Directeur de la revue Arsenal qui était proche, très proche de notre jeune mouvement royaliste, j’avais rencontré au printemps 1973 Mohammed Arkoun (1) en compagnie d’un ami trop tôt disparu, Jean-Marie Bonifay (2). L’islam était à cette époque en dehors du débat politique et Mohammed Arkoun, qui venait de publier une introduction à une édition du Coran chez Garnier-Flammarion, amorçait son œuvre magistrale. Ses réflexions novatrices semblaient alors destinées à nourrir le débat entre islamologues. Elles sont devenues d’une brûlante actualité…

 

Arsenal : Comment concevez-vous aujourd’hui le dialogue entre musulmans et chrétiens ?

Mohammed Arkoun : Le dialogue entre musulmans et chrétiens arrive rapidement à une impasse. Pourtant il faut progresser. Il faut donc décider que, tout en conservant de part et d’autre sa conviction, il faut entreprendre une recherche commune sur le phénomène religieux, puisqu’il y a plusieurs religions, plusieurs expressions du Religieux. Il faut donc étudier ces expressions comme on étudie les expressions du Politique ou de l’Economique. Or on a longtemps considéré la religion comme un tabou qui ne doit pas faire l’objet d’une recherche scientifique. C’est pourtant ce qu’il faut faire, tout en continuant à vivre les valeurs propres du christianisme ou de l’islam. Peut-être cette recherche apportera-t-elle des vérités nouvelles qui affecteront la pratique religieuse. Mais toute recherche, en apportant des vérités contraignantes pour l’esprit humain, comporte un risque – si l’on peut appeler risque ce qui doit nous éclairer davantage sur la signification du fait religieux.

Actuellement, on constate d’ailleurs une évolution, mais celle-ci est incontrôlée car la religion ne fait pas l’objet d’une véritable recherche, alors que celle-ci existe en politique ou en économie. Il y a donc une sous-connaissance du phénomène religieux, qui fait que nous vivons notre religion comme il y a plusieurs siècles, mais sans l’environnement politique et social qui existait alors. D’où la détérioration progressive du religieux, sans qu’il y ait la contrepartie qu’apporterait une véritable recherche intellectuelle.

Arsenal : Pourriez-vous nous dire comment se pose le problème pour l’islam ?

Mohammed Arkoun : Il y a décalage considérable entre la vie intellectuelle dans les pays d’islam et celle qui existe dans les pays d’Occident, décalage qui a commencé dès le XIème siècle. Et ce décalage est d’autant plus considérable que la vie intellectuelle dans l’islam est gênée par un grand nombre de difficultés.

Il y aurait donc un énorme travail à faire pour réinsérer la pensée islamique dans le monde tel qu’il est actuellement. Evidemment, un certain nombre de jeunes chercheurs s’attaquent à ce problème, mais leur préparation est généralement insuffisante pour aborder le problème tel qu’il se présente.

Une autre difficulté vient du fait que l’activité de la pensée islamique s’est arrêtée, en gros, vers le XIVème siècle, avec la mort d’Ibn Khaldoun. Les horizons, les données, les œuvres sont donc enfermées dans un espace mental que l’on peut qualifier de médiéval. Ce qui ne signifie pas du tout que les problèmes qui ont été abordés par la pensée islamique sont entièrement dépassés. C’est même tout à fait le contraire, et je peux dire que les penseurs du « moyen âge » musulman étaient beaucoup plus féconds, beaucoup plus orientés vers ce dont l’homme a besoin aujourd’hui, que ce qui se fait maintenant chez les chercheurs musulmans.

En fait, si la pensée musulmane classique était étudiée par des chercheurs bien formés, elle trouverait des points d’insertion très nombreux dans notre vie intellectuelle contemporaine. Car dans ma perspective, la recherche sur la pensée islamique a des problèmes propres qui tiennent à la langue, à la collectivité au sein de laquelle s’est développée cette pensée, mais elle a aussi une dimension anthropologique qui existe tout aussi bien dans la pensée chrétienne, par exemple.

