A la suite de la publication dans « Royaliste » de l’éditorial signé par François Gerlotto qu’on lira ci-dessous, Luc de Goustine a reçu un commentaire de Jean-Claude Marut, chercheur associé au laboratoire « Les Afriques dans le monde », CNRS-Sciences Po Bordeaux. Une discussion entre François Gerlotto s’est ensuite amorcée, qu’on lira à la suite de l’éditorial dans l’attente de plus amples prolongements.

La tournée africaine d’Emmanuel Macron nous aura permis d’assister à Ouagadougou, la capitale du Burkina-Faso, à un évènement majeur. Il ne s’agit pas du discours tenu par notre Président, assez semblable  dans sa substance à du Lionel Jospin remastérisé pour faire jeune. Bien sûr nous allons analyser ses propos, même si nous savons qu’Emmanuel Macron a l’habitude de promettre tout et, « en même temps », le contraire de tout. Mais il nous faudra surtout juger sur pièces, car certaines de ses déclarations montrent déjà la limite des promesses faites. Sur le franc CFA, par exemple ; ou sur l’esclavage en Libye : impossibles à tenir, ces dernières ont été immédiatement démenties par l’UE et l’UA.

Non, l’évènement majeur est venu des étudiants. Qu’avons-nous vu, à Ouagadougou ? Des jeunes gens, filles et garçons, certainement sélectionnés avec soin par l’Université, mais qui après avoir posé les quatre questions « officielles » prévues, ont rapidement débordé un maître de cérémonie impuissant face à l’indépendance d’esprit de l’amphithéâtre. Qu’ils aient été pleins d’aisance ou paralysés par le trac, les étudiants burkinabés ont fait preuve, comme tous les étudiants du monde,  d’une spontanéité frisant l’indiscipline, et d’une grande liberté d’expression face à leur président et au nôtre. Ils ont courageusement posé leurs propres questions, souvent pertinentes, parfois stupides, comme font tous les étudiants. Ils en ont commenté les réponses dans un brouhaha anarchique et poussé dans ses retranchements un Emmanuel Macron si enivré par l’ambiance qu’il n’a pas su éviter certains débordements, allant jusqu’à lâcher des plaisanteries presque insultantes sur son hôte. Bref, un amphi vivant, intelligent, enthousiaste, en un mot : banal, sans exotisme, tel qu’on en trouverait dans toutes les villes universitaires d’Europe. Des étudiants du monde moderne.

Par ailleurs, ces jeunes nous ont montré qu’ils assumaient toute leur histoire, précoloniale, coloniale, postcoloniale et actuelle sans complexe ni états d’âme. Fiers de leur pays et de son passé récent, jaloux de son indépendance, sûrs de la vigueur de leur société, ils nous ont rappelé plusieurs fois que le Burkina-Faso était historiquement  « le pays des hommes intègres ». Cela ne les empêche pas d’être conscients de ses faiblesses et de ses forces, des besoins en développement et coopération, des difficultés à venir et de la réalité complexe d’un continent qu’ils vont bientôt avoir à prendre en mains.

La jeunesse étudiante est le reflet de son pays. Elle nous montre que le Burkina-Faso, jadis territoire arbitrairement découpé dans la carte de l’Empire colonial, est devenu une vraie nation, avec ses structures politiques, son économie, son administration, sa culture, tout ce qui constitue un pays. Voilà qui devrait reléguer dans les poubelles de l’Histoire toutes les fiches que l’on continue de nous ressortir sur l’Afrique « hors de l’Histoire », tribale, affamée, misérable et analphabète, engluée dans son passé colonial ; sur l’incapacité intrinsèque de ce continent à s’administrer lui-même, sur son avenir forcément catastrophique du fait d’une démographie incontrôlée ; et surtout sur une émigration massive inéluctable vers les pays riches. Tout ceci est en grande partie dépassé, et nombre de sociétés africaines sont sorties de ce stade postcolonial depuis longtemps.

