L’étude ici publiée date de 1999. Elle figurait dans un numéro de « Cité », revue trimestrielle de la Nouvelle Action royaliste. Elle reste d’une pleine actualité.

“ Tous les hommes sont égaux, mais quelques-uns sont plus égaux que d’autres ”.

Si Georges Orwell s’en tire par une boutade, il faut avouer que le mot et l’idée d’“ élite ” provoquent souvent de vives réactions. Celle de Raymond Aron pèse jusque sur son raisonnement de sociologue : ce terme, disait-il, “ a des résonances équivoques. Est-il possible, est-il utile de constituer un ensemble qui englobe tous ceux qui ont réussi, y compris les rois de la pègre… ? ”.

Cynisme, ironie de caste ou répugnance morale ont longtemps interdit à cette notion d’entrer en tant que réalité positive dans la réflexion historico-politique. Elle faisait plutôt les beaux jours du langage idéologique, soit chez les contempteurs de l’égalité, épris d’oligarchie aristo- ou ploutocratique, soit chez les démocrates, socialistes ou libéraux, dont la vision de l’histoire se ramenait au récit de la lutte acharnée entre la classe dominante et le peuple. Quoique, dans cette lutte, l’élite fût réputée quasi usurpatrice du droit, cela n’empêcha pas la classe politicienne de la IIIe République de mettre au point une savante filière de promotion d’élites dirigeantes à son image, instituant La République des professeurs dénoncée par Thibaudet en 1924…

 Il y a des élites

Plus subtilement, Vilfredo Pareto avait constaté au tournant du siècle que les sociétés survivaient grâce à l’incessante relève d’élites décadentes par des élites antagonistes en attente. Ainsi, les ordres d’Ancien Régime et/ou les classes sociales s’étant mutuellement supplantés au cours des temps, le sociologue italien voyait dans l’histoire “ un cimetière d’élites ”[1] où, d’après Giovanni Busino, “ une succession de minorités privilégiées se forment, luttent, arrivent au pouvoir et profitent de ce pouvoir, puis déclinent et sont remplacées par d’autres minorités ”[2].

Cependant, le souci constant d’inventer un mécanisme explicatif des mutations sociales rend ce type d’analyse un peu simpliste : affirmer qu’en 1789 une noblesse “ réactionnaire ” a été supplantée par la bourgeoisie “ progressiste ”, ou prédire que le prolétariat de la fin du XIXe siècle évincerait inévitablement le bourgeoisie possédante, dispense de décrire réellement la dynamique et de saisir les ambiguïtés des groupes, acteurs ou victimes des grandes mutations accomplies ou espérées.

On parle donc désormais d’élites au pluriel afin de prendre en compte la manière dont la société se constitue et s’agrège par endroits sur le mode “ pyramidal ” pour former, non pas une hiérarchie formelle comme celle qui a mission d’exercer le pouvoir politique, mais quasiment autant de hiérarchies que l’on voudra, puisque, comme le dit impertinemment Pareto, “ la notion de cette élite est subordonnée aux qualités que l’on recherche en elle. Il peut y avoir une aristocratie de saints comme une aristocratie de brigands, une aristocratie de savants, une aristocratie de voleurs, etc. Si l’on considère cet ensemble de qualité qui favorisent la prospérité et la domination d’une classe dans la société, on a ce que nous appellerons simplement l’élite ” [3].

Pareto, hélas, réduit lui-même l’ampleur de sa définition en retenant comme critères indispensables à un groupe élitaire, qu’il jouisse à la fois de la prospérité – du succès – et de la domination – du pouvoir. Or réduire les élites à la “ classe dirigeante ”, comme l’ont très bien compris les marxistes[4], c’est méconnaître la manière dont la pluralité des élites peut collaborer pour former et conserver la caste dirigeante, ou au contraire, former un front révolutionnaire pour la combattre, voire s’en désintéresser complètement[5].

A vrai dire, toutes les fonctions à l’œuvre dans la société, qu’elles soient techniques, juridiques, économiques, intellectuelles ou morales font émerger une élite – voire même plusieurs en fonction des valeurs et des perspectives qu’elles se sont données ou que l’on attend d’elles. Il est inévitable que la réussite d’une élite la rapproche du centre de décision politique et l’on ne saurait nier que les élites influent ou interviennent sur l’exercice du pouvoir. Cependant, le spectre d’une “ élite dirigeante ”, manipulant le corps social à sa volonté, même dans les formes de la démocratie, pour reconduire son règne et ses honneurs à perpétuité, n’est que le fantasme militant des populistes de droite et de gauche. Un leurre fait bien souvent pour les conforter dans leur impuissance.

