« Le conformiste » est un film bien connu de Bernardo Bertolucci, diffusé en 1970. Un jeune italien des années 1920/30, rongé par le sentiment de culpabilité (un viol qu’il a subi, et le meurtre qu’il a commis), décide de se soigner psychologiquement en se rangeant résolument du côté de la normalité, en d’adoptant les standards de la conformité de la société italienne de son temps : l’ordre, l’Eglise, la famille, et bien entendu le fascisme.

Rien à voir avec Edwy Plenel, le directeur de Mediapart, me direz-vous. D’autant plus que celui-ci vient de faire scandale en associant le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin au chef de la police de Vichy en 1942, René Bousquet. Des propos qui vont à l’encontre de la bienséance : comment oser associer notre police républicaine d’aujourd’hui à la police de Vichy et à la rafle du Vel d’Hiv en 1942 ? Aujourd’hui, de toutes parts dans les médias, nous parviennent les commentaires indignés sur ces propos d’Edwy Plenel.

Bien entendu, je partage cette indignation. Le régime de Vichy est une parenthèse dans notre histoire, et tous les crimes et exactions qui ont été commis durant cette période n’ont été possibles que parce que le pays était occupé par les Nazis et que la République n’existait plus sur le territoire national. Par ailleurs, il n’y a pas d’autre exemple dans notre histoire nationale d’un pouvoir étatique abdiquant sa souveraineté au profit d’une puissance étrangère. La seule comparaison possible remonte à 1420 et le Traité de Troyes, quand Charles VI, le pauvre roi malade, donna son trône en héritage à Henri V d’Angleterre.

Pour autant, les propos d’Edwy Plenel sont-ils à ce point scandaleux ? J’ai l’impression qu’ils sont plutôt dans l’air du temps et dans la droite ligne de la vulgate mémorielle que nous subissons depuis trente ans à propos du régime de Vichy. Car il s’agit à tout prix d’affirmer que ce régime honni et unanimement condamné s’inscrit résolument dans la continuité française. « La France accomplissait l’irréparable », « il y a une faute collective », nous a dit le Président Chirac en 1995 à propos du sort des Juifs durant cette période. François Hollande a renchéri en 2012 : ce fut un crime « commis en France par la France ». Quant à Sarkozy, ce fut pire : ce n’est un secret pour personne qu’il partage plutôt le point de vue gaulliste sur cette question, repris par Mitterrand, mais il a décidé de rien dire, et de laisser dire. Par lâcheté. Car il sait ce qu’il en coûte d’aller contre la vulgate mémorielle qui condamne aujourd’hui la République pour les crimes commis par Vichy, et qui a été consacrée par la jurisprudence du Conseil d’Etat.

Peut-on reprocher à Edwy Plenel d’essayer de se soigner psychologiquement, comme le personnage principal du film de Bertolucci ? Rongé par le sentiment de culpabilité, et la honte d’être Français, il a décidé de suivre résolument les grands courants de la pensée contemporaine, et historiquement correcte, sur cette période de notre histoire. Dès lors, entre la police de Vichy en 1942 et la police républicaine d’aujourd’hui, il n’y a pas solution de continuité. Et ceux qui osent contester cela sont des gens de mauvaise foi ; des « faussaires de l’histoire » (dixit le Président Macron en 2017) ; peut-être même des « négationnistes ».

René Fiévet