Bien sûr il reste encore de grandes difficultés (économiques, démographiques, sanitaires, environnementales) et des scories : terrorisme endémique, dictateurs séniles, guerres civiles anachroniques souvent orchestrées, voire fomentées par des maffias de tous les continents dans le but de désorganiser les pays pour s’approprier biens et personnes. Mais l’image globale que les médias donnent de l’Afrique ne correspond plus à la réalité.  Et c’est grave, car tant que cette vision fantasmée servira de base à la politique de nos gouvernements, nous ne pourrons avoir de relations décomplexées avec elle.

La transition démographique a commencé plus tard qu’ailleurs, en Afrique ; de ce fait c’est là que se jouera l’avenir de l’humanité à la fin de ce siècle. Il est bon de savoir  que le continent est en de bonnes mains, et que notre futur s’y déroulera sinon sans difficultés, du moins sans apocalypse. Les étudiants burkinabés nous rendent l’espoir.

François GERLOTTO

Editorial du numéro 1134 de « Royaliste » – 2017

Lettre de Jean-Claude Marut

Je vous remercie pour cet envoi. Un papier intéressant (comme les autres que j’ai lus dans ce journal, que je découvre), mais dont je ne partage pas deux points de vue qui, selon moi, cèdent à la facilité là où les choses sont plus complexes :

- un afro-optimisme sympathique mais qui me paraît un peu décalé par rapport à la réalité du terrain, du moins telle que je la perçois depuis 28 ans de fréquentation du Sénégal et de ses voisins.

- l’invocation de la main de l’étranger (« le plus souvent ») derrière des expressions politiques qu’il ne s’agit certes pas de défendre, mais de chercher à comprendre : j’y vois pour ma part le signe, voire le langage, d’une crise profonde du politique (que nous connaissons tout autant ici). Selon une procédure classique, la tentation est forte, pour les pouvoirs en place comme pour leurs opposants, de trouver dans l’autre, dans l’étranger (notamment l’ancienne puissance coloniale) l’explication facile à des difficultés présentes qui, selon moi, renvoient « le plus souvent » aux responsabilités des pouvoirs en place (voir « L’Etat en Afrique. La politique du ventre » de JF. Bayart). Ce qui n’empêche évidemment pas d’analyser sereinement les enjeux géopolitiques du continent et le poids des influences extérieures.

On est finalement dans ce qui est au coeur de mes recherches sur les mobilisations identitaires. Encore merci de m’avoir fourni cette nouvelle occasion d’y réfléchir !

A bientôt !

Jean-Claude Marut

 

Réponse de François Gerlotto

Chers amis,

Un grand merci à Luc d’avoir transmis mon article à M. Marut, qui nous donne une vision plus complète de ce dossier, et dont les remarques sont pertinentes, fondées sur une réelle expérience, et surtout sans parti-pris ; ce qui me pousse à rentrer dans le détail pour éclairer mon propos. Quelques commentaires donc.

  1.  1.       Sur mon papier. J’assume l’afro-optimisme, même si je ne le suis peut-être pas aussi béatement que mon article peut le laisser supposer. J’ai dû faire avec les contraintes d’un éditorial, qui interdit d’entrer dans les subtilités d’une réflexion scientifique, et exige que l’on présente une seule idée laquelle, disposant de 4300 caractères pour se développer, est forcément réductrice. La mienne (et là j’assume), c’est que la vision très négative, immobiliste et passéiste des sociétés africaines que l’on nous impose en France, est fausse. Les choses ont évolué depuis que notre élite politique a écrit son « corpus africanus » post-colonial, qui reste –et nous maintient- dans des analyses d’une autre époque. Je ne nie absolument pas que cette position qui est la mienne ne fasse l’impasse sur beaucoup d’autres aspects ; elle me vient probablement de mon expérience personnelle, il faut peut-être que j’en touche trois mots.

J’ai été affecté en Afrique (Abidjan, puis Dakar) pendant une dizaine d’années lors de ma carrière de chercheur à l’ORSTOM puis l’IRD, mais –c’est vrai- il y a longtemps, et depuis 1995, sans l’abandonner complètement, je m’en suis un peu éloigné pour travailler en Amérique Latine. Par ailleurs ma spécialité (halieutique) m’a plus fait côtoyer les sociétés africaines que les administrations et les structures politiques. Mais déjà on voyait bien que ces sociétés africaines étaient beaucoup plus indépendantes et « adaptables » que ce que l’on nous disait. Je reviendrai sur cette différence entre sociétés et administrations.

