Monsieur le Député,
Vous auriez tort de vous réjouir de l’échec de la monarchie constitutionnelle en France. Cette forme de gouvernement républicain a assuré le passage de l’absolutisme à la démocratie chez nos voisins. Dans notre pays, la République « républicaine » s’est définie négativement – organiser l’humanité sans roi et sans Dieu – et plus précisément dans la négation de l’Etat monarchique et royal … Notre République est bien heureusement laïque et ce principe fondamental garantit la liberté : les métaphysiciens et les théologiens sont libres d’affirmer ou d’infirmer l’origine divine du pouvoir ; chacun peut pratiquer en France la religion de son choix ou professer diverses formes d’irréligion. Voilà qui satisfait le républicain que je suis et qui conforte le royaliste : l’affirmation laïque commence avec Philippe Le Bel – François Mitterrand en convenait – et chaque fois que la monarchie a mené une politique catholique ce fut une tragédie : la Saint Barthélémy et la Révocation de l’Edit de Nantes pèseront toujours sur notre mémoire.
Mais l’abolition de la monarchie ? Elle était concevable si les républicanistes avaient réussi à concevoir un Etat sans roi, ce qui supposait une refondation du pouvoir et une redéfinition de l’autorité légitime. De la légitimité, la gauche ne veut pas entendre parler et ses dirigeants successifs ont pensé qu’il suffirait d’établir une légalité républicaine. Toute la symbolique du pouvoir lui échappait mais, après tout, on pouvait estimer que c’était là une vieillerie. Cependant, il était tout aussi indispensable d’organiser le gouvernement de la nation selon le principe de la séparation des pouvoirs et c’est ce problème qui n’a jamais été effectivement résolu. A partir de 1789, on va d’un extrême à l’autre : on passe de l’Assemblée unique et souveraine au Comité de Salut public, du régime de stricte séparation des pouvoirs (le Directoire) au bonapartisme, du Second Empire autoritaire au régime d’Assemblée qui procède des Constitutions de 1875 et de 1946. Dans cette longue série d’actes constitutionnels manqués, la gauche n’a pas brillé par la pertinence de ses propositions : elle pense depuis 1789 que la Représentation nationale doit détenir la réalité du Pouvoir et que le gouvernement doit être réduit au rôle d’exécutant. On se méfie du Pouvoir, parce cela évoque la monarchie et l’Empire, mais on ne parvient pas à lui donner force et mesure. Le seul avantage de cette posture, c’est qu’on peut s’attribuer tous les prix de vertu démocratique : les élus du peuple sont avec le peuple – du moins ils l’étaient jusqu’aux années quatre-vingt – mais ils ne songent pas que le peuple demande à être gouverné raisonnablement. Et puis, cette vertu politique supposée n’a jamais protégé la gauche des vices qu’elle dénonçait. Nul n’ignore comment de nombreux militants de gauche passés du socialisme au communisme en sont venus à idolâtrer le pouvoir absolu. Vous vous souvenez comme moi de l’esprit courtisan qui régnait dans toute son obscénité au Château quand François Mitterrand était aux affaires. Certains socialistes sont encore à la parade dans les allées du Pouvoir, ce qui n’est vraiment pas glorieux pour des gens qui font la morale au peuple.
Hélas, la courtisanerie est de tous les temps et de tous les régimes. La monarchie française n’a pas été épargnée mais je vous rappelle tout de même que c’est Pascal qui a établi la distinction entre les grandeurs naturelles et les grandeurs d’établissement et indiqué la conduite à tenir à l’égard des hautes classes. Tout en prenant des poses démocratiques, les bourgeois socialistes vainqueurs en 1981 se sont acharnés à gagner l’estime de la bourgeoisie de droite, des médias et de la haute caste financière – comme s’il n’y avait pas d’autre moyen de respecter les électeurs et de se respecter. Je n’insiste pas sur cet égarement notoire car il y eut bien pire dans le ralliement à l’adversaire et le reniement des principes fondamentaux.
Pire, mille fois pire : la trahison massive de militants de la gauche non-communiste qui se sont jetés dans la Collaboration. C’est là un terrible secret, que la gauche a réussi longtemps à cacher, en raison de l’absence de travaux scientifiques sur cette question. Moi aussi, j’ai longtemps cru que la gauche collabo se réduisait à quelques poignées de militants abusés par les personnages toujours cités : Jacques Doriot, Marcel Déat, René Belin, secrétaire général de la CGT. C’est Simon Epstein qui a révélé l’ampleur de la trahison dans deux livres accablants (1) qu’il résumait en ces termes : « L’étude des trajectoires individuelles, au travers de centaines de biographies collaboratrices, le montre bien. C’est la gauche pacifiste (ce n’est pas l’extrême droite nationaliste ou fasciste) qui fut le vecteur principal de la Collaboration. D’où cette conclusion, fort logique. Les antiracistes sont nombreux dans la Collaboration parce que les secteurs de l’opinion où l’antiracisme fut fort, avant la guerre, sont précisément les secteurs qui, pendant la guerre, nourriront la Collaboration » (2).
Je sais bien que l’extrême droite évoque la Collaboration de gauche pour faire oublier la trahison de Joseph Darnand, de Robert Brasillach, de Lucien Rebatet, de Xavier Vallat et de tant d’autres figures du nationalisme et du national-catholicisme qui vécurent le coup de force pétainiste comme une revanche sur le Front populaire. Je n’oublie pas que la Résistance compta dans ses rangs d’admirables militants socialistes, tels Pierre Brossolette, Léo Lagrange et Marx Dormoy. Et nous devons tous nous souvenir, face aux ricanements de l’extrême droite, de l’hommage que Léon Blum, au procès de Riom, rendit à Jean-Pierre Timbaud, secrétaire de l’Union des syndicats métallurgiques CGT de la région parisienne, exécuté par les Allemands à Chateaubriand le 22 octobre 1941 : « …il a été fusillé et il est mort en chantant La Marseillaise, cette Marseillaise que, malgré tout, nous avions réappris aux ouvriers à chanter, peut-être pas La Marseillaise officielle, peut-être pas La Marseillaise des cortèges officiels et des quais de gare, mais La Marseillaise de Rouget de l’Isle et des volontaires de l’an II, La Marseillaise du groupe de Rude, La Marseillaise de Hugo, ailée et volant dans les balles. C’est comme cela qu’est mort le petit Timbaud et que sont morts beaucoup d’autres» (3).
Vous l’avez compris : je ne cite pas Simon Epstein pour accabler la gauche mais pour prier ses actuels dirigeants de renoncer à la légende d’une gauche qui n’aurait jamais cessé, depuis 1789, de représenter la vertu politique. Comme toutes les familles politiques françaises, vous avez eu votre part d’épreuves. A vous comme aux autres militants, elles enseignent la fragilité de tout engagement, les risques de l’abandon et du reniement auxquels nous sommes tous exposés, à tout instant. « Qui fait l’ange, fait la bête », souvenez-vous…
L’arrogance d’un Lionel Jospin à l’égard des patriotes de droite, à l’égard des hommes et des femmes de la Résistance de droite, n’était pas supportable. Pas plus que la « découverte » des amitiés bizarres de François Mitterrand que nul n’ignorait mais dont les socialistes se sont émus quand le président de la République était affaibli par la maladie. Ce mépris des bien-pensants, qui cachait les compromissions de l’Occupation, était d’autant moins supportable qu’il s’exprimait au moment où la gauche décidait, au nom du « réalisme », de liquider l’héritage de la Libération.