En effet, d’une part, toute élite n’est pas dirigeante – les marxistes en conviennent quand ils reconnaissent comme “ élites secondaires ” celles du savoir ou la nécessité d’une “ élite prolétarienne ”. D’autre part, il existe des différences essentielles entre la “ résistible ascension ”[6] de cliques ou de lobbies affidés par la volonté de puissance, et l’émergence graduelle qui caractérise la genèse et la perpétuation des vraies élites. D’un côté, une coalition s’impose quasi militairement, de l’autre, un processus séculaire, par décantation ou distillation lente, amasse alentour du sommet gouvernant une “ sélection ” particulière de citoyens. Ce qui n’empêche pas des élites “ nouvelles ” – mûrement préparées par le temps – de faire brusquement irruption à la faveur d’un choc historique. Tandis qu’à l’inverse, plus fréquemment encore, d’anciennes élites décadentes et inertes se tiennent agglutinées autour du pouvoir sous couvert de la permanence symbolique de l’État.

L’idée dont nous parlons ici est donc souple, faite pour tenir et rendre compte au mieux des différentiations de type qualitatif qui s’opèrent à l’intérieur d’une société pour y susciter des hiérarchies. Celles-ci peuvent s’instaurer à des degrés divers et selon des durées variables : être institutionnellement constituées, ou seulement reconnues de fait, ou tacitement tolérées et admises. Et pour dissiper entièrement le soupçon selon lequel la dynamique élitaire serait par nature une conspiration contre l’égalité démocratique, il faut considérer la fonction à laquelle elle répond.

Les élites ne contreviennent ni à la morale, ni à la démocratie

Élite vient d’élection. L’arrière-plan mystique du concept dans la tradition judéo-chrétienne n’est pas moins important pour nous que le contenu politique acquis depuis la cité romaine, puisque c’est largement sur la fusion de ces deux héritages que nous vivons. Repérons-en quelques traces.

L’élection est une désignation solennelle dont l’objet peut être un lieu ou un objet sacré (temple, vase) mais le plus souvent un être humain. C’est un choix qui honore le sujet comme l’objet, engage l’élu comme l’électeur : au sens fort, c’est une alliance. Les exemples que rapporte la Bible sont effectivement nuptiaux - des mariages – ou consacrent la vocation d’un homme choisi par Dieu – Abraham – voire celle d’un peuple bien-aimé du Très Haut – Israël. Le paradoxe moral de la notion d’élite est déjà tout entier présent : élire et être élu est un acte qui marque une différence entre plusieurs, l’aveu d’une préférence, et qui pourtant n’induit pas d’inégalité dans la valeur essentielle des êtres. Tous étant également prisés, aimés d’en-Haut, quelques-uns sont élus pour accomplir une mission particulière. Le Peuple élu (Raphaël Draï en fait la démonstration[7]) n’est pas supérieur aux autres ; son élection le charge d’une besogne, le marque d’un sceau, le spécifie pour un service, le désigne pour une épreuve à la dimension de l’Histoire et dont la communauté entière répondra, héritera… Pour les chrétiens, la dynamique de l’élection juive culmine dans la révélation de Jésus-Christ, élu en qui et par qui le choix de Dieu, son Salut, est clairement adressé à chaque membre de la communauté humaine. D’où, dans l’Apocalypse de saint Jean, la vision ultime de l’assemblée des saints unis autour de l’Agneau dans la Jérusalem céleste : le chœur des élus.

Dans l’histoire, cet archétype s’est incarné par des coutumes électives, couramment pratiquées par les Juifs pour le choix des juges, des prêtres, puis du roi d’Israël, et perpétué dans la tradition chrétienne par la nomination des successeurs des apôtres, des “ anciens ”, des prieurs des communautés religieuses, jusqu’à laisser des traces dans l’élection royale[8]. L’image de l’assemblée des élus est si forte qu’elle hante la symbolique parlementaire des Etats contemporains et somme les architectes d’accomplir des exploits périlleux[9].

