La publication en Allemagne des « Cahiers noirs » de Martin Heidegger est venue démentir, en mars dernier, ceux qui réduisaient à de rares dérapages l’antisémitisme du penseur et récusaient les analyses publiées par Emmanuel Faye (1). Cependant, les heideggériens ont dressé de nouvelles lignes de défense. Selon le directeur de l’Institut Martin-Heidegger, Peter Trawny, « les idées certes dérangeantes d’Heidegger sur la situation des juifs dans les années 1930-1940, ne changent rien ou peu au fait qu’il est l’un des plus grands penseurs du XXe siècle » (2) ; les textes antisémites que Heidegger a choisi de maintenir dans les « Cahiers noirs » qui viennent clore ses œuvres complètes conduiraient à «se demander si Heidegger n’a pas plutôt voulu montrer combien un philosophe peut se fourvoyer. Il a toujours tenu l’ » errance  » pour inévitable. Mais la décision de publier ses cahiers avec ses passages antijuifs, afin de mesurer cette  » errance « , requérait une remarquable liberté de pensée. Il s’y trouve peut-être encore une autre liberté – la liberté de se laisser effrayer. Une telle liberté n’est-elle pas la composante nécessaire d’une pensée qui a plus qu’une autre fait l’épreuve des catastrophes intellectuelles du XXe siècle ? ». D’autres philosophes réaffirment que Heidegger s’est opposé au nazisme et que son antisémitisme est une non-pensée qui n’a pas de place dans la pensée de celui qui a écrit « Etre et temps ».

Ces arguments sont pulvérisés par un groupe international de chercheurs réuni par Emmanuel Faye dans un ouvrage décisif (3). L’accès des lecteurs français à l’œuvre du penseur allemand est très limité : les œuvres complètes en 45 volumes n’ont été que très partiellement traduites en français, toutes les archives ne sont pas ouvertes aux chercheurs et la traduction officielle de Sein und Zeit est encombrée de préciosités qui rendent le texte incompréhensible (4).

Plus grave encore : certains textes de Heidegger ont été maquillés après la guerre pour effacer leur empreinte national-socialiste. Ainsi une conférence de 1938 sur « La fondation de l’image moderne du monde par la métaphysique » publiée en 1950 sous le titre Die Zeit des Weltbildes : ce texte a été brandi par Heidegger comme preuve d’opposition au nazisme sous la forme d’une critique de la technique – qui a connu après 1945 un grand retentissement. Dans son étude, Sidonie Kellerer démontre que les phrases dénonçant la domination complète de la technique sur la terre ont été ajoutées après la guerre et que la conférence a été fortement remaniée. En 1938, le texte avait été farouchement défendu par la Fédération allemande nationale-socialiste des enseignants. Et pour cause ! Le Heidegger de 1938 jugeait positif le mouvement qui pousse le scientifique vers le travailleur et le soldat sans se soucier du caractère totalitaire de cette mobilisation générale qui unit l’esprit et l’épée. Il reprenait également la critique nazie de Descartes et l’apologie national-socialiste de Nietzsche sans répudier les Temps modernes en tant que tels. Puis il célébrait le combat contre l’individualisme et pour la communauté formée par le peuple allemand et décrivait la technique comme l’instrument de la quête moderne du pouvoir…

Faut-il cependant tenir Sein und Zeit pour une œuvre purement philosophique qui serait à l’abri de toute « non-pensée » national-socialiste ? Publié en 1926 et dédié à Edmund Husserl, l’ouvrage a été présenté par Karl Löwith comme une philosophie de l’individualisme radical et du nihilisme actif par laquelle l’individu, soustrait au On de la modernité libérale et libéré du fardeau métaphysique, trouverait l’authenticité.  Johannes Fritsche fait valoir au fil d’une analyse serrée que Heidegger, dans Sein und Zeit comme après la guerre, est le penseur du décisionnisme et de cette « communauté » qui trouvera son affirmation la plus extrême dans l’idéologie national-socialiste. L’intraduisible Dasein (« être-là » ou « être-le-Là ») n’est pas un être-pour-la mort mais, écrit Johannes Fritsche, « la mort est une station qui mène de l’isolement des Dasein les uns en face des autres dans la société à la solidarité authentique des Dasein dans la communauté ». Plus tard, dans « Les hymnes de Hölderlin », Heidegger affirmera que « Si nous n’intégrons pas de force à notre Dasein des puissances qui lient et isolent aussi absolument que la mort comme sacrifice librement consenti, c’est-à-dire qui s’en prennent aux racines du Dasein de chaque individu, et qui résident d’une façon aussi profonde et entière dans un savoir authentique, il n’y aura plus jamais de “camaraderie” : tout au plus une forme particulière de société ».