Je ne vais pas reprendre ce procès justifié, qui vous est d’ailleurs intenté par des militants de gauche qui campent à vos marges et je ne vous rappellerai pas les textes de Léon Blum sur les nationalisations et sur la protection sociale. Permettez-moi cependant un souvenir : lorsque nous avons célébré le soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, avec Jacques Nikonoff qui était alors président d’ATAC, les dirigeants du Parti socialiste se signalaient par leur absence. Qu’ont-ils fait du socialisme patriote de Jean Jaurès et de Léon Blum qui disait ceci : « Tous, nous voulons la grandeur de notre pays. En cela, je crois que l’esprit de la Résistance coïncide avec toute notre tradition socialiste. Mais la grandeur de notre pays, nous la voulons d’abord dans un effort de concorde intérieure, pour réaliser la justice sociale » (4). De quel droit les dirigeants socialistes ont-ils contribué à détruire l’œuvre économique et sociale de la Libération qui était le bien commun de toutes les forces de la Résistance – ce bien commun que la droite libérale et le patronat s’emploient à effacer de notre législation ?
Je voudrais que vous m’expliquiez cette lamentable dérive, qui a commencé en 1983. Est-ce par antigaullisme que les dirigeants socialistes ont fait l’impasse sur le patriotisme ? Est-ce par internationalisme qu’ils ont adhéré à l’atlantisme et à la supranationalité européenne – à l’exception de courants minoritaires ? Les voici Gros Jean comme devant : la crise terminale de l’euro, qui ébranlera profondément l’Union européenne, les prive de la mythologie pauvre de « l’Europe sociale ». Comme le peuple français est resté patriote, il se détourne du Parti socialiste, qui ne peut espérer qu’un vote de rejet en faveur d’un candidat qui n’a pas l’air de savoir que la guerre sociale fait rage en France et en Europe.
Je ne suis pas socialiste, ni « royaliste de gauche », mais je suis persuadé que notre démocratie en péril a besoin d’un parti socialiste d’autant plus solide dans ses principes et son projet – la justice sociale - que le Parti communiste n’est plus que l’ombre de lui-même. Sinon l’alternance sera un leurre et la France sera exposée à la violence.
La France… Il faudrait que vous commenciez par assumer toute son histoire, comme Charles Péguy le souhaitait – ce qui n’empêchera pas le débat entre les différentes familles politiques. Il faudrait que vous reconnaissiez enfin que la République a besoin de Grands Hommes – au lieu de couvrir de beaux discours sur la démocratie vos rivalités et vos haines personnelles. Il faudrait que vous réfléchissiez à la nécessité d’une institution démocratique de l’autorité, capable par sa médiation de garantir la justice et la liberté. Nous avons fait nos choix. Nous voudrions connaître les vôtres.
***
(1) Simon Epstein, Les Dreyfusards sous l’Occupation, Albin Michel, 2001 ; Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration. Antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 1998.
(2) Simon Epstein. Entretien accordé à « Royaliste », numéro 936 – 1er au 14 décembre 2008.
(3) Léon Blum au procès de Riom, repris dans Blum, Discours politiques, présenté par Alain Bergougnioux, Acteurs de l’Histoire, Imprimerie nationale.
(4) Blum, discours politiques, « Les devoirs et les tâches du socialisme », op. cit. p. 241.
François Hollande, avez-vous lu, compris et appris par cœur les analyses de Christophe Guilluy ? Nous avions souligné l’importance de son premier ouvrage, publié voici huit ans, et du deuxième beaucoup plus récent tout en faisant écho à d’autres travaux ou enquêtes qui soulignaient l’abandon des classes populaires par les partis dominants et le basculement des classes moyennes dans la contestation radicale de l’oligarchie (1).
Si nos articles vous ont échappé, si vous n’avez pas le temps de lire ou de relire les livres conseillés, vous pouvez trouver sur la Toile le résumé de ce qu’il vous faut savoir pour présenter un projet politique salutaire. Le 9 janvier, Christophe Guilluy expliquait sur Mediapart (2) pourquoi et comment « il faut parler aux classes populaires » qui ont été assez largement séduites par le discours de Nicolas Sarkozy en 2007 – surtout par la thématique d’Henri Guaino – et qui ont tendance à se reporter massivement sur Marine Le Pen.
Cela vous indigne, mais c’est le Parti socialiste qui est responsable de cette évolution. Devenu un parti d’élus, d’apparatchiks, de bourgeois des centres urbains, libéré de la pression communiste qui le contraignait à rester fidèle au socialisme, il s’est désintéressé des classes populaires et des classes moyennes en voie de paupérisation. Et c’est le Front national qui est devenu le principal parti protestataire, Jean-Marie puis Marine Le Pen succédant à Georges Marchais dans la fonction de tribun de la plèbe.
Paradoxe : le peuple de gauche ne vote plus à gauche et c’est quand il s’abstient de voter – aux régionales, aux européennes – que les socialistes l’emportent ! Cette situation est d’autant plus inquiétante que le peuple de gauche n’est plus là où vous le rencontriez, dans les banlieues proches et dans les grandes usines : la spéculation immobilière et la mondialisation l’ont relégué à la périphérie urbaine, où il subit les emplois précaires et le chômage.
La jeune gauche qui se rêvait au pouvoir avec Dominique Strauss-Kahn affirme qu’il faut laisser tomber ces beaufs racistes et bas du front. Ce mépris de fer pour des millions de Français délaissés se double d’une insondable bêtise engendrée par les préjugés de classe. Les ouvriers et les employés ont compris depuis longtemps que la mondialisation provoque les délocalisations et le chômage de masse ; ils ne croient plus aux bienfaits du libre-échange et de la « forteresse euro ». Christophe Guilluy montre bien que cet électorat n’a pas basculé à droite : il défend les services publics, l’intervention de l’Etat, la laïcité, la République et, face à la crise, il écoute de plus en plus attentivement ceux qui réclament le protectionnisme et la sortie de l’euro. La gauche soi-disant morale peut bien ressortir toute la panoplie de la vigilance antifasciste : elle ne parviendra pas à impressionner ce peuple humilié et appauvri qui est engagé dans la guerre de classes et qui ne trouve personne d’autre que Marine Le Pen pour exprimer sa haine des oligarques. Personne d’autre, parce que Jean-Luc Mélenchon et les chefs de l’extrême gauche n’ont toujours pas compris que le peuple français était patriote, donc allergique au fédéralisme européen, au mythe de l’Europe sociale, aux complaisances vis-à-vis d’une Chine devenue dangereusement impérialiste.
François Hollande a senti qu’il fallait reconquérir la classe ouvrière puisque qu’il va dans des usines pour la rencontrer. Mais il ne suffit pas de serrer des mains et de s’indigner d’une délocalisation. On ne peut vouloir à la fois la relance de la politique industrielle et le libre échange. On ne peut afficher à la fois son souci du peuple français et accepter les insupportables contraintes de l’euro. Entre la bourgeoisie de gauche qui trouve son confort dans la mondialisation et la révolte des classes populaires rejointes par une fraction croissante des classes moyennes, il est urgent que le candidat socialiste choisisse. Dans la guerre sociale menée par le capitalisme financier et la sarkozie, il n’y a pas de compromis possible.
***
(1) Cf. Christophe Guilluy, Atlas des nouvelles fractures françaises, Editions Autrement, 2004 ; Fractures françaises, François Bourin, 2010.
(2) http://www.mediapart.fr/journal/france/030112/christophe-guilluy-il-faut-parler-des-classes-populaires
Editorial du numéro 2005 de “Royaliste” - 2012
Monsieur le député,
En conclusion de la première lettre que je vous avais adressée, je souhaitais que le socialisme démocratique « assume la totalité de l’histoire nationale - comme François Mitterrand avait su le faire … » (1).
