon et évoque Antigone, consacrera un autre livre à nos grands classiques, pour nous inviter à les relire ou à les découvrir – s’il trouve ma distinction pertinente.

C’est dans cette attente que je voudrais signaler dans son livre quelques points de repère et de discussion, en commençant par l’histoire de la créature, autrement dit la personne humaine essentiellement libre, qui fut capable de reconnaître la liberté d’autrui, donc d’accepter la pluralité puis d’engendrer le libéralisme et de vouloir que l’esprit européen soit un esprit critique qui conduira à faire des révolutions grandioses et terribles. L’Europe est une pensée de la liberté et de la libération, voilà qui semble attesté aussi nettement que la logique infernale qui fait que la liberté absolue engendre la contrainte absolue.

Face au risque de tyrannie, il faut de fines dialectiques - par exemple celle de la loi et de la liberté chez Locke, philosophe subtil que je me garderai bien de résumer mais dont il faut retenir un texte d’actualité, tiré du Second traité sur le gouvernement civil (1690) : « § 202 – « Là où finit la loi, la tyrannie commence, dès que la loi est transgressée au préjudice d’autrui. Toute personne qui est investie de l’autorité et qui excède le pouvoir que la loi lui donne, qui use de la force soumise à son commandement pour imposer aux sujets ce que la loi n’autorise pas, cesse en cela d’être magistrat et agit sans autorité conférée ; on peut alors lui résister, comme envers tout homme qui empiète par la force sur le droit d’autrui ». Dira-t-on encore que la philosophie ne sert à rien ? En l’occurrence, elle sert à fonder, mieux que nous ne l’avons jamais fait, la résistance à celui que nous appelons le supposé président !

Il arrive aussi qu’un philosophe commette des erreurs de logique et de jugement, mais un grand esprit le fait toujours de manière instructive. Ainsi Adam Smith, qui est d’abord un moraliste de l’espèce optimiste, s’acharnant à démontrer que le bien que chacun poursuit conduit à l’harmonie car

l’un et l’autre engendre un tiers - la société elle-même. Cela fonctionne très bien dans l’imaginaire, comme le marché lui-même, institution imaginaire. Mais pour que cela devienne effectif, il faut une médiation concrète, charnelle et qui reste néanmoins en situation d’extériorité. L’ultralibéralisme a balayé les sentiments moraux pour retenir l’autorégulation du marché – dont la fiction est désormais avérée. Mais les thèses d’Adam Smith resteront en discussion – comme par ailleurs celles de Marx.

Le chapitre que Lucien Jaume consacre à la règle de droit et à l’autorité légitime est à tous égards roboratif. D’abord parce qu’il nous consacre bons européens : « Depuis Aristote, l’Europe est vraiment la civilisation qui s’est interrogée sur l’institutionnalisation de la légitimité, besoin fondamental et repère pour la structuration de l’individu ». Il ne faut obéir qu’aux pouvoirs légitimes qui sont eux-mêmes « fontaines de la légalité » : c’est s’opposer, avec raison selon nous, à une théorie de la domination (celle de Bourdieu) qui serait la vérité hic et nunc du pouvoir faussement conçu par Max Weber comme détenteur exclusif de la violence.

Quant à la légitimité, quant à la souveraineté, il faudrait aussi reprendre toute la question du consentement et cette théorie de l’opinion publique que l’on trouve chez Locke, chez Smith, chez Tocqueville et qui mériterait à elle seule un livre entier. C’est d’autant plus urgent que l’opinion publique est aujourd’hui réduite à la misère des sondages et de plus en plus maltraitée dans les Etats nationaux et par la « gouvernance » européenne.

Après avoir évoqué l’esprit européen, il fallait bien en venir à la réalisation de l’idée telle qu’elle s’est effectuée dans l’Union européenne. Lucien Jaume a raison d’écrire que l’Europe existe par ses nations et, voici quelques années, nous aurions volontiers accepté, en première analyse, son jugement sur l’Union européenne : « Tant que nous aurons un système de droit sans Etat et un système de gouvernement interétatique sans fédéralisme, nous autres Européens avons des raisons, en fait, de nous réjouir de cette situation, au lieu de la déplorer ».

Je dis que nous aurions accepté ces lignes en première analyse car cette Europe qui était plus confédérale que fédérale, plus gaullienne que monettiste, a glissé vers ce qu’Hubert Védrine dénonçait ici même comme un « despotisme éclairé ». Ce n’était pas le pire puisque nous voyons en ce moment s’édifier un système despotique pas même éclairé : ses agents (de la Banque centre européenne, de la Commission) alliés à ceux du FMI utilisent avec un aveuglement fanatique l’ultraconcurrence et maintenant la déflation pour mater les peuples de l’ouest du continent.

Dès lors, il faut mettre au passé ce que les étudiants français et étrangers apprennent encore : il était une fois une moitié de continent qui s’est prise pour l’Europe toute entière, dédaignant la Russie et méprisant la Turquie ; cette Europe a voulu se fonder sur le droit – un droit sans Etat, avec des traités qui se succédaient sans que personne n’ose choisir entre un fédéralisme impossible et un confédéralisme qui aurait impliqué la pleine reconnaissance des Etats nationaux. Cette Europe se rêvait post-étatique et post-nationale avec Jurgën Habermas et donnait au monde entier des leçons sur les droits de l’homme. Mais Habermas délirait doctement et l’Union européenne ferma les yeux sur Guantanamo et les centres de torture que la CIA installés dans certains de ses pays membres…

Cette Europe-là est morte. L’Europe du droit est morte lorsque ses oligarques firent entériner le traité de Lisbonne, copie du « traité constitutionnel » rejeté au suffrage universel par deux de ses nations. L’Europe de la dignité humaine est morte le 2 mai 2010 à Bruxelles, lorsque les mêmes oligarques décidèrent que la solidarité consistait à sacrifier sauvagement le peuple grec sur l’autel d’une « monnaie unique » qui n’a jamais été autre chose qu’un carcan.

