Exposé présenté à l’invitation de Centre Edmond Michelet le 19 juin 2019 à Brive.

 

« Géographie cordiale de l’Europe » est le titre surprenant qu’Edmond Michelet a donné au 14ème chapitre de Rue de la Liberté, récit de sa captivité à Dachau. Invité à parler « chez lui », nous avons cru heureux de puiser auprès de lui de quoi renouveler ce titre inattendu[1], pour faire face à ce qui nous apparaît de l’Europe aujourd’hui.

Sur quelle évidence se fondait-il, autre que celle rapportée dans le livre – la réalité de l’univers concentrationnaire où il a survécu ? Car Michelet est de ceux qui ne rapportent rien qui ne se soit inscrit en eux par leur vie, et, chez lui, à la lumière de la fraternité qui l’unissait aux êtres. Fraternité de conviction avec les résistants de son réseau en France, fraternité de combat avec d’autres, fussent-ils politiquement opposés, fraternité souvent doublée d’une communauté de foi dont il n’hésite pas à saluer les bienfaits dans ses rapports humains, particulièrement aux prêtres déportés, ou à ce « bon géant  bigle, chevalier d’un autre âge », son compagnon Jacques Renouvin qui, sept mois en cellule, avait récité chaque jour le Rosaire… C’est là, pour ainsi dire, le plancher qui étaye chez Michelet une fraternité initiée au sein des « Équipes sociales » de Robert Garric, et s’incarne à mesure qu’il approche ceux qui lui sont, de culture, langue ou nationalité, de plus en plus étrangers. Il n’en cache pas les embûches, ne serait-ce que dans la camaraderie contradictoire qui le lie ou l’oppose aux compagnons de captivité communistes, tantôt reconstitués en cellules militantes gourmandes de pouvoir, tantôt personnellement si proches et fraternels, que l’un d’eux va communier pour lui quand il est malade.

Toute la gamme des relations humaines défile, ou s’éternise en interminables appels sur les Champs-Elysées de l’épreuve, cette « Rue de la Liberté » qui sépare et enchaîne entre elles les baraques de Dachau. C’est là, ou au Revier où affluent les convois de tout l’archipel des réprouvés, que le Français captif fait la rencontre de ce que nous nommerons les ruines ou corps souffrants des nations européennes sous la croix nazie.

Parmi eux, à glaner entre les pages du livre, il discerne plusieurs cercles. La proximité de ses camarades belges, luxembourgeois, hollandais contraste avec la brutalité quasi « exotique » du camarade polonais Molotov, chien policier des SS, et, à l’opposé, avec la vulnérabilité de cette « centaine de jeunes Russes squelettiques » qui les avait précédés à Neue Bremen[2], tandis que, dans la Stube Zwei, s’agrégeaient « les jeunes travailleurs volontaires en Allemagne accusés de sabotage dans leur usine ou de quelque délit de droit commun : Tchèques, Ukrainiens de l’armée Vlassov, Polonais, Belges… »[3].

Le statut des Français à leur arrivée au camp était lesté de plomb par l’histoire récente : « C’est un fait qu’en septembre 1943, nous étions méprisés à Dachau au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Dans la hiérarchie des nationalités, nous arrivions très loin derrière tous les Poldèves imaginables, mais encore les Verts eux-mêmes, les droit commun allemands jouissaient auprès des anciens d’une cote supérieure à celle des Français – lesquels étaient, tous sans exception, considérés comme détenteurs abusifs du triangle rouge, celui des « politiques ». (…) Les Tchèques, même les plus ignorants, nous reprochaient Munich ; les Polonais nous attribuaient, à nous seuls, leur effondrement de septembre 39 ; les Allemands eux-mêmes – tout ennemis du régime qu’on pût les supposer puisqu’ils étaient là – conservaient à notre égard une supériorité de vainqueurs. Personne ne semblait avoir entendu parler d’une résistance française. Notre humiliation était totale. » Sans parler du fait que les Français étaient réputés ne pas se laver et ne pas savoir encaisser les injustices… « Seuls les Italiens faisaient des boucs émissaires plus convaincants »[4].