La donnée universaliste qui existe dans l’islam peut, en fait, intéresser non seulement les musulmans, mais aussi tous ceux qui réfléchissent aujourd’hui aux problèmes humains. Je suis certain que, si l’on étudiait à l’Institut catholique la théologie musulmane selon les perspectives que j’essaie de définir, la pensée théologique chrétienne s’en ressentirait. Je ne sais pas dans quel sens, mais je suis sûr que des problématiques nouvelles naîtraient de ce contact.

Arsenal : Dans la perspective anthropologique que vous venez d’évoquer, pouvez-vous nous parler du Coran ?

Mohammed Arkoun : En préliminaire, il faut dire que le Coran a été lu jusqu’à présent aussi bien par des musulmans que par des non-musulmans qui espèrent y trouver une information sur l’islam. Mais il a été lu selon le postulat que chaque mot exprime une chose concrète que l’on peut se représenter. Par conséquent, la langue serait le domaine qui nous permet d’accéder aux choses par les mots dont elle dispose et par l’expression qu’elle en donne.

Il y a là une conception de la langue qui a prédominé chez la plupart de ceux qui ont lu le Coran. On pourrait d’ailleurs en dire autant pour la Bible ou l’Evangile. Mais aujourd’hui, grâce à la linguistique, on a découvert que les mots ne réfèrent pas nécessairement aux choses telles qu’elles sont. Et l’on découvre donc que les textes littéraires ou religieux disent les choses à travers toute une symbolique.

Si l’on accepte de généraliser cette remarque (en tout cas en ce qui concerne le Coran), si l’on accepte de ne plus lire le Coran comme un code, si, au contraire, on lit ce texte comme un ensemble de symboles ouverts, toujours ouverts à des significations qui ne cessent d’apparaître dans l’expérience humaine, tout change. On s’aperçoit alors qu’il y a autant de Corans que de sujets lecteurs du Coran, parce que chaque sujet peut faire correspondre aux symboles ouverts du Coran une expérience existentielle propre ; il peut y retrouver une signification adéquate à l’expérience qu’il a personnellement de sa vie.

C’est cela qui fait la spécificité du texte coranique, et c’est à ce niveau-là qu’il faut essayer de l’appréhender si l’on ne veut pas commettre les contre-sens grossiers qui ont été faits par les musulmans eux-mêmes pendant des siècles. Seulement les musulmans ont suppléé à cette erreur d’interprétation du texte littéraire par la pratique religieuse, par la foi : car la pratique religieuse s’exprime par un certain nombre de rites, par lesquels s’expriment des symboles. Et c’est seulement quand les musulmans se mettent à faire de l’analyse du Coran qu’ils l’intellectualisent et qu’ils en perçoivent le sens symbolique.

Pour un non-musulman, cette compensation par la pratique religieuse n’existe pas : formé aux règles de la philologie positiviste, à la rhétorique aristotélicienne où le discours est construit selon une charpente logique, il ne peut voir dans le Coran qu’un désordre incompréhensible. Si bien qu’il faut toute une culture, ou une re-culture qui exige l’oubli de tout ce que nous avons appris à l’école. Mais cet oubli est extrêmement difficile. Car tout ce que je viens de dire sur le Coran s’applique aussi à l’Evangile et à la Bible : ce sont là des textes qui ont une facture littéraire commune, qui répondent à des objectifs communs. Voilà pourquoi ils ont une dimension anthropologique. Et c’est là que nous retrouvons le phénomène religieux ayant une expression propre, et qui doit donc être étudié selon des méthodes appropriées. Ces méthodes, nous ne les avons pas encore. J’y insiste : même des chercheurs réputés savants ne les ont pas nécessairement. Il y a actuellement dans l’Université et dans les milieux scientifiques, des divorces épistémologiques qui séparent les chercheurs avec autant de force que les divorces idéologiques et politiques. Les deux choses sont d’ailleurs liées, mais c’est une autre question.

Arsenal : Pourriez-vous nous préciser les liens qui existent entre les divorces épistémologiques et les divorces politiques ?

Mohammed Arkoun : C’est toujours la linguistique qui est responsable de ces problématiques. Comme chacun sait, il n’y a pas de discours innocent. Le contenu d’un texte se rattache toujours à une certaine conception de la réalité qui comporte nécessairement un choix, donc une élimination : on saisit dans la réalité une certaine part qui peut nous soutenir dans notre existence à un moment donné, et on a tendance à écarter d’autres aspects. Et c’est dans ce choix qu’il y a des départs pour des constructions idéologiques : ce sont les idées qui arrivent à former un tout signifiant qui est basé sur une série de choix.