Je voudrais insister sur cette relation entre les socialistes et l’histoire de France. Vos camarades la vivent dans le malaise et provoquent le malaise de nombreux citoyens qui peinent à comprendre votre manière de considérer notre passé national. Chez vous, les socialistes, l’historicité a pris ces trente dernières années des allures de magma. Vous n’avez plus de philosophie de l’histoire : à quelques exceptions près, vous connaissez Jaurès par quelques citations et le progressisme hérité de Condorcet s’est perdu dans les sables mouvants du marché mondialisé. La pensée sur la dynamique de l’Histoire a été remplacée, à l’époque de Lionel Jospin, par une apologie de la modernité vécue comme libération des mœurs, dans l’oubli de la lutte des classes. Reste une allusion aux Lumières, sans qu’on puisse y trouver la trace du kantisme. Plus consistante est la référence aux Droits de l’homme, mais vous semblez ignorer que les droits de l’homme ne sont pas une politique (2). Bien sûr, il y a la Révolution française et cette Première république que vous exaltiez voici peu, Arnaud Montebourg, devant le moulin de Valmy. Hélas, nous sommes là dans la mythologie, non dans une réflexion qui vous permettrait de reprendre le mouvement révolutionnaire français.
Reprenons tout cela, voulez-vous, en commençant par l’idée républicaine. Vous pensez sans doute qu’elle nous divise, alors qu’elle nous rassemble. Oubliez l’absurde antinomie maurrassienne – la République contre la Monarchie – pour écouter une philosophe et historienne du droit très respectée. Dans « Philosophie de la République » (3), Blandine Kriegel rappelle la définition aristotélicienne de la République (politeïa) : « La société qui a en vue l’intérêt général et où l’autorité s’exerce par la loi sur des hommes libres et égaux». A quoi s’oppose le despotisme : « La société qui a en vue l’intérêt privé, et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis ». C’est en ce sens que nous sommes vous et moi républicains, en lutte contre la dérive despotique du sarkozysme, qui cherche l’intérêt privé et qui a fait le coup de force du traité de Lisbonne contre la souveraineté populaire exprimée en 2005.
La République est l’objet du souci politique, qui peut s’exprimer dans plusieurs types de gouvernements républicains : la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, selon taxinomie aristotélicienne qui a marqué la philosophie politique jusqu’à la Révolution française. Et Blandine Kriegel de souligner que « les penseurs républicains des Temps modernes, de Bodin à Kant en passant par Hobbes et Locke, sont des partisans du gouvernement monarchique de la République… ». Dans son dernier livre (4), le même auteur explique comment l’idée républicaine s’est affirmée au 16ème siècle au fil de la lutte engagée aux Pays-Bas contre le despotisme de l’Empire espagnol – le prince Guillaume d’Orange étant encouragé et soutenu par les Français du « parti des politiques », eux aussi partisans d’un gouvernement monarchique de la res publica. J’ajoute que ce gouvernement monarchique s’exerce – en France, en Angleterre – sur un territoire historiquement délimité qu’on appelle Nation bien avant 1789. La lutte multiséculaire des royaumes devenus nations contre les empires est l’élément moteur de la dialectique historique depuis le Moyen-âge. Là encore, nous sommes vous et moi républicains – ce qui n’est pas le cas de la gauche atlantiste, qui est complice, par son silence, de la guerre américaine en Afghanistan.
J’en viens à la Révolution française. La gauche aime évoquer Robespierre comme s’il était la Révolution incarnée et brandit depuis un quart de siècle la Déclaration de 1789. Les deux références ne sont pas vraiment compatibles et il est par ailleurs étrange de voir la figure de l’Incorruptible planer sur un Parti socialiste maintes fois secoué par de vilaines affaires et coupables d’innombrables compromissions. Vous vous attendez sans doute à une diatribe sur 1793. Je dis simplement que la Terreur signe l’échec de la Première République. Après l’abolition de la royauté, les révolutionnaires n’ont pas pu instituer un pouvoir légitime authentiquement républicain selon le vœu d’Aristote : la République républicaine, effectivement démocratique qui est l’idéal de ceux que j’appelle républicanistes sans intention péjorative. Mais la Révolution française ne se résume pas à cet échec, que la gauche n’a jamais su analyser. Comme vous, j’ai célébré en 1989 la première Assemblée nationale, la Déclaration des droits, l’abolition des ordres privilégiés. Mais je me suis permis de rappeler, en citant des juristes et des historiens incontestés, quelques faits que la droite et la gauche républicanistes s’efforcent d’occulter : la Déclaration de 1789 est pour l’essentiel l’œuvre des monarchiens et, plus généralement, l’abolition de l’absolutisme et l’institution du régime parlementaire ont été pensées et mises en œuvre par des monarchistes constitutionnels. C’est ce que Jaurès explique dans son « Histoire socialiste de la Révolution française » que les socialistes auraient intérêt à relire : « Si le rêve de Mirabeau s’était accompli, si Louis XVI […] était devenu le roi de la Révolution, il n’y aurait pas eu de rupture entre la France moderne et sa séculaire tradition. […] Ainsi, c’est une monarchie à la fois traditionnelle, moderne, parlementaire et démocratique, qui aurait ordonné et stimulé de haut les mouvements d’un grand peuple libre ». Il est probable que les socialistes français n’auraient pas plus contesté cette monarchie royale que leurs camarades anglais, suédois, espagnols…
Vous vous souvenez sans doute que la commémoration de la Révolution française s’est terminée par une cérémonie à Valmy, sous l’égide de François Mitterrand. Mais l’anniversaire de la Première République a été passé sous silence - sauf par Blandine Kriegel, Pierre Chaunu, Claude Nicolet et….votre serviteur qui ont animé un long et beau débat sur France Culture à cette occasion. Blandine Kriegel est revenue par la suite sur les raisons de cet « oubli » : « En 1792, la République n’a pas été proclamée ex abrupto, par une déclaration solennelle : sa date de naissance, le 21 septembre, est celle de l’abolition de la royauté et c’est seulement le lendemain que les actes officiels ont été datés de l’An I de la République. Pourquoi ? Tout simplement parce que les « républicains » de 1792 avaient la conviction de vivre déjà dans un régime républicain – un régime républicain monarchique. Il a fallu les événements que vous connaissez pour que le destin de la République en France devienne antimonarchique. Les constituants de 1789, y compris Robespierre, souhaitaient que la monarchie renouvelle son contrat avec le peuple contre les ordres privilégiés. Mirabeau s’est efforcé de convaincre Louis XVI de renouer cette alliance, qui aurait donné une toute autre tournure à la Révolution française. Mais le roi n’a pas saisi cette chance, qui aurait permis à la République de se développer en France sous la forme d’une monarchie constitutionnelle » (5).
Nous nous reconnaissons tous deux parmi les héritiers de la Révolution française dans son œuvre positive et dans ses échecs tragiques et je voudrais bien savoir si vous êtes prêt à assumer l’intégralité de son histoire. Défenseurs et promoteurs de l’Etat de droit républicain, nous sommes tous deux confrontés à un échec. Le royaliste que je suis doit assumer l’échec des monarchiens et des monarchistes constitutionnels, confrontés à un roi qui a signé la Déclaration des droits de l’homme mais qui n’a pas voulu être le roi de la Révolution. Le républicaniste que vous êtes doit assumer l’échec de la gauche qui n’a pas su, après le 10 août 1792, donner à l’Etat une autorité légitime et un pouvoir gouvernemental dans le respect de la séparation des pouvoirs et des libertés publiques.
Faute d’avoir compris les raisons de l’échec de la monarchie constitutionnelle en 1791-1792, puis en 1848, les royalistes sont tombés à la fin du 19ème siècle dans le piège d’une « contre-révolution » figée dans ses refus : refus des principes de 1789 et de la Représentation nationale ; rejet du libéralisme politique, pourtant rationnellement monarchiste au 19ème siècle ; invention d’une idéologie absolutiste, corporatiste et décentralisatrice qui caricaturait l’ancienne monarchie ; apologie du pétainisme.