On ne saurait réduire cette quête d’une communauté authentique à une réflexion sans grandes conséquences politiques : il s’agit chez Heidegger d’une communauté raciale qui implique l’élimination des sujets inauthentiques. L’étude d’Emmanuel Faye sur « la subjectivité et la race dans les écrits de Heidegger » est accablante pour le Maître. Après la guerre, Heidegger avait appelé au dépassement de la « métaphysique de la subjectivité » mais, dans son cours sur Nietzsche en 1940, il opposait la subjectivité et l’égoïté (Ichheit). Ce second terme renvoyait à l’égoïsme du moi, alors que la  subjektivität  pouvait s’accomplir dans la communauté historique telle qu’elle est définie par le national-socialisme. Au début de la guerre, la technique n’est pas récusée mais seulement le rationalisme cartésien « de l’Ouest ». C’est seulement après la défaite hitlérienne que fut dénoncé « l’impérialisme planétaire de l’homme organisé techniquement » afin de maintenir de manière implicite le rejet de la démocratie. Mais auparavant, Heidegger exalte l’affirmation de soi dans la communauté forgée par une impitoyable sélection raciale, rejoignant Ernest Jünger et Carl Schmitt pour les dépasser. L’homme qui affirme que « le dressage-de-la-race est une voie de l’affirmation de soi en vue de la domination » est le penseur du national-socialisme qui, écrit Emmanuel Faye, « entend simplement, chaque fois, se poser comme celui qui pense le politique ou le racialisme à partir d’une position plus fondamentale que celle d’un Schmitt ou d’un Jünger. Prendre ce fondamentalisme heideggérien pour une récusation du nazisme serait d’une grande naïveté ».

Comme le nazisme, mais à une plus haute altitude intellectuelle que ses théoriciens ordinaires, Heidegger professe avant la guerre la supériorité du mythe sur le savoir, dénonce une culture occidentale pervertie par le judaïsme, la romanité et le christianisme et appelle au combat résolu contre les puissances « asiatiques » de destruction. Au-delà de l’action hitlérienne, le national-socialisme est porté à un niveau ontologique : pour Heidegger, « l’essence de l’être est combat ; chaque homme en passe par décision, victoire ou défaite. On n’est pas simplement dieu ou juste homme, mais une décision combattive est prise chaque fois avec l’être, et ainsi le combat est placé dans l’être ; on n‘est pas esclave parce qu’il y avait entre autres quelque chose de ce genre aussi, mais parce que cet être abrite en lui une défaite, une défaillance, une insuffisance, une lâcheté, oui, peut-être un vouloir-être insignifiant et bas ». Défaite mentale, défaillance physique, insuffisance quant à la race (5) : on est victime par sa faute ou sa faille aux yeux de ceux qui se sont érigés en gardiens de l’être et qui parlent le langage – allemand – de l’être.

L’antisémitisme de Heidegger n’est pas un regrettable accident survenu dans un contexte d’hostilité à l’égard des Juifs mais une décision métaphysique. C’est bien Heidegger qui écrit que « le principe de l’institution d’une sélection raciale est métaphysiquement nécessaire » et c’est bien lui qui exclut les Juifs de l’humanité authentique en raison d’une « absence de sol » (bodenlos) qui provoque la déchéance dans le monde du commerce, dans le On qui menace le Dasein. C’est bien Heidegger qui dénie à ceux qui sont morts dans les camps leur qualité de mortels. Emmanuel Faye note son refus de reconnaître l’égalité devant la mort : « impossible de mettre sur le même plan la mort glorieuse du héros et la crevaison des sous-hommes. Dès Sein und Zeit, au § 47, Heidegger a théorisé la distinction entre les deux formes de mort, réservant à la seconde le nom de Verenden. Ceux qui n’ont pas de Dasein historique ne meurent pas, ils périssent : c’est le cas des Juifs (apatrides) mais aussi des Nègres et des Cafres (GA 38, p. 81-83) ; ne persiflons pas toutefois : les Cafres ont bien une histoire, mais “comme les singes et les oiseaux”. » Le fameux silence de Heidegger sur la Solution finale n’est pas une question philosophique par laquelle il nous mettrait à l’épreuve, mais l’acquiescement d’un homme qui a pensé l’homme allemand et le peuple allemand au-delà de l’homme, de la morale et de la philosophie.

La véritable question concerne l’intention de Heidegger après la chute de Berlin : le penseur allemand a-t ‘il maquillé et réécrit certains de ses textes pour tenter de faire oublier sa complicité avec les bourreaux ou bien a-t ‘il voulu faire passer dans une langue ésotérique l’essentiel du projet national-socialiste ? Les Cahiers noirs nous apporteront peut-être des éclaircissements.

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(1)   Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie,

(2)   Le Monde,  20 janvier 2014 et la réponse de Gaëtan Pégny dans le même numéro.

(3)   Heidegger, le sol, la communauté, la race, sous la direction d’Emmanuel Faye. Beauchesne, 2014. Etudes de Johannes Fritsche (Istanbul), Jachoon Lee (Paris), Sidonie Kellerer (Cologne), Robert Norton (Notre Dame, Ind.), Gaëtan Pégny (Berlin/ Paris), Julio Quesada (Xalapa, Mexique), François Rastier (CNRS, Paris).

(4)   Il faut se référer à la traduction proposée gracieusement par Emmanuel Martineau, qui est disponible sur la Toile.

(5)   Sur tous ces points, cf. l’étude de Gaëtan Pégny, « Vérité et mythe dans De l’Essence de la vérité », in Emmanuel Faye, op. cit.