De timides rais de grâce filtraient dans cette pénombre. A la fête de Noël, « Les SS eux-mêmes toléraient… ce soir-là qu’on veillât deux heures de plus » et la veillée rassemblait en frères Espagnols et Slovènes écoutant les communistes français du Nord chantant le Petit Quinquin[5]

L’expérience antérieure des hommes décidaient en premier de la proximité de leurs rapports. Ainsi, la solidarité des anciens des Brigades internationales était un ciment fort… Ce qui n’empêchait pas la passion cocardière d’y venir faire des mélanges détonants : « Il fallut l’intervention de Georg (Surowy, de Vienne en Autriche, lui-même des Brigades Internationales) pour empêcher de s’entr’assommer le républicain espagnol, champion de l’honneur de Primo de Ribeira (!) et l’Italien antifasciste, qui souffrait dans sa chair pour la réputation du Duce (!). »[6]

D’autres circonstances, pourtant immenses, n’entraient pas encore en jeu dans les rapports entre nationaux. Ainsi, le poids presque incommensurable du sacrifice humain consenti par les Russes dans la lutte contre Hitler. Qui aurait pu prévoir les 14 millions de morts que leur coûterait cette guerre ? Et savoir que leur passage à Dachau n’était souvent que le prélude à l’extermination qu’ils subiraient à Auschwitz ?

Et que dire du sort sournoisement privilégié octroyé aux prêtres et aux pasteurs anti-nazis allemands,, transformés en cerbères de leur chapelle qu’ils étaient censés interdire aux prisonniers, tandis qu’heureusement, des prêtres polonais parvenaient à les accueillir[7].

Le chapitre se termine par une apothéose fraternelle : un jour de 45, Michelet est convoqué d’urgence par un camarade tchèque et deux autres slaves pour apprendre d’eux comme un glorieux secret : « ‘Paris est libéré, Paris est intact !’ Dans le silence qui suivit, tous les trois sanglotaient de bonheur : les deux qui savaient que leur propre capitale était en ruines, aussi bien que le troisième. »

Personnalités nationales…

Le fait remarquable dans ces perpétuelles confrontations – avec leurs incidences concrètes sur les soins médicaux, la nourriture, les corvées, hébergements, affectations diverses auxquelles l’accès était souvent une condition de survie à la terrible épreuve – est que les personnalités nationales, loin de se diluer dans la masse, étaient sommées de tenir leur rôle, voire se réinventer à neuf, sauf à priver leurs ressortissants de toute protection.

Michelet décrit non sans humour le resserrement des liens entre Français qui, malgré leur minable statut initial, les imposa finalement dans le camp : « Peut-être fût-ce en mettant comme d’instinct l’accent sur ce qui nous singulariserait le plus, nous autres Français, que nous avons su éviter les conséquences de cette technique d’avilissement qu’a si bien su discerner Gabriel Marcel. Notre refus systématique d’utiliser la langue du vainqueur, et cela d’autant plus qu’elle nous était formellement imposée, créait un état d’esprit favorable à une sorte d’évasion spirituelle. Nous prononcions délibérément DA-CHAU en mouillant le chau (…) Pour accentuer les distances, nous avions francisé un certain nombre de mots du répertoire du camp. Nous disions ‘Meldingue’, ‘Choningue’, ‘Nachelague’. Notre vocabulaire ne voulait pas être celui de ceux qui affectaient de ne parler que la langue officielle de nos gardes-chiourmes. »

Ces Français apparemment vaincus osaient tenir ainsi pour défaitistes ceux qui voulaient apprendre l’allemand, ce « jargon déshonoré pour un siècle », puisque « la guerre finirait dans les trois mois à venir. » Et Michelet de conclure : « Tout cela peut paraître puéril. Mais c’est par des puérilités de ce genre… que nous avons tenu le coup… »[8]

C’est une puérilité qu’eût saluée Charles Péguy. Oui, la Petite Fille Espérance leur avait soufflé au cœur ce refus de parler la langue des « Boches » comme elle refusait jadis celle des « Godons ». Et permettez à un germaniste heureux, traducteur d’écrivains et de poètes allemands de vous le confirmer : cette objection de conscience à la colonisation par la langue de l’oppresseur est l’une des plus belles réponses que l’on puisse faire – elle présage l’aurore de la délivrance. Car – nous l’expérimentons depuis en temps de paix – l’aliénation infligée par la langue (qu’elle soit mondaine, propagandiste ou publicitaire) est le plus sûr moyen de conditionner les mœurs et les esprits.