Je voudrais raconter une anecdote, qui illustre ce point, issu de ma dernière « étude africaine ». De 2003 à 2006 j’ai été président d’une commission scientifique de l’IRD qui incluait entre autres les disciplines de bibliographie, bibliométrie etc. J’avais commandité un travail de bibliométrie pour savoir si et comprendre pourquoi l’Afrique avait disparu du paysage scientifique, comme semblaient nous le dire les résultats des instruments d’évaluation de la recherche mondiale : très peu d’articles internationaux, des Instituts de recherche pratiquement absents, etc. La question était : peut-on dire que la recherche africaine n’existe pas, et pourquoi ? La réponse m’a surpris : non, la recherche n’a pas disparu, elle est aussi significative, par exemple, que lorsque les centres de recherche nationaux (IFAN, CRODT au Sénégal, pour ma discipline) étaient gérés par l’ORSTOM. Mais  elle n’est plus visible pour la raison suivante. Les instituts ne payent pas bien leurs chercheurs, les budgets nationaux sont indigents, les labos mal outillés, etc. Alors les chercheurs se sont tournés vers les sources de financement qui apportaient des fonds et des salaires : les Agences Internationales et les ONG. Seulement ces sources ne payent pas pour que le chercheur fasse des articles, mais des rapports, souvent confidentiels. N’ayant ni le temps ni les moyens de prendre 3 mois sabbatiques  pour écrire une publication internationale qu’on ne lui demande pas à partir de ce matériel, le chercheur saute d’un projet -d’un financement- à l’autre. Les données récoltées et l’analyse sont toujours là, mais elles ne sont pas publiques et les éléments bibliométriques utilisés pour évaluer l’effort d’un pays ne s’appliquent pas (bien sûr cela pose le problème de la fiabilité et de l’accessibilité des travaux, mais c’est un autre sujet).

Bilan : si l’on n’essaye pas d’entrer dans la réalité pour comprendre, on en reste donc sur cette idée simple d’une disparition de l’Afrique du paysage scientifique. Plus généralement, je suis convaincu que les sociétés africaines sont méconnues en France, qu’elles ont fait preuve depuis la décolonisation d’une adaptabilité incroyable, et que, comme je le dis dans mon article, elles ne sont pas « tribales, affa­mées, misérables et analphabètes, engluées dans leur passé colonial ». Seulement voilà, le sophisme est le suivant :  il existe des instruments internationaux destiné à évaluer les avancées d’un pays. Or ces instruments sont souvent inapplicables en Afrique. Ergo il n’y a pas d’avancée en Afrique. Nous avons eu il y a quelques années à l’IRD une conférence par un responsable de l’AFD sur les méthodes de calcul au doigt mouillé du PIB malien qui était des plus éclairantes…

Enfin je ne crois pas avoir « invoqué la main de l’étranger (« le plus souvent ») » dans mon papier, sauf en ce qui concerne la présence des maffias. Mais il ne s’agit pas des anciens pouvoirs coloniaux. Ayant vécu une quinzaine d’années en Amérique Latine, et particulièrement au Pérou, je suis peut-être trop sensible au pouvoir de corruption de ces maffias, et le transfert terme à terme sur la réalité africaine exige probablement plus de précautions. Mais je suis convaincu que derrière nombre de guerres civiles se cachent ces maffias.