Entre-temps l’élection, malgré tant d’exemples contraires, est devenue le signe et le critère d’un régime démocratique. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, la République fabrique sans y penser des élites. L’opération alchimique par laquelle on recueille périodiquement au fond des urnes le précipité de la voix populaire est la méthode généralement adoptée pour dégager, non seulement une représentation politique, mais la syndicale et la professionnelle jusqu’aux responsabilités associatives les plus diverses. Le bien commun de la res publica non seulement tolère mais exige pour son service la mise en œuvre d’un processus que le vieux républicanisme s’offusquerait d’entendre nommer par son nom. Or, sous les divers rituels qui président au dégagement des élites officielles, une république adulte devrait reconnaître l’indispensable part de dynamique aristocratique dont on ne peut priver le corps social sans le réduire à une vie mutilée ou clandestine.

Car, aussi vrai qu’il a fallu admettre que la terre est ronde, une société vivante s’inscrit dans un espace fonctionnel à trois dimensions. Face à l’égalité qui fonde la citoyenneté démocratique, la symbolique monarchique permet l’exercice de l’autorité et la dynamique aristocratique préside par des choix ou cooptations multiples à l’ascension des personnes et des groupes au nom de l’excellence. Prises dans ce réseau de tensions qui les contrôlent, les élites peuvent œuvrer dans la république, voire à son service, comme autant de courants ascensionnels et de possibilités de médiations.

Schéma des élites françaises

Chaque élite se caractérise par son modèle propre qui tient à l’éducation, au rôle social, à la conscience de caste, aux rituels d’ascension et d’identification, à l’influence ou à l’autorité qu’elle exerce. C’est sur ce dernier trait que Max Weber bâtit une typologie que Guy Rocher présente dans son manuel[10]. Il nous apparaît aujourd’hui que, plus largement, du diplôme à la branche professionnelle, de la mouvance familiale au club, au parti ou à la croyance, tout est terrain propice à l’émergence d’élites différenciées. Nous proposons ici de les rassembler selon leur dominante en trois catégories qui entretiennent de fréquents recoupements :

- Des élites sociales, fondées sur la solidarité ou/et le service de la communauté locale ou nationale : fonction publique, éducation, services sociaux, armée, police et même pour une large part communication.

- Des élites techniques, où tout s’opère sous le signe de la capacité personnelle, de la performance ou du talent, que ce soit dans le champ du commerce, de l’industrie, des sciences, des arts, de la recherche.

- Des élites politiques, qui fonctionnent sur le mode de la représentation et se polarisent autour des lieux de pouvoir pour en devenir les dirigeants.

Nous ne suivons pas Raymond Aron[11] lorsqu’il constitue en “ aristocratie spirituelle ” distincte les prêtres et les intellectuels, et préférerons admettre que le titre d’élites morales s’applique plutôt transversalement à toute personne ou groupe qui a conquis ce crédit et cette autorité par la qualité de ses actes. Ce qui permet de concevoir a contrario la possibilité d’élites à rebours, pour qui la réussite se résume en une appropriation de privilèges ou, marginalement, dans des élites discréditées, la présence d’autorités morales incontestées et respectables.

Selon ces trois paliers de différenciation, on devine déjà quels rapports plus ou moins étroits ou cohérents chacune de ces familles entretient avec la “ crise ” actuelle.

Celle-ci n’est évidemment pas profitable aux élites sociales, dans la mesure où elles ont des liens organiques avec la détresse et tentent de pallier les dérèglements du système ou de les dénoncer publiquement. Ces acteurs ou médiateurs, sauf à exploiter les souffrances commercialement comme certains médias, restent engagées dans une dynamique émancipatrice et de service qui assure activement leur renouvellement de deux manières paradoxales : par l’engagement qu’exige un tel service ; inversement, du fait de l’usure et de la lassitude, voire de la déception qu’elle engendre.