Michelet, lui-même, cultivé et curieux des peuples alentour, Michelet, futur ministre de la Culture, quand il refait le tour des « représentants de chacune des vingt-quatre patries qui résumaient l’Europe à Dachau », est loin du nationalisme cocardier en cernant pour nous, par exemple, ce qui tranche les Autrichiens des Allemands. Non, ce n’est pas la langue – encore que les Autrichiens fussent plus nombreux à pratiquer la nôtre. Ils partagent, écrit-il, (la)  « Même initiale ‘D’ (de Deutschland) au centre du triangle rouge ; mêmes blocks aristocratiques ; mêmes Kommandos choisis… » mais « La plus sensible des différences tenait en ceci que les Allemands nous donnaient l’impression d’accepter (…) une solidarité (…) avec leurs compatriotes responsables de l’état de choses. Les Autrichiens ne voulaient à aucun degré être dans le coup. » Et il se souvient que, « lors de l’offensive Runstedt du dernier hiver, des centaines de déportés politiques allemands, y compris des communistes qui subissaient depuis des années l’esclavage, finirent pas s’engager dans l’unité disciplinaire des S.S. pour participer à la dernière relève. »[9]

Ce n’était donc pas les signes qui faisaient la différence, mais une chose profonde (un état d’âme, dirions-nous) – que les Américains, dit Michelet,  n’auront jamais la capacité de saisir – « le danger allemand ». Et, de citer la description terrible qu’en donne Charles de Gaulle dans La France et son armée : « Force de la nature à laquelle il tient au plus près, faisceau d’instincts puissants mais troubles… d’où le filet retire pèle-mêle des monstres et des trésors ». Mais il ne manque pas d’assortir ce cauchemar d’un bond vers la lumière : « L’Allemagne nous inquiète encore. Pourquoi le nier ? Nous avons vu longtemps et de trop près ses monstres. Nous voudrions bien maintenant considérer ses trésors. »

Une histoire contrastée

Cette noble expectative accompagna l’aurore d’une Europe nouvelle. Aurore précoce, car il faut se souvenir que, bien avant l’institution de l’Union, des hommes comme Joseph Rovan, le surnommé « Citron », compagnon de Michelet à Dachau, d’origine juive et allemande, se dévoua à peine libéré en 1946, à la réintégration des jeunes prisonniers allemands en leur faisant donner des cours par des officiers. Michelet lui-même, dans le sillage du général de Gaulle, fut à l’avant-garde d’une réconciliation improbable et pourtant fervente.

Il faut se souvenir que la première union ébauchée, toute réaliste, fut, en 1950, la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), et qu’elle attendra le Traité de Rome en 1957 pour accéder à l’existence politique, tandis que son idée-force, depuis longtemps portée dans l’esprit des dirigeants de Gaulle et Adenauer, fut symboliquement scellée en 1962 à Reims et prodigieusement illustrée par les discours du général, par exemple le 9 septembre à Ludwigshafen. Elle engageait le proche avenir par la création de l’Office franco-allemand de la Jeunesse, et la faveur désormais accordée à l’enseignement des langues respectives, aux échanges familiaux, aux coopérations scolaires et culturelles qui engendreront dès 1969 les projets Erasmus et Socrates, autant d’initiatives unissant France et Allemagne, portées ensuite au crédit de l’Union.

Le  développement de celle-ci fut tout sauf continûment progressiste., tant de coups d’arrêts ont rythmé son histoire. Le refus français en 1954 de la Communauté européenne de Défense (CED), le coup fourré du Bundestag en 1963 donnant au Traité de l’Élysée un préambule atlantiste, la « chaise vide » laissée par le général de Gaulle en 1965 et 66 contre le mode de décision tendant au fédéralisme, son veto de 67 à l’entrée de la Grande-Bretagne  dans le Marché commun, et les tensions enfin autour du traité de Maastricht de 1992 qui virent Maurice Schumann « le plus européen des gaullistes et le plus gaulliste des européens » s’opposer frontalement et fonder son « Alliance pour la Souveraineté de la France ». Sans parler, en 2005, du trop fameux « Traité constitutionnel » refusé par la France et la Hollande, dont les gouvernants forceront la main en ratifiant le Traité de Lisbonne.

Quant à la paix continentale dont on crédite l’Union européenne, le sort infligé à la Serbie suffirait à en illustrer les contradictions, de même que la punition économique de la Grèce ou, plus récemment le détournement de l’Ukraine, et l’usage des pays baltes en bases militaires avancées face à la Russie. Sans parler des campagnes guerrières personnelles ou couvertes par  l’OTAN aux ordres des Etats-Unis…

Ceux qui tentent de farder ces tensions et contradictions ignorent que l’Union est habitée d’une double tension qui fait corps avec la réalité du continent.

