La construction européenne a connu bien des crises, jamais vraiment surmontées parce que le système était vicié dans son principe. Les erreurs de conception ayant entraîné des dysfonctionnements permanents, l’Union européenne est désormais entrée en agonie. Depuis un an, les signes mortifères se multiplient : écrasement de la démocratie en Grèce, impuissance face à l’afflux de migrants, victoire des partisans du Brexit, succès des mouvements populistes de droite et de gauche qui tiennent pour une part à leur dénonciation des politiques d’austérité…

D’ordinaire, les crises de la construction européenne réactivaient les promesses et les projets des eurocrates selon la logique qui avait cours en Union soviétique : les retards et les échecs du système s’expliquant par l’inachèvement du système, il fallait hâter le processus historique : toujours plus de socialisme réel là-bas, toujours plus d’intégration européenne ici. Nous pouvions donc craindre une surenchère fédéraliste après le Brexit. Cette fuite en avant n’a pas eu lieu : tel est le fait, hautement significatif, que le sommet de Bratislava a rendu manifeste. En guise de « réponses concrètes » aux colères populaires, la médiocrité ou l’insignifiance des déclarations sur la défense européenne, la lutte contre le terrorisme et la prolongation du plan de relance Juncker qui a déjà échoué… Comme l’Allemagne ne peut et ne veut rien faire, on ne fera rien, ni dans l’Union européenne ni dans la zone euro.

La fameuse « intégration » bute sur la divergence des intérêts nationaux que la Commission européenne n’a jamais réussi à transcender. L’échec pratique de cette « Europe » tient à l’indépassable contradiction de la thèse supranationale : vouloir faire l’Europe en dépassant les nations était impossible puisque l’Europe se définit par ses nations. Après l’effondrement du mythe supranational, nous assistons au blocage de la coopération intergouvernementale qui était censée pallier les défaillances de « l’intégration » dans l’attente du Grand Soir fusionnel. Voici les oligarques devant un énorme paradoxe : eux qui ne cessent de réclamer des réformes structurelles ultralibérales sont installés dans une structure irréformable !

Certes, il est possible de survivre un certain temps dans un système bloqué – et d’autant plus confortablement qu’il baigne dans la corruption. Mais le discours qui donnait encore un semblant de sérieux aux dirigeants de la Commission, de l’Eurogroupe et au gouvernement allemand a perdu toute crédibilité. Toutes les prescriptions ultralibérales sont tour à tour invalidées, toutes les explications données en haut lieu sur la crise de la zone euro apparaissent comme des mystifications, qui ne parviennent plus à masquer la faillite théorique et pratique des milieux dirigeants (1). Il est en effet établi (2) que :

-   Les prêts accordés à la Grèce pour qu’elle se réforme et rembourse sa dette ont servi, pour 95%, à sauver les banques allemandes et françaises. Les Grecs ne sont pas coupables et les sacrifices que Berlin et Bruxelles leur imposent sont catastrophiques pour le pays et sa population.

-  Le FMI aurait dû imposer une restructuration de la dette grecque dès 2010 mais Dominique Strauss-Kahn puis Christine Lagarde se sont faits les complices de l’Eurogroupe et ont accepté que les Grecs soient contraints de rembourser une dette non remboursable.

- La « flexibilité », en clair la baisse des salaires, ne dynamise pas l’économie. Au contraire, la dévaluation salariale affaiblit la demande des ménages, ce qui pénalise l’activité et l’emploi. La zone euro serait dans une spirale déflationniste si la Banque centrale européenne ne déversait pas ses liquidités sur les banques – sans effets notables sur l’investissement et sur la consommation. Autre paradoxe : ce sont des institutions publiques, les banques centrales, qui évitent l’effondrement du sacro-saint Marché.

L’Europe des traités va s’enfoncer dans sa trop lente agonie, sous la férule des dévots de la Règle qui ne veulent pas voir que le carcan monétaire, la rigueur budgétaire et l’ultra-concurrence engendrent le chaos.

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(1) Pour une démonstration minutieuse, cf. Philippe Légé et Jaime Marques Pereira, « Les hésitations de la parole autorisée durant la crise de la zone euro », Revue de la régulation, juillet 2016.  http://regulation.revues.org/11814

(2) Voir les articles de Romaric Godin sur le site de La Tribune et attendre le prochain livre de Jacques Sapir sur l’euro.