  1.  2.       Sur la différence entre sociétés et pays africains. C’est en rédigeant cet éditorial que je me suis rendu compte qu’il fallait obligatoirement faire la différence entre les sociétés et les structures dirigeantes (administration, gouvernements, etc.). Pour ces dernières, je souscris complètement à l’analyse de M. Marut : « la tentation est forte, pour les pouvoirs en place comme pour leurs opposants etc… ». C’est pourquoi j’avais bien fait attention de parler des sociétés africaines (« et nombre de socié­tés africaines sont sorties de ce stade postcolonial depuis longtemps. »). En effet, c’est là que se situe probablement le point critique, et d’ailleurs c’est lui qui est traité par Yves Lamarck dans le même numéro de Royaliste. Je pense qu’il y aurait là un travail de réflexion (il existe probablement déjà) à vulgariser, pour bien montrer à nos compatriotes que l’on ne doit pas jeter le bébé (société) avec l’eau du bain (structure gouvernementale).  Mais M. Marut en sait infiniment plus que moi sur ce sujet.

En tout cas, merci d’avoir répondu à notre besoin de débat sur un sujet aussi important (…).

Bien cordialement,

François Gerlotto

 

Nouvelle réponse de Jean-Claude Marut

 

Bonjour M. Gerlotto, et merci d’accepter de débattre avec moi : je ne connais pas de meilleur moyen d’avancer !
Je me bornerai ici à quelques brèves remarques sur votre réponse.

- sur l’afro-optimisme.
Je connais les contraintes éditoriales, et, je sais bien que dans le cadre d’un petit article il n’est pas facile de rendre compte de la complexité des problèmes. Mais je ne veux pas pour autant me laisser enfermer dans une opposition afro-pessimisme/afro-optimisme. D’accord avec vous pour balayer des représentations surannées et contre-productives, que résume bien une formule tristement célèbre (« l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire »). Mais ceci ne dispense pas d’analyser froidement une réalité contradictoire et mouvante, avec ses dynamiques et ses pesanteurs. En étant conscient que les dynamiques ne sont pas nécessairement synonymes de progrès, et que les pesanteurs ne sont pas nécessairement synonymes de régression. Par exemple, en Afrique subsaharienne, la captation de la rente, qui représente un moteur essentiel des dynamiques sociales et politiques, peut apparaître comme un frein au développement. A l’inverse, l’attachement aux terroirs et aux traditions peut être un atout pour un développement durable et participatif.
C’est cette complexité que je vérifie actuellement à travers une expérience inédite pour moi. En marge de mes recherches sur les mobilisations identitaires, je suis en effet absorbé depuis plusieurs mois par l’analyse d’un conflit (pour l’instant pacifique) autour d’un projet minier sur le littoral casamançais, au sud du Sénégal. Je suis même impliqué dans ce conflit dans la mesure où je contribue (notamment) à apporter des éclairages scientifiques (dont celui de collègues de l’IRD que vous connaissez peut-être), avec pour objectif de permettre un véritable débat (voir sur Internet ou page Facebook « Appel de la Dune »). L’élaboration d’une alternative au projet minier permet tout autant de vérifier cette complexité.

- sur le rôle d’intervenants extérieurs, notamment pour comprendre les conflits.
Oui, bien sûr, il y a des intérêts extérieurs à l’Afrique derrière les conflits, en Afrique comme ailleurs. Intérêts mafieux, certes, avec les trafics d’armes ou/et de drogue. Mais surtout intérêts stratégiques d’Etats extérieurs à la zone. L’exemple du conflit séparatiste casamançais, que j’étudie depuis longtemps, montre bien, cependant, que les racines des conflits plongent dans des problèmes intérieurs non résolus. Et l’élargissement et la prolongation de ces conflits tiennent autant à la manière qu’ont les Etats de les gérer qu’au fait qu’ils procurent des ressources à de nombreux acteurs (à commencer par la captation de trafics mafieux).

- on pourra revenir plus tard sur les rapports entre la société et l’Etat : la question mérite effectivement qu’on s’y intéresse. En deux mots, là encore je pense qu’on ne peut raisonner en termes d’opposition. Oui, il y a, là comme ailleurs, une crise de la représentation politique. Il n’en reste pas moins que des liens forts unissent souvent sociétés et Etats. C’est d’ailleurs, paradoxalement, la crise de ces liens qui est à l’origine du conflit casamançais ! (si vous êtes intéressé, vous pouvez jeter un coup d’oeil à mon pavé de 400 p. « Le conflit de Casamance. Ce que disent les armes », Karthala, 2010).