Les nations et l’empire…

Entre la souveraineté politique, constitutive de l’identité de chacune des nations et garante de leur liberté d’association, et la dynamique fédérale qui tend à opérer leur fusion, les circonstances et intérêts en jeu ont sans cesse ranimé un conflit qui dépassait les différends bilatéraux, si violents fussent-ils. Il s’agit du conflit multiséculaire  de la nation et de l’empire.

Sa version contemporaine, si sournoisement niée qu’il est suspect d’en dire le nom, atteint un paroxysme par la puissance de l’impérialisme économique et financier qui œuvre à la mondialisation de son emprise, au risque de pousser les peuples qui lui résistent jusque dans leur dernier bastion nationaliste.

C’est le trait récurrent d’une très longue histoire, puisque les nations d’Europe, nées des débris de l’empire de Rome, n’ont cessé d’avoir à affronter ses résurgences, d’Orient et d’Occident. Elles ont dû pour cela – la France en fut le prototype –  s’inventer et se réinventer, contre les tentations qui les portaient elles-mêmes au césarisme, une géniale alternative : cette forme d’équilibre politique qui tend à intégrer des populations diverses à l’intérieur de frontières assumées dans une continuité historique consciente et volontaire.  Et ce fut, sur l’idéal schéma du « pré-carré » français, l’Etat-nation.

Cet assagissement graduel fut évidemment secoué de crises, et le XIXème siècle en fut un paroxysme lorsque la Révolution engendra la belliqueuse aventure napoléonienne, provoquant le réveil, réprimé ou triomphant, des « nationalités ».

En dépit des dégâts laissés par ces tempêtes, toujours, dans l’esprit de philosophes, poètes et prophètes, rejaillissait le rêve d’un dépassement idyllique : prophétie hugolienne d’une Europe délivrée de ses oppositions internes sous le signe d’un humanisme hégélien de tolérance et de progrès… De cette utopique ambition, l’impérialisme lui-même s’est nourri pour asseoir sa tutelle, suscitant à son tour des outrances nationalistes.

Mais à l’aube du xxème siècle, plus précisément en 1917, commence un nouveau cycle, auquel nous appartenons et qui est en voie d’achèvement. La « personnalité historique », si l’on peut dire, de ces cent ans s’inscrit dans les dates avec une évidence à la fois concrète et symbolique.

Au paroxysme de la Guerre de 14, ce délire nationaliste, l’an 17 a marqué, au-dessus des tranchées des nations affrontées, l’émergence simultanée de deux nouveaux empires. A l’ouest, l’entrée en guerre des USA  a transformé le conflit européen en « 1ère Guerre mondiale », en inaugurant celle, plus globale encore et insidieuse, que l’ultralibéralisme déclarait à la planète. A l’est, le triomphe en Russie de l’insurrection bolchevique inaugurait la conquête idéologique qu’ambitionnait d’accomplir géopolitiquement l’Internationale prolétarienne.

De cette double thématique, le siècle écoulé a présidé aux amples développements, avec ses métastases étendues au Moyen et à l’Extrême-Orient. Mais l’épreuve de Michelet et de ses compagnons porte témoignage d’une troisième folie impérialiste, issue des suites de la Guerre de 14-18, et incarnée par l’Allemagne, nation nouvellement née des miettes de l’ancien Saint Empire, devenue nationale-socialiste et monstrueusement créatrice de la planète Dachau et Auschwitz.

On y observe les effets terrifiants du paroxysme d’exaltation guerrière concentré sur ce pays, s’inventant une destinée hyper-nationaliste, en caricature d’état-nation à laquelle le titre de Drittes Reich, « Troisième Empire » convenait si parfaitement qu’il s’entendait aussi bien au passé, de la succession des César et de l’Empire romain-germanique, qu’au présent, des nouveaux impérialismes américain et soviétique.

Un programme mystique…

La nuit étant brutalement tombée sur ce crépuscule des dieux, l’altercation entre les deux autres empires, ayant développé sa dramaturgie sur différents modes pendant le siècle écoulé, a connu une mutation, que l’on peut dire providentielle en 1989 – 72 ans après 17 – avec l’écroulement du mur qui soutenait le bloc socialiste, délivrant la Russie de son hybris internationaliste pour en faire – toute « autoritaire » que soit son actuelle démocratie – un « empire d’équilibre » comme en son temps le fut l’empire austro-hongrois.

Or voilà que l’Europe des peuples, libérée de l’oppression nazie comme de la pression soviétique et libre de se bâtir à présent une « maison commune », se fane sous un vent de violence qui, sous couvert d’adaptation à la mondialisation, exerce une insidieuse tutelle sur des nations apparemment paisibles et concertantes.

