Il y avait eu, voici quelques semaines, la misérable campagne montée par un groupe de gauche pour empêcher que le lycée de Carquefou porte le nom d’Honoré d’Estienne d’Orves au motif que le chef du réseau Nemrod, fusillé au Mont Valérien était issu de la droite monarchiste (1).

Il ne s’agissait que d’un groupe sectaire, qui n’a pas eu gain de cause.

C’est maintenant le ministère des Armées, en concertation avec les autorités militaires, qui décide de débaptiser la promotion 2016-2019 de Saint-Cyr Coëtquidan qui, depuis juillet 2017 portait le nom de « Général Loustaunau-Lacau ». Motif ? Georges Loustaunau-Lacau était à la fin des années trente un activiste d’extrême-droite, anticommuniste militant et antiallemand, qui avait publié des articles antisémites. De plus, une lettre transmise récemment par le Service historique de l’armée allemande indique que le commandant Loustaunau-Lacau avait proposé ses services aux Allemands en août 1940.

Ces positions extrémistes et ce moment d’égarement – ou cette ruse pour être libéré d’un camp de prisonniers – ont effacé la somme des actes héroïques et des souffrances qui avaient justifié le choix de la nouvelle promotion de l’Ecole : Saint-Cyrien, sous-lieutenant en 1914, Georges Loustaunau-Lacau se bat jusqu’à une blessure reçue en février 1918 et termine la guerre avec le grade de commandant, la Légion d’honneur et une Croix de guerre avec palmes. En mai-juin 1940, il participe à la bataille de France et reçoit une grave blessure. Après avoir rejoint Vichy, ce fidèle de Pétain fonde un réseau qui va devenir Alliance. Passé en Algérie, il est arrêté par la police de Vichy sur ordre de Weygand qui pourchasse les « dissidents ». Il s’évade, revient en France. De nouveau arrêté à Paris, il est transféré à Clermont-Ferrand et condamné à deux ans de prison. Livré à la Gestapo par Vichy en 1943, il est torturé pendant six mois au cours desquels il subit cinquante-quatre interrogatoires. Déporté à Neue Bremm puis à Mauthausen, il survit à une marche de la mort de onze jours lors de l’effondrement du Reich. Titulaire de la Croix de guerre 1939-1945 avec palme, élu député en 1951, il est élevé au grade de général en 1955.

Tel est l’itinéraire de Résistant et de Déporté de cet homme qu’on vient d’effacer de la mémoire officielle pour ses écrits antisémites – sans même chercher à savoir ce qu’il avait éprouvé en voyant les Juifs assassinés dans les camps (2). Pour les historiens qui s’arrogent le droit de dire le bien et le mal puis de l’imposer par pressions plus moins discrètes dans les milieux officiels, les seuls Résistants dignes d’être honorés devraient donc avoir donné, depuis leur prime jeunesse, des preuves tangibles de la pureté de leurs pensées et de leur itinéraire politique ! Si cette règle s’impose, il va falloir débaptiser maintes rues, avenues et places publiques.

Par d’étranges procédés d’anticipation et de rétrospection, la trahison de Philippe Pétain en mai 1940 interdit que l’on reconnaisse le rôle majeur du général de la Grande Guerre et les textes antisémites de Georges Loustaunau-Lacau en 1938 jettent un voile noir sur ses combats héroïques et ses souffrances inouïes. Le fondateur du réseau Alliance, le déporté de Mauthausen n’est pas crédité de la moindre capacité de retour critique sur soi. Comme c’est facile, cette intransigeance ! Marie-Madeleine Fourcade, qui avait succédé à Georges Loustaunau-Lacau à la tête d’Alliance et qui a retrouvé son ancien chef après la guerre n’est plus là pour témoigner (3). On peut en toute tranquillité faire débaptiser une promotion de Saint-Cyr et du même coup jeter l’interdit sur la mémoire du héros. D’ailleurs c’est très réussi : personne ne proteste et les petits mufles maurrassiens participent à l’enfouissement officiel en rappelant que Georges Loustaunau-Lacau s’était refusé à accabler Pétain lors du procès intenté à l’ancien chef de « l’Etat français ».

Entre le nettoyage mémoriel opéré par certains historiens et la récupération de la Résistance tentée depuis quelques années par l’extrême-droite (4), l’histoire et la mémoire sont toutes deux violentées.

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(1)    Cf. http://www.bertrand-renouvin.fr/sectarisme/

(2)    Cf. Loustaunau-Lacau, Mémoires d’un Français rebelle, Laffont, 1948 et Chiens maudits, Souvenirs d’un rescapé des camps hitlériens, Editions du réseau Alliance.

(3)    Cf. Marie-Madeleine Fourcade, L’Arche de Noé, Fayard, 1968.

(4)    Pour une mise au point magistrale sur la droite, la gauche et la Collaboration, lire ou relire Simon Epstein, Un paradoxe français, Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008.