C’est avec grand plaisir que je poursuivrais cet échange, en attendant peut-être de vous rencontrer à Egletons ou ailleurs (je suis de temps en temps à Paris).
Très cordialement.

Jean-Claude Marut

Réponse de François Gerlotto

Cher Jean-Claude Marut,

Merci de vos commentaires et analyses, et surtout de prendre de votre temps pour poursuivre ce débat !

Sur la stérilité d’un enfermement dans une querelle afro-optimisme/pessimisme, je pense que nous sommes d’accord, et je trouve que votre formulation « Mais ceci ne dispense pas d’analyser froidement une réalité contradictoire et mouvante, avec ses dynamiques et ses pesanteurs » y met un point final et représente bien ce que nous devons faire. Ce qui m’a particulièrement intéressé dans votre réponse, c’est le commentaire que « les dynamiques ne sont pas nécessairement synonymes de progrès, et que les pesanteurs ne sont pas nécessairement synonymes de régression ». Oui, cent fois oui, même si cela ne simplifie pas la réflexion. Je parlerai plus loin de deux domaines où cette observation me paraît essentielle

J’ai un peu tardé à vous répondre, car comme vous me le suggériez, je suis allé sur Internet pour m’informer sur ce conflit casamançais contre l’exploitation du zircon, en particulier en visitant la page Facebook « Appel de la Dune ». Je ne sais pas si ma compréhension de ce conflit (en fait, conflit dans le conflit ?) est correcte, mais ce qui s’y passe me semble renforcer ce que j’avais dit des étudiants burkinabés : une population parfaitement informée des risques majeurs que l’activité d’une compagnie (essentiellement chinoise, avec des intérêts sénégalais ?) allait induire dans leur région, une analyse fine des promesses et des non-dits, une organisation régionale de lutte contre le pouvoir central, etc. J’y vois une grande similitude avec les autres rassemblements de ce type dans le monde : Notre-Dame-des-Landes, la Montagne d’Or en Guyane, l’exploitation du pétrole en Alaska, et en général tous ceux qui résistent à une main-mise d’intérêts financiers internationaux sur une région pour en extraire les richesses sans retombée locale, et la laisser ravagée et abandonnée une fois la rentabilité devenue trop faible. J’ai eu l’occasion de voir tout ça « chimiquement pur » en Amérique Latine, où les mêmes causes (accaparement et exploitation sans frein) produisent les mêmes effets (lutte des indiens contre les exploitations pétrolières dans l’Amazonie péruvienne, par exemple). Rien de plus éloigné de la vie « colonialiste », où le colonisé subit passivement des politiques imposées, qu’elles lui soient néfastes ou non.

Sur vos commentaires sur les intervenants extérieurs. Oui, je souscris en gros à votre analyse. Il n’y a pas que l’Orient qui est compliqué. La différence, c’est que nous avons volontairement « simplifié » les analyses sur l’Afrique, et que nous continuons avec ce référentiel obsolète. Une question cependant. Vous dites « L’exemple du conflit séparatiste casamançais, que j’étudie depuis longtemps, montre bien, cependant, que les racines des conflits plongent dans des problèmes intérieurs non résolus ». C’est certain, et l’on ne peut faire l’impasse sur ces origines complexes, mais les changements radicaux qui sont survenue en Afrique ces 30 dernières années, et tout particulièrement l’augmentation énorme de la population des villes, l’importance de l’exode rural etc. laissent-ils encore à ces conflits intérieurs l’importance que vous leur accordez ? Je n’ai pas de réponse, mais le simple fait que Dakar soit passé de 400 000 habitants en 1970 à plus de 3 millions actuellement laisse penser que les cartes ont été rebattues. Bien sûr, la Casamance est un cas extrême, peut-être pas représentatif, du fait du conflit ravageur qu’elle subit depuis des décennies. Cela dit, s’ils sont sources de profits pour certains, comme vous le dites, « l’élargissement et la prolongation de ces conflits tiennent autant à la manière qu’ont les Etats de les gérer qu’au fait qu’ils procurent des ressources à de nombreux acteurs  ». Je vais me procurer votre ouvrage sur « le conflit de Casamance »