Les élites que nous avons nommées techniques présentent des disparités plus grandes. A côté de secteurs industriels et commerciaux qui “ surfent ” sur une conjoncture innovante et valorisante, combien de naufrages lents ou de piratages violents, privés de tout recours d’arbitrage. Leur succès même peut n’être qu’apparent dans la mesure où ces élites ont abdiqué tout ou partie de leur capacité d’autonomie et de création sous le poids des fatalités néo-libérales ou dans l’espoir de sauvegarder leur confort financier ou intellectuel. Inutile de dresser ici un catalogue des compromissions qui propulsent à leur plus haut niveau d’incompétence des chefs d’entreprise, des journalistes ou des intellectuels abandonnés à la seule logique opportuniste. Chaque jour semble ajouter à l’arrogance affairiste, voire à l’irresponsabilité de leaders économiques ou médiatiques qui profitent de la servilité de la communication et des complaisances de l’État à qui la moitié d’entre eux doivent leur situation[12].

Encore plus en vue sont les élites du monde politique. Porteuses d’un mandat dont elles ne paraissent plus vraiment mesurer l’importance et la signification démocratique, coupés de la société ordinaire par leur mode de vie, promus par des cooptations d’état-major qui relèguent le suffrage populaire au rang d’une sanction accessoire et vestigielle, ignorants ou méprisants la nécessité d’approfondir la doctrine de leur propre tradition politique, ils se prêtent aujourd’hui à toutes les critiques – y compris celles qui visent au discrédit complet des institutions. Elles sont un avatar de la classe dirigeante à l’ancienne que brocarde Emmanuel Todd : “ revenue de Keynes à Jean-Baptiste Say, oubliant la crise de 1929 et subventionnant la défense idéologique du profit ”. Au blocage du jeu politique entre partenaires agréés de la bureaucratie des vieux appareils (“ la bande des quatre ” de Le Pen), a succédé la décomposition des mouvements par perte de repères éthiques et de mémoire historique. Faute d’identité morale et intellectuelle, les acteurs politiques naviguent à vue dans la confusion des rôles et des missions (public-privé, région-Etat, Europe-nation…). Déjà, une sorte de nécrophilie médiatique étale les coquetteries avec lesquelles la droite compte ses cadavres tandis que l’arbitrage présidentiel ne trouve à lui suggérer qu’un changement de mode… constitutionnelle. Pendant ce vaudeville, la conduite des affaires nationales en cohabitation révèle moins de discordance que de soumission concordante face aux diktats des puissances dominantes.

Il est évidemment permis de souhaiter le renouvellement de cette “ classe politique ”, mais la prendre pour bouc émissaire d’une protestation social-populiste peut entraîner à terme la perte des institutions de la République. A court terme, aucune alternative crédible dans le monde politique ne laisse entrevoir de relève ni n’annonce d’altercation décisive qui puisse renouveler cette élite de l’intérieur.

En revanche, dans une perspective globale ou cavalière, apparaît en travers de la société française toute entière un clivage qui bloque de plus en plus la dynamique d’ascension et, par effet de réaction, peut, au tournant du siècle, provoquer une formidable rupture accélératrice. Au-delà de la “ fracture sociale ”, il faut sonder avec Emmanuel Todd la “ fracture culturelle ” qui caractérise la France.

 La fracture culturelle

Une catégorie supérieure (Todd dit catégorie A) rassemble 20% de la population française qui concentrent le maximum de compétences techniques, professionnelles, économiques et 40% des revenus. Le reste est relégué dans le grand sous-ensemble des “ perdants ”[13].

De fait, on ne peut qu’être impressionné par l’analyse de Christian Baudelot et Roger Establet[14] quand ils constatent qu’après quatre siècles d’égalisation culturelle par l’initiation de plus en plus universelle au savoir des clercs, la révélation douloureuse des années 1950-1990 aura été que l’éducation secondaire et supérieure ne peut être également étendue à l’ensemble de la population. Dilemme de sociétés avancées, soudain disloquées par le progrès de l’instruction comme elles avaient été homogénéisées par ses commencements. Processus qui se résume en peu de phrases : “ Une hausse d’ensemble et un accroissement de la dispersion. L’élite scolaire s’étoffe numériquement, maintient son niveau et se détache du peloton. Le peloton central s’étoffe, s’essouffle et s’étire. Loin derrière, des éléments moins nombreux peinent à refaire leur retard. ”

Cette fracture, qui prélude à toutes les autres, n’a pas de cause économique, mais profite de la “ crise ” pour s’approfondir tandis que la pensée dominante, loin de s’y opposer, en tire une conviction d’évidence en faveur des doctrines qui hissent l’inégalité en paradigme. Les effets de terrain sont ici déterminants selon les nations. Todd, dans sa terminologie, distingue les “ inconscients spécifiques ” des pays selon qu’ils s’accommodent aisément de la mystique inégalitaire (les Anglo-saxons), qu’ils s’y opposent et la modèrent au nom de leur structure communautaire (Allemagne, Japon…) ou qu’ils sont déchirés au plus profond parce qu’ils ont en eux les deux pulsions contraires.