Faute d’avoir compris les raisons de l’échec du parti républicaniste en 1792-1795, la gauche s’est enfermée dans son préjugé antiautoritaire, dans sa peur panique des Grands Hommes de la République, au mépris de la philosophie classique et moderne. Elle a donc laissé sans solution la question du Gouvernement et celle de l’autorité du chef de l’Etat. Ce qui nous a valu deux épreuves : le retour de l’autorité refoulée sous la forme de l’extrémisme autoritaire du Comité de Salut public, du coup d’Etat bonapartiste et des deux empires napoléoniens ; la lente et longue dérive dans les discontinuités et les impuissances du régime d’Assemblée sous les 3ème et 4ème République.
Acceptez-vous de réfléchir sur les impasses du républicanisme ? Il ne s’agit pas d’entrer dans la repentance mais de chercher une issue au problème institutionnel que se pose à nous tous, Monsieur le Député, et sur lequel je reviendrai dans la prochaine lettre que je vous adresserai.
***
(1) Cf. sur mon blog la Chronique 45 : Prendre Montebourg au sérieux
(2) Cf. Marcel Gauchet : La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002.
(3) Blandine Kriegel, Philosophie de la République, Plon, 1998.
(4) Blandine Kriegel, La République et le Prince moderne, PUF, 2011.
(5) Entretien accordé à « Royaliste », n° 625, 1994
Selon les préceptes imbéciles de la communication, Nicolas Sarkozy et ses partisans se sont efforcés de rassurer les Français dans leurs allocutions de fin d’année. La propagande s’est faite en trois temps : la situation est grave mais pas désespérée ; le président protège la population ; la sauvegarde de l’emploi est prioritaire.
Pourquoi l’affichage d’une aussi soudaine détermination ? Parce que les logiques conjointes de la crise et de la rigueur font progresser le chômage. Toutes catégories confondues, les chômeurs sont officiellement plus de 4 500 000 auxquels il faut ajouter au moins 500 000 personnes non-inscrites à Pôle emploi ou radiées.
Face à cette catastrophe, les mesures annoncées sont dérisoires et malfaisantes : sous divers emballages qui seront mis au point en janvier, on va encourager le chômage partiel et la baisse des salaires. Comme de coutume, les annonces en langue de bois ont été accompagnées de quelques hommages du vice à la vertu : taxe sur les transactions financières et contribution pour « les importations qui font concurrence à nos produits avec de la main d’œuvre à bon marché ». Cette formulation alambiquée est destinée à faire plaisir aux partisans du protectionnisme – sans bouleverser ni même modifier l’orientation ultralibérale de l’Union européenne. C’est, une fois de plus, prendre les Français pour des imbéciles.
Ce mépris incite à prendre Nicolas Sarkozy au piège de ses propres mots. Une plume avisée a inscrit dans son message du 31 décembre trois vœux auxquels nous souscrivons : « sortir de la crise » ; « construire un nouveau modèle de croissance » ; faire naître une nouvelle Europe ».
Pour sortir de la crise, il faut reconnaître ses causes premières : le libre-échange, la dérégulation financière et l’euro. Au vu des effets dévastateurs de la prétendue monnaie unique, il faut décider en urgence la sortie de la zone euro. Le plan exposé par Jacques Sapir (1) suppose la volonté politique dont se targue l’Elysée : réquisition de la Banque de France, afin qu’elle crédite le Trésor public de la somme (500 ou 750 milliards d’euros) qui permettrait le rachat prioritaire de la dette des non-résidents. Toutes les nations victimes de la « monnaie unique » auraient intérêt à mener de manière concertée cette politique de création monétaire. Placée devant le fait accompli et privée de tout moyen de coercition, l’Allemagne serait obligée de sortir de l’euro en subissant la réévaluation du mark ou d’accepter les décisions de ses partenaires. Nicolas Sarkozy peut, dès à présent, engager cette épreuve de force salvatrice.
Pour construire un nouveau modèle de croissance, il faut commencer par organiser la protection de l’Union européenne contre les agressions monétaires et commerciales extérieures – celles de la Chine tout particulièrement. Pour reprendre la métaphore cent fois utilisée dans nos colonnes : on ne construit pas une maison sous les bombes. Après une forte dévaluation, toutes les mesures de protection tarifaires et non-tarifaires doivent être mises en œuvre et modulées selon la politique commerciale adoptée par les gouvernements de l’Union ou, à défaut d’accord rapide, par le gouvernement français.
Il faudra aussi contrôler strictement les centres économiques et financiers : nous avons demandé la nationalisation du crédit et de secteurs-clés de l’industrie ainsi que le contrôle strict de la circulation des capitaux. Telles sont les conditions décisives d’un plein développement qui nous permettrait de relancer une politique de juste répartition des revenus et de renforcer notre système de protection sociale. Nicolas Sarkozy peut, s’il le veut, réaliser les promesses qu’il avait faites en 2007 : plein emploi et hausse du pouvoir d’achat.
Pour faire naître une nouvelle Europe, il faudrait cesser de réduire l’Union européenne à la zone euro et celle-ci au directoire allemand. L’Europe doit prendre sa dimension continentale sous la forme politique d’une confédération des Etats européen comprenant la Russie et la Turquie ainsi que l’ensemble des pays balkaniques. C’est un projet à long terme, qu’il faut donc entreprendre dès à présent. Si Nicolas Sarkozy s’y décidait, ce serait une révolution…
Bertrand RENOUVIN
(1) Cf. l’article publié dans Le Monde du 2 décembre 2011.
Article publié dans le numéro 1004 de « Royaliste » - 2012
Deux économistes ont récemment publié un livre important sur la Chine (1). Antoine Brunet, a été économiste en chef au Crédit lyonnais puis à la banque HSBC avant de fonder « AB Marché », société d’analyse de la conjoncture et des marchés. Jean-Paul Guichard, professeur à l’université de Nice Sophia-Antipolis, est titulaire d’une chaire Jean Monnet de l’Union européenne. Tous deux exposent la stratégie des dirigeants chinois, montrent l’étendue de leurs conquêtes et nous pressent d’y résister.
La crise qui a commencé en 2007 aux Etats-Unis s’aggrave car les dirigeants des Etats-Unis et de l’Union européenne ne veulent pas voir que sa cause première est le libre-échange. Tous adhérent à l’idéologie du laisser-faire qui a déjà profondément bouleversé les rapports de force sur le marché mondialisé. Alors que beaucoup à gauche s’obstinent à présenter la Chine comme un pays du tiers-monde, pauvre et méritant, il est chaque année plus évident que nous sommes confrontés à un impérialisme chinois, implacable à l’égard des peuples qu’il oppresse et qui déploie à l’égard du reste du monde une agressivité monétaire et commerciale qui provoque de considérables dégâts.
Dans le livre qu’ils consacrent aux ambitions chinoises, Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard montrent par quels moyens la Chine met en œuvre sa stratégie :
Le taux de change est son maître atout : à partir de 1989, la Chine a procédé à des dévaluations successives (de 50 % au total) qui stimulent massivement ses exportations et qui lui assurent un coût salarial 80 fois inférieur à celui des Etats-Unis - alors que le coût salarial dans les pays dits émergents est 40 fois inférieur. De plus, les dirigeants chinois ont tiré la leçon de l’expérience malheureuse faite par le Japon, qui fut contraint de renoncer au contrôle des changes en 1980 sous la pression américaine et qui fut entraîné vers une crise bancaire et financière dont le pays n’est toujours pas sorti. La Chine, quant à elle, maintient le strict contrôle des changes mis en place en 1949, assorti de lourdes sanctions pour les contrevenants.
La main d’œuvre chinoise constitue la fameuse « armée de réserve » massive, sous-payée et très surveillée. Cette masse corvéable assure la rentabilité maximale des investissements directs américains et européens en Chine.
La dictature exercée par le Parti communiste permet d’imposer à tous les acteurs économiques une stratégie cohérente, d’autant plus efficace qu’elle est mise en œuvre sur un marché ouvert et grâce à des groupes de pression complices, quoique « bourgeois », aux Etats-Unis et dans l’Union européenne.