C’est ici qu’on ne peut refuser à l’histoire sa dimension mystique. Car l’Union européenne s’était donné un « programme spirituel », au moins emblématique, qui en posait les bases et le destin providentiel. J’ai aimé que ce fût Régis Debray, camarade d’hypokhâgne à Louis-le-Grand, qui nous le rappelle.

Ce qui, dit-il, l’a intéressé dans son récent livre L’Europe fantôme[10], c’est « les soubassements spirituels d’une utopie politique. N’oublions pas, écrit-il, que son drapeau bleu ciel procède de l’Apocalypse de saint Jean. Les douze étoiles sont celles de Notre-Dame. » Ce sont ses mots.

De fait, ces douze étoiles sur champ d’azur sont par elles-mêmes une leçon. Douze est un nombre de collegium, équipe où chaque partenaire demeure ce qu’il est dans la diversité de la communauté d’adoption. Et, l’usage scripturaire en est fait pour dénombrer les tribus d’Israël et, par réfraction, le nombre des apôtres du Christ ; c’est une marque de communauté d’hommes libres par excellence…

Et donc, ce collège de nations escorte une entité féminine en qui Régis reconnaît « Notre-Dame », et que saint Jean décrit en ces termes : « Femme, enveloppée de soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Et elle est enceinte, et crie dans les douleurs et les tortures de l’enfantement », (Apoc. 12, 1).»

Que l’Europe soit féminine et virginale, les Grecs nous l’avaient appris déjà, ajoutant que, Zeus convoitant cette nymphe, prit forme de taureau pour la ravir – d’où son nom même d’eu-ropa : la « bien-ravie » – préfigure ou prémonition de la mystérieuse Assomption céleste de la Vierge Marie…

Or, là où l’on s’attend à lire une prophétie de l’avenir, c’est d’abord une prophétie du passé qui surgit, dont nous vivons un accomplissement. C’est d’abord l’image de la Nativité de Jésus-Christ, fils de Marie., qui fonde le Credo du chrétien. Mais c’est aussi, parallèlement à la prédication chrétienne, une image qui s’imposait aux yeux des païens de l’Empire, pour qui la Vierge Europe des anciens temps allait vraiment mettre au monde un Enfant. Virgile l’évoque sans fard à l’intention d’Auguste dans son Églogue IV des Bucoliques et date cette « nouvelle génération » de l’entrée dans un nouvel âge – jour de mille ans, sans doute, dans la chronologie traditionnelle des sept millénaires de la présente humanité. Lisons littéralement :

Voici venu le dernier âge prédit par la Sibylle de Cumes,
La grande série des siècles recommence
voici que revient aussi la Vierge.
voici qu’une nouvelle génération descend du ciel
l’enfant qui verra pour la première fois
disparaître la race de fer et se lever
sur le monde entier, la race d’or.

Une prophétie du passé

Le poète pressent donc que s’élaborera, au fil d’une ère que l’on dira bientôt « chrétienne », une image achevée de l’Homme. Façonnée sur ses deux pentes, religieuse et humaniste, d’où naîtra un certain modèle d’équilibre pour les nations, qui servira de repère aux peuples de la planète.

Car c’est de la personne qu’émane la nation, comme l’écrit Nicolas Berdiaev : « La nation est la personne du peuple ». En « collège de personnes » se sont assemblées entre elles après l’éclatement de l’empire les nations d’Europe, et comme telles se sont maintes fois affrontées ou entendues, de sorte qu’elles étaient capables de contracter enfin en notre temps une alliance à la fois récapitulative et nouvelle. C’est là le modèle et l’intuition fondatrice de l’Union européenne.

Régis Debray en rassemble les traits avec justesse : « … il y a eu au départ, au lendemain de la guerre, une ferveur, un élan, grâce à la convergence de deux messianismes, le chrétien et le progressiste – une jonction miraculeuse entre l’empire de la Grâce, pour un retour de chrétienté, et l’empire de la Raison, comme vide unificateur et pacificateur. » En quelque sorte, Marie, et Marianne !

Et d’entrer dans le vif du politique : «  Jacques Delors a servi de pont entre ces deux versants, d’où le consensus sur son nom. Malheureusement, les deux piliers du Temple, le démocrate-chrétien et le social-démocrate, se sont effondrés, et ne reste plus qu’un néolibéralisme sec et cru. »

Le « néo-libéralisme sec et cru » a tenté, et tente plus que jamais, de faire mieux que les empires précédents. Ceux-ci ambitionnaient de dominer les nations, mais ce nouveau Moloch vise à l’anéantissement graduel et consenti de leur « personne ». Consenti, car il a recruté en elles les ferments de leur dissolution, comme ces young leaders de finance et d’opinion qu’il a formés dans ses clubs.

