Au lendemain des manifestations du 1er Mai, il est nécessaire de faire le point sur le mouvement social en cours. La dénonciation de la loi El Khomri, exprimée par une pétition massive et par des manifestations plus ou moins suivies depuis deux mois, survient dans une période de décomposition qui affecte l’Union européenne – plus particulièrement la zone euro – et les partis qui mettent en œuvre les préceptes ultralibéraux. En France, le discrédit du président de la République, du gouvernement, de la droite et de la gauche parlementaires suscite l’attente d’une nouvelle donne politique qui va s’aiguiser à l’approche de l’élection présidentielle.

Un populisme de gauche aurait pu répondre à cette attente : il n’a pas réussi à s’organiser faute d’un tribun qui, à la différence de Jean-Luc Mélenchon, aurait su concevoir une politique de reconstruction économique et sociale fondée sur le principe de souveraineté. Le populisme de droite, tel que l’exprime le Front national, est enfermé dans le paradoxe d’un souverainisme bâti sur l’exclusion d’une partie de la collectivité nationale. Le fait que le parti de Marine Le Pen soit totalement exclu du mouvement social en cours souligne cette impasse qu’une propagande apaisante ne fera pas disparaître.

Alors que l’ultralibéralisme est majoritairement rejeté, la dialectique des forces politiques ne peut, par elle-même, rien produire de salutaire ni même de positif. La dialectique des forces sociales est à terme plus prometteuse mais à plusieurs conditions qui ne sont pas encore réunies.

Le retour dans la rue des syndicats les plus contestataires et des organisations de jeunesse est une excellente surprise, après cinq ans d’absence. Les manifestations sont certes moins massives qu’en 2010 mais la CGT, Force ouvrière, Solidaires et la FSU, cela fait tout de même beaucoup plus de militants que le Parti « socialiste » et « Les Républicains » ! Seuls ces syndicats sont capables de maintenir la pression pendant le débat parlementaire sur le projet de loi El Khomri. Mais, dans le respect de l’indépendance syndicale, il faut souhaiter que la CGT et Force ouvrière décident de prolonger la lutte contre la « loi travail » par une dénonciation de la logique de déflation salariale inscrite dans l’euro et par le lancement d’une campagne internationale de soutien à la Grèce écrasée par Berlin, Bruxelles et le FMI.

Le mouvement Nuit debout ne saurait être négligé. Quant aux réunions sur la place parisienne de la République, les insultes de la droite sont aussi malvenues que les bénédictions intempestives. Selon les estimations officielles, la Nuit debout a rassemblé en avril 400 000 personnes dans 250 villes. Il s’agit donc d’un phénomène important qui pourrait annoncer, à terme, des mutations politiques de grande ampleur. Après tant d’autres, il nous faut redire que les campagnes de Podemos en Espagne et de Bernie Sanders aux Etats-Unis se situent dans le prolongement des Indignés et d’Occuper Wall Street. Mais l’histoire n’est pas réglée par des automatismes. Dans l’attente d’une étude approfondie intégrant les Nuits provinciales, nos observations directes et plusieurs reportages montrent que la tendance dominante sur la place parisienne récuse tout prolongement institué, que ce soit sous la forme d’un parti politique ou d’un lider charismatique.

La belle et pure spontanéité est chantée sur tous les tons par des individualités libérées et divers groupuscules. Ce n’est pas méprisable car il y avait bien, les premiers soirs, une recherche spontanée d’échanges politiques. Mais la spontanéité a dégénéré en un spontanéisme qui s’affirme toujours de manière négative : refus des personnalités, à quelques exceptions près, rejet de toute organisation et de toute hiérarchie mais obsession procédurière et imposition de normes implicites autorisant toutes sortes de sectarismes. Sous l’invocation de la « convergence des luttes » et malgré quelques rencontres sympathiques, les spontanéistes sont restés isolés des différents groupes de salariés du public et du privé, des agriculteurs, des syndicats. Le spontanéisme est révolutionnaire dans les propos et les attitudes mais conformiste par son individualisme et son anarchisme foncier. Il porte en lui l’échec, qui le rassure sur sa pureté. Il est antipolitique au sens où la politique n’est pas effective sans organisations, sans institutions, sans symbolique, sans incarnation par lesquelles les projets se réalisent et les conflits se médiatisent.

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Editorial du numéro 1100 de « Royaliste – 2016