Ce n’est pas le mécanisme spontané du marché qui explique les succès chinois, mais les décisions politiques prises par un pouvoir qui dispose de tous les leviers de commande et qui réprime violemment la population exploitée.
Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard donnent un tableau précis de la puissance chinoise qui est :
La première puissance commerciale du monde. En 2009, ses exportations ont dépassé pour la première fois celles de l’Allemagne et distancent largement celles des Etats-Unis et du Japon. L’excédent commercial chinois est le plus élevé du monde : officiellement 250 milliards de dollars par an, probablement 600 milliards de dollars selon les calculs effectués hors de Chine.
La première puissance financière du monde : ses réserves de change totales sont estimées à 4 000 milliards de dollars – officiellement 2 900 milliards seulement – soit 30 à 40% des réserves de change mondiales. Point important : fin avril 2010, la Chine détenait 850 ou 900 milliards de dollars d’obligations de l’Etat américain et 630 milliards d’obligations d’Etats de la zone euro.
Une puissance économique égale à celle des Etats-Unis : le produit intérieur brut réel chinois représenterait, comme le PIB américain, 20% du PIB mondial.
Une grande puissance technologique qui démontre à quel point ceux qui vouaient la Chine à la sous-traitance et aux produits bas de gamme ont pu se tromper : la Chine exporte des ordinateurs et des trains à grande vitesse, et bientôt des avions et des centrales nucléaires.
Une grande puissance militaire, la troisième pour le nombre de missiles nucléaires après les Etats-Unis et la Russie, la deuxième pour le nombre de sous-marins nucléaires, devant la Russie (2).
Cette puissance accumulée permet à la Chine de mener une politique extérieure conquérante : elle a établit en 2010 une relation privilégiée avec l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) et elle est la partenaire de la Russie dans l’Organisation de Coopération de Shanghai à laquelle participent quatre républiques d’Asie centrale. Par ailleurs, la Chine investit massivement sur le continent africain et elle est en mesure de marquer des points décisifs en Europe depuis que le sommet européen du 26 octobre 2011 a décidé de solliciter l’aide financière de Pékin.
Nous sommes bien en présence d’un nouvel impérialisme, qui est en pleine phase offensive. Le déploiement de cet impérialisme, pour le moment pacifique, provoque une déstabilisation de l’Europe et des Etats-Unis d’autant plus violente que les oligarchies occidentales restent passives – quant elles ne sont pas activement complices. Les démonstrations d’Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard sont à cet égard indiscutables. Mais c’est à tort, selon moi, qu’ils présentent la Chine comme un pays totalitaire, agissant à la manière d’un rouleau compresseur. Comme à la grande époque des impérialismes américain et soviétique, il me paraît nécessaire de souligner les points faibles et les contradictions de l’adversaire :
Le pouvoir politique chinois impressionne par sa cohésion apparente mais il n’est plus totalitaire : manquent la religiosité séculière et le guide absolument génial qui permettent la mobilisation totale du peuple et la liquidation physique des déviants. Reste une dictature appuyée sur le parti unique, l’armée et la police : de quoi assurer la surveillance des dissidents et leur emprisonnement, qui suscitent des protestations beaucoup trop faibles. Mais la terreur a été remplacée par un pacte entre le pouvoir politique, les classes moyennes qui bénéficient de la croissance économique (250 millions de Chinois environ, sur 1,3 milliards) et les populations qui adhérent au nationalisme revanchard qui a remplacé l’idéologie maoïste.
L’affaiblissement du pouvoir central chinois permet d’envisager une mise en échec de ses dirigeants, guettés comme tous les dictateurs par une volonté de toute puissance qui se heurte un jour où l’autre à des obstacles imprévus ou trop longtemps négligés. La lutte du peuple tibétain et la résistance du peuple ouïghour font peser une menace sérieuse sur l’unité de la Chine. Les révoltes sociales, très nombreuses, peuvent contribuer à la déstabilisation de la dictature qui, plus largement, se heurte ou se heurtera au désir universel de liberté. La faiblesse de la Chine tient aussi à sa démographie : la politique de l’enfant unique, avantageuse à court terme, va exposer la Chine a de très sérieuses difficultés car, dans vingt ans, on comptera un actif pour un inactif (3).
Bien entendu, nous ne saurions attendre que le colosse s’effondre. C’est dès à présent qu’il faut agir pour faire échec à la Chine. On peut discuter sur le point de savoir si l’Empire du Milieu vise ou non l’hégémonie mondiale mais sa stratégie agressivement dominatrice, telle que l’analysent Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard, est une réalité incontestable. Aujourd’hui destructrice des économies européennes, la politique monétaire chinoise sera sans doute accompagnée, dans les prochaines années, d’une politique militaire qui pourrait être redoutable pour les nombreux pays voisins de la Chine. Contre le groupe de pression prochinois, très puissant en France, il faut faire campagne pour que les futurs responsables politiques de notre pays prennent conscience du danger et agissent sans plus tarder. Les propositions d’Antoine Brunet et de Jean-Paul Guichard sont à cet égard pertinentes et percutantes :
- Il faudrait pouvoir dévaluer les monnaies occidentales contre le yuan ce qui suppose, en Europe, une autre conception de la politique monétaire. Pour le moment impossible, cette politique devra voir le jour après l’éclatement de la zone euro ;
- Il faudra, contre le protectionnisme monétaire chinois, organiser la protection économique concertée des économies nationales menacées de destruction par l’offensive chinoise. D’où le projet de création d’une nouvelle Organisation mondiale du commerce, en rupture avec le dogme libre-échangiste de l’actuelle OMC et qui permettrait une organisation des échanges entre les pays libérés de la pression chinoise. Cette contre-offensive devrait avoir des conséquences importantes sur la situation sociale et politique à l’intérieur de la Chine.
Les réflexions des deux auteurs sur la montée en puissance diplomatique et militaire de la Chine et sur ses prétentions territoriales – en Sibérie, en Mongolie – et sur le début d’une colonisation de peuplement en Asie centrale confirment selon nous la nécessité de l’organisation politique de l’Europe continentale, impliquant une alliance étroite avec la Russie qui s’apercevra bientôt qu’elle est directement menacée par l’offensive chinoise, et avec la Turquie. Le quarteron d’intellocrates qui donnent dans l’hystérie antirusse et les journalistes qui vivent au temps de la guerre froide doivent être combattus plus durement que jamais ; les démagogues qui tentent d’exciter les Français contre la Turquie francophile au prétexte qu’elle est peuplée de musulmans doivent être renvoyés à leur inculture et à leurs bassesses électoralistes.
La tâche est immense mais le sentiment d’humiliation ressenti lorsque les européistes aux abois ont décidé de faire appel à l’aide chinoise va contribuer à développer la volonté de résistance, qu’il faut maintenir à l’écart des pulsions nationalistes. C’est à une défense économique et militaire du continent européen qu’il faut se préparer.
***
(1) Antoine Brunet, Jean-Paul Guichard, La visée hégémonique de la Chine, L’impérialisme économique, L’Harmattan, 2011.21 €.
(2) Cf. la revue DSI – Défense & Sécurité internationale, n° 15 hors série : « Chine, le géant militaire du 21ème siècle ». 10, 95 €.
(3) Cf. Isabelle Attané, Au pays des enfants rares, Fayard, 2011. 19 €.
Comment avez-vous pu, vous les Italiens, porter Berlusconi au pouvoir et accepter qu’il y reste aussi longtemps ? A cette question inlassablement posée par ses amis français, Corrado Augias a répondu par un livre (1) d’une remarquable pertinence.
