La campagne électorale a laissé une impression de flou que le premier tour n’a pas dissipé. Les électeurs sont appelés à désigner des conseillers départementaux dont les compétences seront précisées dans une loi… qui sera votée dans trois mois. Ce choix dans le brouillard n’a pas étonné grand monde car les chefs de parti et les médias avaient décidé de faire de ce scrutin local un enjeu national. Pour Nicolas Sarkozy, le premier moment de la reconquête. Pour l’Elysée-Matignon, la mobilisation de la gauche face au Front national. Pour Marine Le Pen, l’implantation locale et l’installation dans le paysage politique comme « premier parti de France ».

Au soir du 22 mars, les résultats encore imprécis semblaient irréels puisqu’ils étaient interprétés en fonction de sondages qui permettent aux vaincus de dire qu’ils ont fait mieux que prévu. Cette technique, empruntée aux notes de conjoncture économique, a permis de relativiser la défaite du Parti socialiste et de réduire la portée de la victoire du Front national – qui, quoi qu’on en dise, va réussir à s’implanter localement tout en continuant à engranger des voix. Et puis il y a Nicolas Sarkozy, qui renaît, triomphe et joue les modestes. Comme ses rivaux, c’est l’échéance de 2017 qui l’obsède.

La campagne présidentielle est certes commencée mais cette évidence ne nous permet pas de sortir du brouillard. Sur ce fragment de réel, chacun prend la pose.

Nicolas Sarkozy attaque un socialisme qui n’existe plus et une extrême-gauche en déroute ; il reprendra contre le Front national toutes les formules démagogiques qui lui paraîtront nécessaires sans voir que le parti de Marine Le Pen n’est plus celui de 2007 ni même celui de 2012. Bien entendu, ce déjà vieux sabreur nous dira le moins possible que son programme est la perpétuation de l’ultralibéralisme par tous les moyens.

François Hollande et Manuel Valls jouent aux républicains contre l’extrême-droite. Après leur adhésion complète à l’ultralibéralisme et tout en parachevant la trahison éhontée de leur électorat, les prétendus socialistes n’ont d’autre choix que de se présenter comme l’ultime rempart face à l’extrémisme. Nous sommes, là encore, dans les brumes de l’illusion. Les « républicains » autoproclamés de la gauche ont participé avec les « républicains » de la droite à l’installation d’un régime oligarchique ; leur tactique de « défense républicaine » vise un parti qui n’a pas l’intention de sortir de la légalité, à l’opposé des ligues de l’entre-deux-guerres. Cette posture républicaine est d’autant plus dérisoire que les condamnations morales et les allusions historiques des « socialistes » n’ont jamais empêché la progression du Front national.

Marine Le Pen n’est pas en reste, malgré les apparences. Il est vrai qu’elle engrange, et continuera de le faire. Mais sa prospérité électorale tient à la nature de son parti, qui est moins extrémiste que protestataire. Le Front national tient tous les discours qui lui rapportent des voix. Ceux qui s’indignent de le voir récupérer tout ce qu’il peut à gauche et à droite ne l’empêcheront pas de tirer de belles rentes électorales des malheurs de la patrie. Ce faisant, le Front national est dans la contradiction : il attaque la classe politique selon une stratégie purement politicienne. Cela fonctionne tant qu’on ne veut pas du pouvoir. Mais, avec Marine Le Pen, ce parti protestataire s’annonce parti de gouvernement. Gouverner, si l’on veut sortir de la « gouvernance » sous l’égide de Bruxelles, Berlin et Washington, c’est décider. La rectitude politique, c’est de publier ses choix et d’indiquer les moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Si Marine Le Pen annonce ses choix, elle divise son parti et fait fuir une partie de ses électeurs. Si elle continue à promettre à tout-va, en faisant croire qu’une fois élue à la présidence de la République, tout s’arrangera, elle ment, au moins par omission, à ses électeurs. Plus le Front national avance vers le pouvoir, plus il creuse cette contradiction. Pour la résoudre, il faudrait que Marine Le Pen reprenne l’impulsion gaullienne dans le respect rigoureux de la Déclaration de 1789 et du Préambule de 1946. Elle préférera sans doute le confort protestataire, repoussant à sa victoire personnelle les choix décisifs. Elle sera alors le jouet des rapports de force qu’elle promet implicitement de maîtriser.

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Editorial du numéro 1075 de « Royaliste » – 2015