Je voudrais revenir sur les deux points que j’introduisais plus haut, à propos de votre observation : « les dynamiques ne sont pas nécessairement synonymes de progrès, et  les pesanteurs ne sont pas nécessairement synonymes de régression ». Je ne les ai évidemment pas inventés ces deux points, et ils sont mentionnés partout : la crise démographique et la destruction de la biodiversité. Je vais essayer d’être très court, donc forcément caricatural…

La démographie. Les médias nous inondent de textes alarmistes sur une Afrique ingérable à terme du fait de sa croissance démographique. Avec des conclusions eugénistes : on ne dit pas encore « il faut stériliser les Africains », mais on le pense très fort… Je crois qu’il s’agit là typiquement d’un domaine où l’on parle sans réfléchir et sans s’informer. Nous avons eu le privilège de recevoir aux Mercredis de la NAR Gilles Pison, de l’INED, et sa conférence a été une révélation pour beaucoup. Vous le connaissez certainement, il a beaucoup travaillé sur Niakhar au Sénégal. De sa conférence et de ses interventions et écrits, j’ai compris (j’espère que je ne me suis pas trompé) que d’une part, si en effet la croissance des populations est encore forte en Afrique, elle est déjà en voie de stabilisation (ralentissement de la croissance) du fait de la transition démographique. Avant sa stabilisation, il y aura tout de même entre 3.5 et 4 milliards d’Africains à la fin du siècle, et ça va évidemment poser des problèmes. Mais puisque courbe stabilisée il y a, il devient possible de gérer et prévoir. D’autre part, les tentatives de planning familial autoritaire appliquées où que ce soit dans le monde n’ont jamais donné de résultats probants. Conclusion : on doit suivre l’évolution et préparer l’arrivée des classes à venir, mais pas s’épuiser à vouloir lutter contre l’inéluctable, et SURTOUT ne pas tenter d’intervenir de façon autoritaire sur la fécondité (ce qui ne veut pas dire baisser les bras : puisqu’il y a naturellement une décroissance de la fertilité, il faut tout faire pour l’encourager). Cela change pas mal de choses, et en particulier sur les peurs d’invasions migratoires : nous ne sommes pas devant des croissances exponentielles ingérables, mais devant des évolutions vers la stabilité, qui permettent des anticipations.

La biodiversité. Là aussi, on lit surtout des déclarations cataclysmiques. C’est vrai que la biodiversité dégringole et que c’est très préoccupant ; mais on ne peut envisager de mettre les africains dans des parcs pour laisser la place libre à la biosphère dans le continent. Il y aura 3.5 milliards d’humains en Afrique et il va falloir leur donner de la place. Cela veut dire, ici aussi, ne pas engager de batailles perdues d’avance, mais au contraire évaluer ce qui DOIT être protégé, ce qui peut l’être, comment, à quel coût, quelles échéances, etc. J’avais fait le parallèle (que j’espère justifié) avec l’écosystème européen, où une des populations les plus denses du monde, présente depuis très longtemps sur son territoire, a réussi à faire évoluer la biodiversité du continent de façon extrême (il n’y a plus rien de « sauvage » en Europe) sans stériliser l’écosystème. Il est donc théoriquement possible d’évoluer vers une biodiversité fonctionnelle et « anthropisée ». Voilà ce sur quoi l’on devrait réfléchir en Afrique.

Et ces deux points se passent en Afrique mais ne concernent pas qu’elle : ils ont des implications sur toute la planète.

Je m’éloigne un peu de notre débat pour plonger dans mes idées fixes, mais je pense que tout se tient. Si en effet la société africaine en est restée à un fonctionnement colonial ou postcolonial comme le maintiennent certains (en France et en Afrique), nous sommes très mal ; si au contraire (comme il me semble l’avoir perçu en général, et décrit à propos des étudiants burkinabés) elle a évolué et se prend en charge elle-même, nous sommes sauvés.

 Bien cordialement,

 Francois Gerlotto