Pour comprendre l’attrait exercé sur les Italiens par un aventurier sans scrupule, il faut mettre de côté les souvenirs éblouis de nos voyages dans la péninsule et remonter loin, très loin, dans l’histoire de l’Italie. Après la chute de l’empire romain d’Occident en 476, l’Italie se fragmente et ne retrouve son unité qu’en 1861. La géographie favorise les particularismes et la division entre le Nord et le Sud mais c’est surtout l’absence d’Etat qui explique la floraison de cités rivales. Celles-ci ont en commun la langue, la religion, la culture mais « sans Etat, l’idée de « Nation » ne se concrétise pas » et l’Italie devient le jouet des grandes puissances.
Alors que les Capétiens affirment obstinément l’indépendance du royaume à l’égard de l’empereur et du pape, les pontifes romains deviennent les véritables souverains d’une partie de l’Italie : « Machiavel avait décrit la clé de leur pouvoir : ils empêchent chaque seigneur ou souverain d’unifier la péninsule, tout en n’ayant pas eux-mêmes la force suffisante pour le faire directement ». La Contre Réforme accentue et durcit la tendance : faute d’Etat en charge du temporel, l’Eglise catholique exerce à la fois un pouvoir politique et spirituel qui décourage les velléités politiques et la libre réflexion intellectuelle. D’où le fort contraste entre la France et sa sœur latine : « Entre l’été 1789 et le printemps 1871, les Français ont fait quatre révolutions, sans compter tous les mouvements protestataires. En Italie, une révolution comme celle de 1789 – ou comme celle de 1688 en Angleterre – n’a jamais eu lieu. Les Italiens ont connu des rébellions, des soulèvements et des révoltes locales, mais jamais une véritable révolution partie du peuple ». La révolution de janvier 1799 qui institue la République à Naples se fait sans le peuple et elle succombe sous les coups d’une Armée de la sainte Foi tout aussi réactionnaire que populaire. L’expérience républicaine de 1798 à Rome fut tout aussi brève : c’est le général Berthier qui l’imposa brutalement. La deuxième République (9 février-4 juillet 1849) eut tout juste le temps de se donner une constitution libérale et démocratique très inspirée par les idées françaises mais c’est le président de la République … française, Louis-Napoléon Bonaparte, qui brisa militairement le jeune régime pour complaire au pape. « Une fois sur le trône, Pie IX s’empresse d’annuler la Constitution, d’enfermer à nouveau des juifs dans le ghetto et de rétablir la peine de mort, abolie par la République ».
On sait que l’énergie fédératrice de la dynastie piémontaise permit de réaliser l’unité italienne, proclamée le 17 mars 1861 et complétée par la prise de Rome que la chute de Napoléon III rendit possible. Mais la péninsule reste marquée par sa longue dislocation. Le poids de l’Eglise catholique, toujours très important, s’est exercé tout au long de la guerre froide par le biais de la Démocratie chrétienne, puis par le soutien accordé jusqu’au bout à Silvio Berlusconi. C’est une des raisons de la longévité politique du scandaleux personnage mais pas la plus déterminante. Le Cavaliere est le résultat sordide de la libéralisation des ondes, qu’il sut utiliser avec un parfait cynisme et une inculture hautement revendiquée : « la culture est ennuyeuse, nous sommes drôles ; la gauche est triste, nous sommes gais ; les règles enchaînent, nous vous offrons la liberté » : tel fut le message subliminal diffusé par une télévision qui donna naissance à un télé-parti – Forza Italia !
Plus difficile à dire, mais Corrado Augias n’hésite pas : l’Italie n’existe pas encore tout à fait dans l’esprit du peuple italien. Les Italiens restent pris dans un « familialisme amoral » qui protégeait contre les violences extérieures mais qui explique la puissance et le prestige de la mafia. Certes, pendant la guerre froide, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste avaient engendré au fil des luttes politiques une dynamique de l’unité nationale confortée par le développement industriel. Mais la chute du Mur de Berlin a fait surgir la Ligue du Nord séparatiste sur laquelle Silvio Berlusconi s’est appuyé tout en s’alliant avec des néofascistes de plus en plus assagis. Le Cavaliere a su balayer large tout en suscitant très habilement un désir d’identification d’une masse d’électeurs déboussolés par la disparition des deux principaux partis politiques, par la désindustrialisation et par une certaine forme de modernité. « On vote pour un désir », écrivait récemment Jacques-Alain Miller. On vote aussi par peur du vide et Silvio Berlusconi a compris comment il pouvait combler ce vide en racontant que les communistes étaient des envieux et les riches des gens généreux. Le cynisme et la vulgarité plutôt que rien : «…quand la demande politique s’est transformée en demande de divertissement et de spectacle, l’Italie a trouvé l’homme capable de donner ce nouveau visage à la politique : blagues, feux de la rampe, promesses inutiles ».
Vieil acteur outrageusement grimé, Silvio Berlusconi a été éjecté de la scène par un syndicat de banquiers experts en déflation. Un temps distrait par un clown lubrique, le peuple italien va retrouver le chemin de la politique.
***
(1) Corrado Augias, L’Italie expliquée aux Français, Café Voltaire, Flammarion 2011. 12 €. Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza. Toutes les citations sont tirées de ce livre.
***
Article publié dans le numéro 1003 de « Royaliste - 2011
Le choix de la rigueur s’impose, dit-on, pour sortir de l’abîme du déficit et de la dette et pour retrouver, dans l’équilibre du budget, le chemin de la croissance. Telle est la doctrine officielle, qui a produit la « règle d’or » que les pays obéissant à Berlin doivent inscrire dans leur constitution.
Nous avons souvent montré que la théorie de l’équilibre budgétaire était fausse et par conséquent dangereuse pour l’économie. Nous publierons de nouvelles analyses, nous donnerons toutes les références nécessaires mais il n’est pas besoin d’avoir un diplôme d’économie politique pour faire un constat qui se trouve dans la presse quotidienne : la rigueur conduit à la récession.
En Grèce, la contraction du Produit intérieur brut (PIB) sera en 2011 supérieure à 5,5% et le pays connaît « la récession la plus profonde » de son histoire, selon les termes employés par le Premier ministre.
Au Portugal, le recul du PIB sera probablement de 1,6% cette année et de 3% l’année prochaine, soit la pire récession subie depuis la révolution démocratique de 1974.
En France, le PIB va baisser de 0,3% au quatrième trimestre de 2011 et suivra la même pente au début de l’année prochaine ce qui signifie que nous sommes en train d’entrer à notre tour dans la récession.
Bien entendu, les oligarques ne songent pas une seconde à remettre en cause les mesures d’austérité ; au contraire, ils répondent à la récession qui creuse les déficits publics par une rigueur accrue et ils annoncent le retour à une improbable « confiance ». Nous l’avons dit cent fois, comment avoir confiance quand la baisse des dépenses publiques, le chômage et la pauvreté découragent les investissements privés et font baisser la consommation des ménages ?
Pendant les fêtes de fin d’année, la foule dans les magasins ne donnait pas l’impression d’un pays en crise. Il y a heureusement une partie de la population qui n’est pas encore touchée par la baisse du pouvoir d’achat mais il faut aussi prendre en compte les sacrifices consentis pour acheter les cadeaux et commander les repas rituels – sans oublier le recours au crédit à la consommation, excessivement coûteux.
Nous pouvons donc très facilement comprendre que la récession engendre la récession et que les récessions nationales vont se cumuler au risque de nous entraîner vers une grande dépression dans laquelle l’Allemagne finira elle aussi par sombrer : si nous avons de moins en moins d’argent, nous réduirons nos achats de produits allemands et les classes moyennes n’iront plus passer leurs vacances en Espagne, en Italie et en Grèce.