C’est ici de la France qu’il est question. Le printemps 68, dont on a célébré avec ambiguïté le trentenaire, reflète bien l’hétérogénéité de nos tendances : la révolte étudiante berçait le rêve égalitaire de fusionner avec le monde ouvrier, mais c’est elle qui a symboliquement consommé la rupture en reléguant au grenier des antiquités les revendications populaires quantitatives et politiques pour y substituer la culture qualitative des convivialités interpersonnelles. La Révolution n’était plus qu’une fête champêtre en Lozère. On a pu suivre depuis la carrière des “ élites soixante-huitardes ”, écartelées entre le puritano-gauchisme vert et les juteux pactoles du libéralisme avancé – tous deux aussi hostiles à la nation et à l’État. De même, et dans la ligne de la consultation maastrichtienne, le “ oui à l’euro ” des élites prétendument initiées ne paraissait se heurter qu’aux résistances inquiètes d’un petit peuple ignorant et égalitaire…

Cette fracture, que Todd prétend chez nous structurelle, est peut-être aussi l’un des ressorts de la créativité française et de sa capacité à incarner de temps à autre la problématique de la planète. Mais si, comme actuellement, l’économie y loge ses propres contradictions, le gouffre qui sépare l’élite à 20% du peloton central et celui-ci des pauvres qui peinent à la traîne se creuse en accentuant encore l’effet d’étrangeté. Il y a pire : les 20% eux-mêmes ne sont pas homogènes mais reproduisent le même schéma en abîme – une super-élite aux salaires astronomiquement distants de ceux des cadres du super-peloton central, d’où se détachent constamment vers l’arrière tous les superlargués que l’âge ou le hasard rejettent du système. Et ce qui paraît caractéristique de ce circuit, c’est que sa cruauté n’assure plus l’ascension de grand monde mais vise à la conservation prioritaire de ceux qui sont en poste. Pareto s’amuserait peut-être de voir les élites françaises ne se renouveler quasiment qu’au cimetière…

Comment renouveler les élites ?

La solution keynesienne que propose Todd – un déblocage de la demande économique globale faisant craquer la structure socio-économique rigide – est d’un utopisme dont il a lui-même expérimenté la naïveté quand il a épaulé Jacques Chirac à la présidentielle. Il est clair que celui-ci n’a ni la carrure personnelle, ni la conviction de s’opposer à la fatalité néo-libérale ; et l’échec de Philippe Seguin comme la marginalisation de Jean-Pierre Chevènement le démontrent, aucun “ travaillisme sauveur ” n’est en mesure de secouer de l’intérieur une aussi confortable connivence avec l’échec. Quant au renouvellement des élites par la voie élective, on la voit mal s’opérer sous la tutelle du personnel actuel.

En revanche, là où la mobilité ascendante est bloquée, il est de moins en moins absurde de rêver d’une secousse historique assez forte pour tout remettre en route – d’autant que les raisons d’une déflagration financière mondiale sont à la porte. Mais une telle perspective ne dispense pas de mesurer attentivement les données de la situation actuelle.

L’accentuation des disparités de conditions est en passe de ranimer en France une lutte des classes en trois volets : celle des exclus déclarés, celle de la masse secrète des infériorisés, celle qui résulte de la précarisation souterraine des élites elles-mêmes.

Chaque sursaut de l’un de ces protagonistes éveille jusqu’ici la sympathie des autres comme on l’a vu lors de la grève de la SNCF en décembre 96, puis lors des manifestations pour les sans-papiers en 97 et de la Confédération paysanne en 99 ; une prochaine éruption pourrait parfaitement se généraliser dans une solidarité reconquise sans qu’aucun parti politique ni syndicat en prenne la tête.