Le « néo-libéralisme sec et cru » est un étrangleur d’enfants, un affameur de petites gens ; il pense et dit qu’il n’y a pas de volonté démocratique opposable aux oukases de son oligarchie ; il signe avec d’autres puissances commerciales ou politiques des traités ravageurs qui ôtent toute protection aux économies particulières, dévoient le cours de la justice – qu’il fait rendre par le malfaiteur – dissout la protection légitime des frontières, livre à l’encan la santé et l’environnement, concède aux loups du marché droits sociaux, industries et services, équipements, culture, éducation, et la langue elle-même, comme expatriée de ses locuteurs.

C’est lui qui apparaît si l’on poursuit la lecture de l’Apocalypse. « Après la Femme, apparaît un Dragon dont la « queue traîne le tiers des étoiles du ciel. Et il les jeta sur la terre. Et le Dragon se tint devant la Femme qui allait enfanter pour dévorer son enfant, lorsqu’elle l’aurait enfanté.  Et elle enfanta un fils, un mâle, qui doit faire paître toutes les nations avec une houlette de fer, et son enfant fut emporté vers Dieu et son trône. Et la Femme s’enfuit au désert, où elle a un lieu préparé par Dieu, pour qu’on l’y nourrisse pendant douze cent soixante jours. »

Voilà où nous en sommes, et forcés d’appliquer cette suite et fin au Christ-roi – mais en figure d’oracle, sans rien y comprendre… Et c’est bien.

Récapitulation

Ainsi, toujours guettant l’Homme nouveau-né qui le vaincra, nous avons vu le Dragon de Démesure prendre de 1917 à nos jours trois formes et couleurs.

  1. Drapée de rouge, la tentation du paradis sur terre – étendard socialiste, par juxtaposition de la Croix du marteau à la faucille du Croissant.
  2. Par noires légions surgies du cœur de l’Europe, l’ordre nazi a voulu projeter sur l’ultime millénaire – le Tausendjähriges Reich – la suprématie d’une Germanie élue, baignée du sang d’Israël.
  3. A présent, d’or casquée par sa Babylone financière, une parodie de Jérusalem dresse ses minarets au bord de l’Atlantique : enivrée d’ambition « trans-humaine », globalisant ses appétits de lucre et de souillure à la planète, elle ne songe qu’à traquer la Femme – réfugiée au désert comme le sont déjà moralement Église et Humanité selon l’esprit. En attendant le pâtre à la houlette de fer…

Mais l’évidence demeure : la vocation de l’Europe, ranimée en cette fin de cycle par l’aventure de l’Union européenne, est toujours d’accomplir, par delà même l’échec qui la guette, une promesse faite au reste du monde : que par la Femme advienne le Règne de l’Esprit.

A ce programme d’amour quasi-courtois se réfère donc l’idéal de notre alliance européenne : il faut bien qu’une chose commune, un amour partagé, unisse les nations entre elles, sans que l’on ne songe à aucun moment à les confondre.

Ainsi, lorsque Edmond Michelet, noyé dans la cruelle réalité du camp de Dachau sous la matraque des SS et kapos asservis, projette sa « géographie cordiale de l’Europe », il n’édulcore rien de ce qu’il sent comme lié à chaque nation, et surtout pas à la « nature allemande ». Comme s’il lui importait de garder mémoire des épreuves et des conflits, en vue d’une réconciliation qui permettra de goûter aux trésors de leur culture et de leur âme.

Ainsi de nous. Tout en sachant le pire… ne pas perdre une miette de cette mémoire distinctive est le secret de l’altérité cordiale à retrouver dans nos relations ; et par là, de la distance à garder, de l’autonomie à préserver, pour une coopération sans amalgame ni inféodation.

Car il faut mettre un terme à la simulation. Bien que certains s’acharnent à tenir ce discours, nous avons épuisé l’enthousiasme des utopies séculières du XIXème siècle. Dégrisés des vaticinations hugoliennes : dépassement des bornes du monde ancien, émancipation des liens traditionnels, effacement de toutes les frontières. Nous voilà au contraire, entre voisins du Sud comme d’Ouest en Est, devant les séquelles cumulées de nos ridicules illusions : angoisses de frustration, rancunes, rétrécissement des horizons, murs dressés contre l’étranger et règne du soupçon.