Par exemple, la pensée islamique s’est développée par suite d’une série de choix, donc de résidus. « L’orthodoxie » islamique est un choix qui a été opéré par certains musulmans qui s’étaient liés au destin politique de l’islam officiel. Le pouvoir politique avait besoin d’une légitimation, donc d’intellectuels – et en ce temps-là il ne pouvait s’agir que de théologiens ou de jurisconsultes – qui apportaient un soutien au pouvoir officiel. Si bien que « l’orthodoxie » musulmane (le sunnisme) est le résultat d’un choix de nature politique, les résidus constituant ce que l’islam officiel appelle les « sectes ».

Arsenal : Ces sectes, que représentent-elles ?

Mohammed Arkoun : Les « sectes », ce sont les hétérodoxes, ceux qui n’acceptent pas la lecture officielle. Or la recherche historique actuelle montre qu’une de ces « sectes », les chi’ites, a une lecture du Coran, une interprétation de l’islam qui donnent beaucoup à penser. Dans bien des cas – pas dans tous les cas car il y a eu des excès – la lecture chi’ite est plus proche de la lecture symbolique de l’Ecriture Coranique que la lecture officielle sunnite, cette dernière ayant eu tendance à lire le Coran comme un code. Car c’est bien d’un code qu’a besoin un gouvernement, qui n’a évidemment que faire des « élucubrations » sur les symboles : il lui faut des décisions et celles-ci ne se prennent qu’avec des énoncés qui correspondent à une pratique concrète précise. Les chi’ites, par contre, écartés qu’ils étaient du pouvoir, ont pu réfléchir sur le texte coranique d’une autre façon. Voilà donc un choix fait par l’esprit, engageant en réalité un choix idéologique et politique qui retentit fortement sur la religion.

Il se pose donc aujourd’hui un problème de remembrement du sens du Coran, qui nécessite une reprise de toutes les œuvres de la pensée islamique. Il faudrait s’efforcer de montrer que toutes les « sectes » représentent autant de lectures plausibles, légitimes ; elles peuvent toutes avoir quelque chose à nous enseigner sur le sens du Coran qui est un sens pluriel, ouvert, si ouvert que les hommes d’aujourd’hui peuvent lire le Coran en y trouvant un sens.

Arsenal : Interprétez-vous de la même façon le soufisme ?

Mohammed Arkoun : Absolument. La lecture du soufisme est essentielle, comme toutes les lectures du Coran. Je ne dis pas qu’elles sont toutes justes, car on ne peut prononcer ce mot à propos du Coran. Je ne peux et je ne veux pas désigner une orthodoxie car, le faisant, je tomberais moi-même dans tout ce que je viens de dénoncer, fondant moi-même une secte et retombant par conséquent dans une idéologie.

Il est très difficile, je le sais, d’évacuer toute idéologie puisqu’il n’y a pas de discours innocent, de méthode innocente. Mais c’est un effort qui doit être soutenu, par une ouverture constante de l’esprit à tout ce qui s’offre à sa réflexion pour le nourrir et le tenir en éveil. C’est à mon avis la seule façon, pour un homme d’aujourd’hui, de lutter contre les idéologies, c’est-à-dire contre les fermetures et les choix définitifs. Car je pense que l’esprit qui fait un choix au départ renonce à ce qu’il doit être. C’est peut-être là une position un peu trop ferme, mais je la prends car elle constitue une foi en l’esprit.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-MARIE BONIFAY ET BERTRAND RENOUVIN

(1)    Né en 1928 en Algérie, Mohammed Arkoun est mort à Paris en 2010. Il a notamment publié : Pour une critique de la raison islamique, Maisonneuve et Larose, 1984 et Humanisme et islam, Combats et propositions, Vrin, 2006.

(2)    Jean-Marie Bonifay avait publié en 1969 La nature de la science politique dans l’œuvre de Jacques Maritain (Editions Atalta). Ce jeune philosophe était un fin connaisseur de l’islam : c’est lui qui a conduit l’entretien, dont j’avais assuré la retranscription.