Il est donc possible de penser ce changement en termes révolutionnaires, par la montée active de franges élitaires aujourd’hui de plus en plus marginalisées. Ces élites en souffrance – entendons : à la fois en attente de succès et étroitement liées à la commune épreuve – ont les moyens de puiser aux sources intellectuelles qui abondent pour réfuter le discours dominant. Elles ont aussi une forte demande envers l’État comme arbitre et responsable. Elles ont enfin le sens de la nation comme espace légitime du lien politique et de la citoyenneté.

Républicaines, elles le sont beaucoup plus que le Tiers instruit de 1789 qui maîtrisait une large part de la propriété et ne souffrait que d’être symboliquement infériorisée par la noblesse. Elles sont un Tiers refoulé, méprisé, sacrifié au banco spéculatif des joueurs de la haute. Elles sont et seront de plus en plus conduites à agir, penser, parler sous l’inspiration de cette “ misère ” dont Bourdieu a dressé le scandaleux inventaire[15] et que Jan Patocka avait choisi comme “ Cogito ” de sa philosophie de la liberté.

De cette profondeur et abjection dans l’épreuve peut se prendre un élan qui réponde aux attentes du bien commun, à condition d’œuvrer sans perdre de vue les repères de la citoyenneté selon notre plus vivante tradition.

Savoir que l’espace humainement et historiquement défini du droit est la Cité, forme historique et politique de la nation. Que c’est par elle qu’on touche et atteint l’universel.

Croire que la fonction de l’État est le service. Un État serviteur a non seulement le droit mais le devoir d’exiger que l’on serve.

Espérer et faire que l’heure vienne de planter à la tête de la Nation et de son État comme symbole, témoin et garant, le représentant de tout homme qu’est le Prince. Il est par vocation au côté des élites en souffrance et marginalisées comme un signe du renouvellement perpétuel.

Luc de GOUSTINE

Etude publié dans la revue Cité, numéro 32. Décembre 1999.


[1] Dans son “ Classi elette ”, Traité de sociologie générale, Paris, 1917-1919.

[2] Giovanni BUSINO, Elites et élitisme, coll. Que sais-je ?, P.U.F., Paris, 1992.

[3] Vilfredo PARETO, Manuel d’économie politique, Paris, 1909, II, p.103.

[4] C.W. MILLS, L’Elite du pouvoir, Paris, 1969.

[5] La déprise politique de la noblesse française au XVIIe siècle après les guerres de religion et son engagement dans les ordres religieux et caritatifs est un exemple spectaculaire de ce retrait d’une élite du champ politico-temporel.

[6] Cf. la pièce de Berthold BRECHT, “ La résistible ascension d’Arturo Ui ”.

[7] Dans ses ouvrages sur la naissance du politique dans l’histoire juive – La sortie d’Egypte, Fayard, Paris, 1986, et surtout La traversée du désert, Fayard, Paris, 1988.

[8] On peut se reporter à Philippe DELORME et Luc de GOUSTINE, Clovis 396-1996, Enquête sur le XVème centenaire, Regnier, Paris, 1996.

[9] Que l’on songe pour la même année 1999 à la réhabilitation du Reichstag allemand ou, à Strasbourg, aux déboires du nouveau parlement européen…

[10] Guy ROCHER, Introduction à la sociologie générale, t.2, l’Organisation sociale, p.121, et t..3 le Changement social, chap. III, Seuil, Paris, 1970.

[11] Raymond ARON, “ Classe sociale, classe politique, classe dirigeante ”, in Archives européennes de sociologie, t.1, 1960 ; La lutte de classes, Gallimard, 1964.

[12] Sur les cumuls et la “ consanguinité ” des administrateurs de sociétés issus des grands corps de l’Etat, on se réfèrera à Gouvernement d’entreprise 1998 ; trois ans après le rapport Viénot, par le cabinet Korn-Ferry International, cité par Le Monde du 7 septembre 1999.

[13] Emmanuel TODD, L’illusion économique : essai sur la stagnation des sociétés développées, Gallimard, Paris, 1998.

[14] Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET, Le niveau monte, réfutation d’une vieille idée…, Seuil, Paris, 1990..

[15] Outre La misère du monde, cf. de Pierre BOURDIEU, La Noblesse d’Etat, Minuit, Paris, 1989.