Pour que les peuples humiliés et violentés ne prennent pas l’Europe en haine, il va falloir prendre notre bâton de pèlerin et expliquer comment l’esprit européen a été trahi et pourquoi il est encore et toujours capable d’inspirer la réorganisation et la reconstruction de notre continent après l’effondrement du soviétisme et de l’ultralibéralisme.

Bertrand RENOUVIN

(1) Lucien Jaume, Qu’est-ce que l’esprit européen ? Flammarion, Champs, 2010.

(2) Dans un rapport du Conseil économique et social, j’avais esquissé une sorte d’histoire de l’esprit européen. Ce texte hâtif, qui contient des erreurs et maints à-peu-près, peut cependant être consulté et mériterait peut-être une révision avec le concours d’un professeur d’histoire et d’un professeur de philosophie. Avis aux amateurs… Cf. Les relations culturelles entre la France et l’Europe centrale et orientale. La Documentation française.

Article publié dans le numéro 970 de “Royaliste” -  mai 2010

Quand les manifestants grecs fustigent sur leurs banderoles la ploutocratie, ils demeurent fidèles à l’enseignement de leurs philosophes et à leurs ancêtres qui inventèrent, à Athènes, la démocratie. Quand nous avons commencé à dénoncer l’oligarchie, nous avons craint que le mot soit pris dans un sens polémique. Tel n’est plus le cas depuis longtemps mais voici que la ploutocratie et l’oligarchie se concrétisent avec une violence encore plus forte que dans les premières années de ce siècle : les décisions sont prises contre les peuples, pour satisfaire les puissances d’argent, pour que les milieux dirigeants ne perdent ni la face, ni leur pouvoir. Angela Merkel, Dominique Strauss-Kahn, Jean-Claude Trichet, Pascal Lamy : tels sont les acteurs d’une tragédie qui finira par les détruire. Mais, sans voir que l’issue fatale se rapproche, ils continuent, par conjonction de nombreuses circonstances, de nous dominer.

Parce que les Grecs sont au cœur de l’histoire qui se fait, parce qu’ils peuvent y jouer un rôle décisif, exemplaire pour les autres peuples d’Europe, nous voyons clairement que cette crise est d’abord politique : les programmes d’appauvrissement qui sont décidés par les gens du FMI constituent d’abord un attentat prémédité contre la démocratie. Et c’est le démos d’Athènes, de Salonique et d’autres cités grecques qui le dit, avec ses mots tirés des œuvres d’Aristote et inscrits dans le même alphabet.

Le gouvernement grec avait été élu sur un tout autre programme – et ce sont les ordres de l’oligarchie qu’il se croit obligé d’exécuter. Nous aussi, nous avons connu ce viol du suffrage universel lorsque le dispositif du «traité constitutionnel » fut imposé par manœuvre, mensonge et intimidation aux peuples qui l’avaient refusé. Mais en Grèce c’est pire : le gouvernement a abdiqué sa souveraineté, il envoie sa police contre les manifestants qui l’ont élu et les Grecs viennent nous dire que leur pays est en train d’être acheté par des groupes financiers étrangers. Reprenant le principe premier de la morale politique, Blaise Pascal rappelait que « le propre de la puissance est de protéger ». Tel est le service essentiel et permanent que doit rendre le pouvoir, qui implique la juste répartition des biens et la démocratie qui est le régime légalement garanti des libertés publiques.

C’est cette protection permanente qui légitime le Gouvernement. Or c’est ce rôle protecteur qui a été abandonné par les gouvernements grec, portugais, espagnol, allemand, français… en somme par toute cette « gouvernance » qui ne parle plus au peuple dont elle a la charge, mais aux spéculateurs et aux agences de notation – c’est-à-dire à des sociétés de parieurs et à des incapables. Faire preuve de son efficacité, aujourd’hui, c’est montrer qu’on parvient à imposer, avec des arguments humiliants et imbéciles, une longue et cruelle punition à des peuples qui supportent depuis des années, voire des décennies, le poids des erreurs et des fautes des oligarques.

Hélas, le sang qui a coulé en Grèce, qui va couler dans d’autres villes européennes, ne les rendra pas à la raison politique. Un ministre allemand exige que le plan d’austérité soit appliqué par les Grecs « à la virgule près ». Alain Minc explique qu’il faut réussir la réforme des retraites – appauvrir les retraités – pour sauver la note donnée à la France par les agences américaines. Angela Merkel veut soumettre les pays de la zone euro à une discipline de fer et Dominique Strauss-Kahn va dans le même sens en préconisant la déflation. On parle d’un gouvernement économique comme instrument de contrainte – ce qui impliquerait un nouveau traité !

C’est dans cette épreuve inutile – les recettes ultralibérales ont échoué ou vont échouer – que nous vérifions la force des principes qui vont nous sauver. Tout est lié : la nation, la souveraineté, la démocratie, la justice sociale, le bien-être des citoyens, leur sûreté et leur liberté.

Les événements de ce début mai nous indiquent par quoi il faut commencer : la reconquête, par chaque Etat, de sa souveraineté monétaire. C’est avec des Etats souverains, qui auront les moyens de se reconstruire en assurant une prospérité croissante à leurs citoyens, que nous pourrons refonder une Europe fidèle à elle-même.

Bertrand RENOUVIN

Editorial du numéro 970 de « Royaliste » - mai 2010

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