Ce qui reste difficile à comprendre, c’est la persévérance dans l’erreur des milieux dirigeants qui, pourtant, ne cessent d’invoquer la « réalité ». L’aveuglement volontaire des oligarques n’a pas de cause unique. Il faut selon moi additionner l’influence des milieux financiers qui sont en complète osmose avec les dirigeants politiques, le manque de réflexion provoqué par une vie trépidante et la vision à court terme obscurcie par l’empilement des sondages, l’isolement provoqué par le mode de vie luxueux et la protection policière, la réduction du réel à la statistique, les fantasmes collectifs qui coïncident avec l’intérêt des rentiers (peur de l’inflation), les croyances engendrées par des bricolages idéologiques portant sur le marché mondialisé. S’y ajoute un moralisme implicite : « les gens » auraient besoin de discipline car ils « vivent au-dessus de leurs moyens » ; c’est donc pour leur bien qu’on leur impose des sacrifices, avec une jouissance masquée par le discours compassionnel.
La classe dirigeante ne voit pas que sa corruption fait scandale ; elle croit que les Français ont la mémoire courte et fait confiance à ses communicants pour effacer à coup de slogans ses mensonges, ses reniements et ses turpitudes. A droite, au centre, à gauche, on annonce qu’on va « produire français », « acheter français », faire du « patriotisme industriel » sans enfreindre les règles européennes, sans recourir à la protection économique, sans sortir de l’euro et dévaluer la monnaie ! C’est reconnaître la force du courant protectionniste. C’est aussi prendre les Français pour des imbéciles. Cette humiliation est permanente. Il n’y a aucune chance qu’elle soit oubliée.
***
Editorial du numéro 1003 de « Royaliste » - 2011
C’est l’évidence ! Nicolas Sarkozy est un candidat en campagne qui a le pouvoir exorbitant de pouvoir mobiliser les services de l’Etat pour ses déplacements et réunions. Mais à Toulon, devant ses militants, le discours du président de l’UMP n’était pas seulement un discours de candidat. C’était un discours de guerre. Le président des riches mène sa guerre de classe pour lui et les siens – banquiers, exilés fiscaux, associés et débiteurs de trafiquants de haut vol.
Si Nicolas Sarkozy était un président tout entier absorbé par sa tâche, il n’attaquerait pas les socialistes dans un discours officiel mais se montrerait soucieux de rassembler les Français par delà les polémiques partisanes. Si Nicolas Sarkozy était un homme en relation avec le peuple français, il s’adresserait à nous sur les places publiques comme naguère le général de Gaulle au lieu de se déplacer comme un despote oriental. Ce serait risible, si l’homme ne concevait pas son action comme une série d’actes guerriers où la ruse a sa part.
Tromper l’ennemi est la marque des bons généraux. Nous n’avons affaire qu’à des spadassins qui dévoilent leurs manœuvres pour se donner de l’importance. Bien avant le discours de Toulon, nous avons su par la presse que le texte serait écrit par le souverainiste Henri Guaino pour la forme et par l’européiste Xavier Musca pour le fond avec une intention très claire : « l’idée est de faire accepter des abandons de souveraineté au profit de l’Europe, en mettant un peu de talc national » expliquait au Monde un proche du président.
Ce « talc national » n’était pas destiné à Marine Le Pen, contrairement à ce qu’elle a déclaré. La cible lepéniste est traitée par Claude Guéant, qui multiplie les annonces xénophobes en supposant que les électeurs du Front national sont racistes selon le préjugé méprisant de la droite (1). A Toulon, l’opération d’enfumage et de neutralisation visait le vaste parti patriote qui adhère aux thèses de Jacques Sapir et d’Emmanuel Todd, qui milite pour Nicolas Dupont-Aignan ou Arnaud Montebourg, ou qui cherche encore celui qui incarnera le salut public. A cet électorat dispersé mais cohérent dans ses refus et ses projets, Nicolas Sarkozy a tenu des propos directement recopiés chez les économistes hétérodoxes : dénonciation de « l’idéologie du laisser-faire », de la « globalisation financière », de la « machine à fabriquer de la dette », des « ravages de la mondialisation sans règles », de la déflation, de « l’Europe ouverte à tous les vents ».
Vieux militants du parti patriote, nous tenons à dire à Henri Guaino que son nuage de talc n’a pas eu d’effets apaisants. Au contraire. Nous avons la conviction que nous avons été, une fois de plus, pris pour des imbéciles. Comme tous les communicants, ceux de l’Elysée croient que le consommateur ciblé achète les mots et images qui lui font plaisir puis absorbe sans plus réfléchir la marchandise frelatée. Erreur ! Nous avons lu toute la notice et constaté que les prescriptions étaient en totale contradiction avec l’analyse. Défense de la réforme des retraites, conçue pour impressionner les agences de notation. Annonce de la TVA sociale demandée par le patronat. Reprise des idioties ultralibérales sur le déficit budgétaire et l’endettement. Condamnation du protectionnisme abusivement présenté comme un isolement. Refus de « plus de supranationalité ».
Puis cette misérable entourloupe verbale : « L’Europe, ce n’est pas moins de souveraineté, mais davantage de souveraineté parce que c’est davantage de capacité d’agir ». Autrement dit, on aliène sa liberté pour retrouver la liberté, à la manière dont les pays communistes soumis à Moscou bénéficiaient de la puissance soviétique… En Europe de l’Ouest, nous ne vivrons pas sous la menace des chars mais selon la logique de la zone euro, génératrice de délocalisations, de bas salaires, de récession et de chômage - puisque Nicolas Sarkozy veut à tout prix défendre la prétendue monnaie unique. Et nous vivrons sous l’imbécile « règle d’or » que la chancelière nous commande d’adopter et selon la discipline allemande qui doit être gravée dans le marbre d’un traité.
Que le parti patriote, toutes tendances confondues, exige l’organisation d’un référendum !
Bertrand RENOUVIN
(1) « Les Français ne sont pas racistes, ils sont malheureux » (Emmanuel Todd).
Editorial publié dans le numéro 1002 de « Royaliste - 2011
NOTRE SOUCI POLITIQUE
De nos mille numéros, que peut-on retenir d’essentiel ? Une critique engagée de l’actualité telle que la comprend notre « intellectuel collectif » : inscription de l’événement national et international dans la dynamique de l’histoire, volonté de participer à la vie politique et de contribuer à la mise en œuvre du projet national sans rien céder sur nos principes.
Ces principes, nous les avons peu à peu reconnus au fil d’intenses discussions qui se poursuivent et qui nous ont permis de donner corps à un ensemble de fidélités et d’engagements, ordonnés dans le souci de la raison politique.
Amour discret mais fervent de la patrie, qui se passe de commentaire et qui nous unit à tous les autres Français, présents ou en devenir.
Volonté de servir la République, classiquement conçue comme bien commun, qui a pris dans la nation française la forme concrète d’un Etat de droit fondé sur la Déclaration de 1789 et sur les Préambules de 1946 et 1958.
Fidélité aux Bourbons-Orléans, héritiers de la tradition capétienne - sans que celle-ci soit mythifiée. Nous tenons à examiner le passé en toute rigueur, grâce aux lumières apportées par des historiens de toutes opinions.
Quant à la tradition royaliste, nous ne saurions l’exprimer tout entière. Nous sommes reliés au monarchisme libéral – aux monarchiens et monarchistes constitutionnels qui ont voulu en 1789 le Roi et la Révolution et qui ont établi, après le retour de la monarchie en 1814 et la révolution de 1830, le régime parlementaire. Nous sommes reliés aux royalistes inspirés par le christianisme social, qui contribuèrent à poser les fondements du système français de protection sociale.
Parmi tant d’autres Français, nous sommes fidèles au général de Gaulle, à la Résistance, au programme du Conseil national de la Résistance – aux révolutions réussies de 1944 et de 1958.
Dans le domaine des institutions, cela signifie que nous défendons la Constitution de la Vème République contre les nostalgiques du régime d’Assemblée et contre les autocrates - avec la volonté, qui nous est propre, de transformer la monarchie élective en monarchie royale pour équilibrer le régime parlementaire et mieux garantir la démocratie.