Car, méconnaissant le cours de sa propre histoire, l’Union a prétendu (sans le dire) faire abstraction de la diversité des expériences vécues par les peuples, même de ces épreuves du xxe siècle qui furent douloureusement refondatrices de traditions nationales qui s’étaient enrichies de blessures depuis leur fondation. Que fait-on de la spécificité du passé des nations. La polonaise, la tchèque, la hongroise, la roumaine, et de la pauvre Yougoslavie, qu’a-t-on fait ? On ose célébrer en Normandie la victoire des alliés sur l’armée nazie sans y convier les Russes, héritiers des héros de l’armée soviétique ! L’émiettement d’ouest en est que nous constatons ne laissera bientôt plus sur scène que le vaudeville grotesque du « couple franco-allemand » œuvrant sous bannière américaine.

Certes, rompre pour reprendre l’état du monde ancien serait opposer à l’erreur un anachronisme. Car, dans la conjoncture, quelque chose a mûri, qui doit se lire dans le sens que donne saint Jean à l’Écriture : la Femme qui crie va mettre au monde un enfant. Qui est ce nouveau-né ? S’accommodera-t-il de retrouver le monde comme avant ? Ou sera-t-il l’Homme nouveau attendu pour arpenter une Nouvelle Terre ? Tout cela, qui est « dans le texte » ne peut s’interpréter à la légère, mais dès lors que les fondateurs de l’Union ont osé y puiser leur emblème, il faut en accepter la relecture. Et les obligations.

Vers l’accomplissement de la Promesse

On sait combien la conjoncture pèse sur nos destins et comment les détresses quotidiennes de nos compatriotes se heurtent à un environnement intérieur et planétaire d’une iniquité, et d’une fragilité, extrêmes. Bien des signes indiquent qu’une rupture d’avec l’Union, sa monnaie et ses instances bureaucratiques trop dociles aux oukases des impérialismes, s’imposera d’un jour à l’autre, le plus probablement par une crise financière que les institutions internationales prévoient, avouant n’avoir aucun moyen de la pallier. Pourvu qu’elle n’entraîne pas de guerre, cette crise ouvrira sur un sévère re-calibrage des concepts, forces et moyens, sur le mode du dialogue propre aux nations adultes ; reprise en main des intérêts, choix raisonné des alliances et des relations de voisinage qui nous fasse reprendre pied dans nos responsabilités morales et politiques.

Ne plus voir l’autre dans le système en toile d’araignée des programmes assignés. Les masques tomberont. Délivrer les relations de ce à quoi on s’est plié par inertie communautaire. Rééduquer l’Élysée à la diplomatie selon le Quai d’Orsay. Respecter l’expérience de chaque nation, sa mémoire propre, que la grille des règlements, les astreintes financières et l’oreiller des subventions cachaient aux regards. Oui, « géographie cordiale de l’Europe » selon Michelet.

Avec un avertissement. Car cette prophétie de renouveau a une face terrible qu’on ne peut ignorer ici. Aujourd’hui, en Allemagne même, – la presse française le tait – une angoisse exprimée par certains rejoint l’appréhension du général de Gaulle que partageait Michelet écrivant : « L’Allemagne nous inquiète encore. » Qui en Allemagne ose s’inquiéter ? Le second chef d’Alternative für Deutschland, ce mouvement politique que nos médias et gouvernants traitent de populiste, voire de néo-nazi. Cet Alexander Gauland, d’origine huguenote, donnant en exemple le général de Gaulle, dénonce la tutelle exercée par l’Union européenne, comme « appareil totalitaire latent » et dit que « la politique de l’UE et la politique européenne allemande (souligné) sont en continuité avec la propagande nazie[11]. »

Voilà qui blesse tant la vérité officielle que l’opinion française n’en a rien dit et que nous l’apprenons par Alastair Crooke, diplomate britannique qui fut au service de Bruxelles. Je la livre discrètement, car ce n’est pas un thème de campagne innocent. Il faut être avertis des « dragons » qui sommeillent.

Et pour préparer l’antidote… Oui, qu’il nous soit donné, demain ou maintenant, de récapituler la géographie cordiale de l’Europe, telle que nous-mêmes l’avons, depuis vingt ou cinquante ans selon notre âge, explorée. Oui, ce serait une longue et belle méditation et un savant voyage.