Au-delà de la question du régime politique, nous voulons repenser le Politique en tant que tel dans son autonomie et selon ses limites – enjeu crucial à une époque où la finance domine l’économie et où les ultralibéraux tentent de substituer une « gouvernance économique » au gouvernement politique qui est la condition première de la justice sociale et de la liberté.
C’est la Liberté qui a inspiré notre combat contre le totalitarisme à l’époque du maoïsme triomphant, notre engagement aux côtés des dissidents de l’Est européen, notre hostilité à la dictature exercée par le Parti communiste chinois qui fait aujourd’hui l’objet, à droite et parfois à gauche, d’une coupable tolérance. C’est pour la Liberté que nous combattons l’ultralibéralisme qui impose ses recettes d’appauvrissement généralisé, ses techniques d’exploitation et de destruction de la personne humaine, son entreprise de dévaluation de toutes les valeurs.
C’est le souci primordial de la justice qui nous fait refuser la destruction du système français de protection sociale, et participer aux luttes de classes pour qu’il soit développé dans le proche avenir.
En opposition frontale à la pensée dominante, nous n’avons cessé d’affirmer que la nécessité de la nation. Nous la définissons, selon la tradition française, comme la réalisation d’un projet historique grâce à la construction progressive d’un Etat de droit. Ce qui implique le rejet du nationalisme, qui se fonde sur une introuvable ethnicité. Pour nous, la nation est la condition première de la démocratie et l’élément constitutif de l’Europe qui se détruirait si, par pure hypothèse, des oligarques réussissaient son intégration fusionnelle. C’est pourquoi nous avons repris le projet d’une confédération des Etats nationaux de notre continent.
C’est dire que notre journal, toujours attentif à l’actualité, se situe dans le temps long de l’histoire. Cette œuvre collective sera reprise, critiquée, enrichie par nous et par d’autres que nous. De l’aventure commencée voici quarante ans, nous connaissons le sens mais pas l’aboutissement. Comme toujours en France, c’est la Liberté qui guide nos pas.
***
Editorial publié dans le numéro 1000 de « Royaliste » - 2011
Où il est montré comment les Etats-Unis et leurs alliés font le jeu de leurs ennemis avec la bénédiction tonitruante des médias.
Ne pas se tromper d’adversaire est chose relativement facile. Ne pas se tromper sur l’adversaire est beaucoup plus compliqué car il faut se méfier de soi-même - de ses préjugés, de sa haine qui obscurcit le jugement, de ses connaissances trop souvent lacunaires. Quand on fait le compte des défaites diplomatiques et militaires, quand on songe aux cadavres inutilement accumulés, il est trop tard. Exemple : la « guerre globale à la terreur » menée par les Américains et couverte de manière imbécile par les grands médias.
Une somme impressionnante d’erreurs et de fautes est mise en évidence par Alain Chouet, ancien directeur du renseignement de sécurité à la DGSE (1). Après trente ans passés dans les services spéciaux, cet arabisant, fin connaisseur de l’Islam, livre des informations et des réflexions qui dissipent les fausses représentations de la menace islamiste, si massivement diffusées depuis le 11 Septembre.
La commémoration du dixième anniversaire de l’opération terroriste a confirmé ce que quelques observateurs avaient déjà osé souligner : c’est la télévision qui a donné à Al Qaïda (ou plutôt la Qaïda) son extraordinaire notoriété et c’est pour la télévision que les attentats ultérieurs ont été commis à Madrid et à Londres. Ces défaites subies par les Etats visés et leurs services de sécurité ont été amplifiées de manière inouïe par une mise en scène compassionnelle. Comme l’écrit Alain Chouet, « les médias qui font de la surenchère à l’horreur, qui la déclinent en boucle dans les pages de leurs journaux ou sur les chaînes d’information continue, les experts autoproclamés et apocalyptiques qui en font commerce sur les plateaux télé entrent complètement dans la stratégie des terroristes ».
Sans que le moindre complot soit tramé à la Maison Blanche, la propagande américaine a utilisé le spectacle médiatique et l’a orienté vers l’incarnation du Mal : Oussama Ben Laden. Mais celui-ci n’était qu’un personnage secondaire, utilisé par le prince Turki, chef des services spéciaux saoudiens de 1977 au 1er septembre 2001 et qui se concentra sur le théâtre afghan – là où les terroristes arabes comptaient infiniment moins que les bases pakistanaises de ceux qui combattent les Américains.
Jacques Chirac et Lionel Jospin ont entraîné la France dans cette guerre absurde qui va se conclure par le retour des Talibans. Le bilan de ces dix années de guerre menées en Irak et en Afghanistan est accablant : les Américains se sont faits haïr, ils ont semé la haine des musulmans qui sont ou se sentent l’objet de toutes les suspicions. C’est ainsi que les Américains et leurs supplétifs occidentaux ont fait et font encore le jeu des terroristes : la stratégie des fondamentalistes était de dresser les musulmans contre l’Europe et les Etats-Unis, et de faire en sorte que les citoyens musulmans des pays occidentaux se sentent de plus en plus en plus mal à l’aise dans leur patrie. En France, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, qui cultivent la suspicion sur l’Islam, sont dans cette logique de « guerre des civilisations » qu’ils ont déclenchée et qui a été aggravée par le rejet de la Turquie – que les islamistes veulent justement séparer de l’Europe.
Alain Chouet a raison de dénoncer la fiction du « monde musulman » tout entier tourné contre ce qu’on appelle « Occident ». On ne veut pas voir que les attentats terroristes frappent surtout les musulmans – en Irak, au Pakistan. Ce « monde musulman» est ravagé par les guerres entre nations (Irak-Iran, la plus sanglante de toutes), par les guerres civiles et par d’irréductibles conflits religieux : ainsi, « l’Arabie saoudite et l’Iran islamique vivent sous le régime des anathèmes croisés. Chacun de ces deux régimes, aussi illégitimes l’un que l’autre, entend se légitimer par la religion. Or il n’y a pas de place pour les deux ensemble ». Quand comprendra-t-on que tous les Iraniens – pas seulement les mollahs – veulent disposer d’un armement nucléaire pour se protéger de l’Arabie saoudite et du Pakistan – non pour attaquer l’Europe de l’Ouest et Israël ?
Au lieu de se faire de fausses frayeurs avec Téhéran – ce qui n’empêche pas de soutenir le mouvement démocratique iranien – il faut cesser de négliger le jeu de l’Arabie saoudite. Alain Chouet rappelle que Roosevelt a passé avec Ibn Saoud un pacte – le Quincy agreement de février 1945 - aux termes duquel les Etats-Unis assuraient le soutien de la famille Saoud en échange du monopole de l’exploitation pétrolière sur le territoire saoudien. Ce pacte a été renouvelé par George W. Bush en 2005 pour une durée de soixante ans. Or l’Arabie saoudite est une théocratie ultra-rigoriste qui s’oppose à toute tentative démocratique en pays d’Islam, qui a engendré maints terroristes (dont Ben Laden) et qui finance des activités (de la Bosnie au Pakistan) qui ne sont pas compatibles avec les valeurs que les Américains prétendent incarner. Le nœud de cette contradiction pourrait être tranché par une révolution en Arabie même, contre ce fragile familialisme.
A l’heure des révolutions arabes, sur lesquelles Alain Chouet émet des avis très nuancés, il importe de prêter attention aux Frères musulmans, qui ont jusqu’à présent partout échoué mais qui vont tenter de jouer leur carte en Egypte, en Syrie, en Libye…
Les stratégies adverses impliquent des répliques politiques cohérentes, aussi éloignées que possible des discours hystériques et des visées américaines.
***
(1) Alain Chouet, Au cœur des services spéciaux, La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Entretiens avec Jean Guisnel. La Découverte, 2011. 20 €.
Article publié dans le numéro 999 de « Royaliste - 2011