Imaginons que chacun de nous fasse part de son expérience propre des nations voisines, rende compte des périples qu’il fit dans ses paysages, se souvenant de la saveur de ses terroirs, mais aussi des tragédies confessées et détresses partagées, du poids récurrent du passé de la guerre, de la dictature, des camps et des mensonges, des deuils et des misères… Car chacun de nous, même s’il n’est pas grand voyageur, a un jour approché l’âme de l’autre comme reliée à celle de son peuple, son expérience du monde comme excroissance de son entourage et de son histoire. Chacun de nous a, un jour ou l’autre, perçu comme une provocation ou un cadeau la subtile différence entre le même drame vécu ici et ailleurs. Comme s’il y avait – et il y a – une géologie spécifique à chaque histoire nationale, un terreau spirituel où s’est cultivée la nation, chaque nation, de sorte que même l’art, même la culture et les langues tiennent par leurs racines au tréfonds tellurique de la planète. Oui, ce serait une autre et longue et belle conférence qu’ensemble nous ferions. Mais plus tard, demain soir, après les premiers soins qu’il nous faut prodiguer à une Europe encore exténuée sous le poids de ses aliénations.

Maintenant, même clandestinement comme le fit Michelet sous couvert d’une liberté encadrée par ses gardes-chiourme, retisser une toile de concertations, bi- ou multilatérales selon les ambitions, urgences et initiatives. Laisser naître des coopérations, inventer des alliances sans tutelle, repenser le continent comme un jardin multiple, s’enrichir des accords comme des désaccords, renaître au politique.

Dans l’intervalle critique où nous entrons, et tant qu’elle est sous l’emprise du Dragon, il n’y a plus d’argent pour le pain, mais des ponts d’or sur le marché virtuel. Tsunamis écologiques et désastres financiers se complètent.

De la croyance bruxelloise totalitaire, le même Alastair Crooke, fait le diagnostic acéré : « Entichés de la clarté et de la rigueur intellectuelle de leur vision centrée sur l’unification de l’Europe, les élites « libérales » en sont venues à la considérer, non comme une option politique légitime parmi d’autres, mais comme la seule option légitime. L’illégitimité morale du Brexit britannique est ainsi devenue le thème implacable pour dénoncer le vote Brexit. Les partisans de la grande théorie ont de plus en plus de mal à voir la nécessité d’une quelconque tolérance pour l’autodétermination nationale et culturelle qu’ils ont autrefois permise. La tolérance, comme le nationalisme, sont hors-jeu ; maintenant c’est la colère[12]. »

Ou le mépris de fait : on signe en notre nom des traités qui écrasent nos frontières et couchent nos armées sous la férule étrangère. On écrase la grâce de Reims sous le poids d’Aix-la-Chapelle. De nos faiblesses se gave à nouveau l’orgueilleux voisin. Un pantin vaniteux rêve de coprésider un empiricule. Un mercanti dissémine les armes de mort et vend le patrimoine au plus offrant…

Déjà se sont levées des rébellions candides qui ont leurs peines et leurs joies proclamées, dit leur colère. L’innocence du peuple confirme la parole du prophète Joël (2:28) : « Vos fils et vos filles prophétiseront… »  Sentez-vous se tisser des réseaux de résistants ?

Déjà nous a été offert d’en haut un manifeste fraternel qui nous donne la terre à aimer, nous la rend. Laudato si’

Nous allons réapprendre à nous connaître entre frères, à nous reconnaître entre nations.

Cordialement.

Luc de GOUSTINE

15 avril 2019

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[1] Edmond Michelet emprunte cette formule à Georges Duhamel, auteur d’un ouvrage ainsi titré paru en 1931 et contenant ses impressions sur trois pays d’Europe : Hollande, Grèce et Finlande qu’il oppose au modernisme ravageur des États-unis.

[2] Rue de la Liberté, p. 56.

[3] Ibid. p. 79.

[4] Ibid  p. 81-82.

[5] Ibid  p. 95.

[6] Ibid  p. 104.

[7] Ibid  p. 115.

[8] Ibid  p. 102.

[9] Ibid  p. 160-161.

[10] Régis DEBRAY, L’Europe fantôme« , collection «Tracts», Gallimard.

[11] Dans le Frankfurter Allgemainer. Cf. l’article d’Alaistir Crooke, ancien diplomate de l’Union européenne, du 11 février 2019 : « Et soudain l question tabou s’installe, l’Europe est-elle devenue nazie ? ». Source Strategic Culture.

[12] Alastair Crooke https://www.les-crises.fr/le-dernier-lancer-de-des-de-lestablishment-que-deviendra-leurope-par-alastair-crooke/