A Berlin, à Bruxelles et dans les succursales européennes, on a commencé par communiquer des émotions. Soulagement, après la défaite de l’extrême droite dans l’élection présidentielle autrichienne. Inquiétude après la victoire du Non au référendum italien. Il ne s’agit jamais de comprendre les événements qui concrétisent un processus historique mais au contraire de les nier par divers procédés qui vont de la disqualification au coup de force.

A Vienne, l’élection du candidat écologiste contre son rival d’extrême-droite n’est pas une « victoire de l’Europe et de l’ouverture » (François Hollande) mais un sursis. Le FPÖ, qui n’avait jamais obtenu autant de voix (46%), exploite la colère des classes populaires de plus en plus exposées, dans un pays relativement prospère, à la précarité et à la baisse des revenus. Le gouvernement allemand étant décidé à ne rien changer aux dispositifs qui produisent le « populisme », on va oublier l’Autriche et les Autrichiens jusqu’aux élections législatives de 2018 où l’on se mobilisera à nouveau pour « faire barrage » à l’extrême-droite.

L’Autriche peut être facilement effacée du paysage médiatique. Par son poids économique, l’Italie fait peser un risque majeur sur la zone euro et sur l’Union européenne. Matteo Renzi comptait sur sa jeunesse, sur son charme et sur ses talents de communicant pour « changer le storytelling de l’Italie » – pour que les Italiens adoptent le style et les normes de la « mondialisation heureuse ».  Mais les Italiens ont chassé l’élégant personnage parce que ses belles images et formules étaient destinées à faire passer les « réformes » ultralibérales imposées par Bruxelles qui voulait, de plus, cette révision constitutionnelle que le président du Conseil a soumise au référendum.

Comme d’habitude, on dit que le peuple n’a pas répondu à la question qui lui était posée, que Matteo Renzi a eu le tort de personnaliser le référendum et que les partisans « populistes » du Non sont incapables de gouverner. Or il apparaît que dans leur majorité les Italiens ont compris ou deviné qu’il y avait un lien étroit entre la volonté de rendre les institutions plus efficaces – par la réduction du rôle du Sénat – et la volonté d’adapter l’Italie aux normes économiques et sociales de la zone euro. Comme les Italiens constatent la stagnation de l’activité économique, le taux élevé de chômage, l’augmentation de la dette publique, la fragilité du système bancaire, ils peuvent en conclure, au nez et à la barbe des experts accrédités, que la zone euro est un échec et qu’il faut faire, d’une manière ou d’une autre, exploser le système.

Le choix des électeurs italiens étant disqualifié, comme celui des électeurs britanniques et états-uniens ces derniers mois, le gouvernement allemand et ses supplétifs de l’Eurogroupe vont tenter d’éteindre l’incendie. Toutes les ressources de la propagande seront mobilisées, toutes les recettes politiciennes, tous les trucs de l’ingénierie financière seront mis en œuvre pour gagner du temps, dans l’espoir que le peuple italien, comme naguère le peuple irlandais, en viendra à accepter ce qu’il refuse. Mais nul ne saurait oublier que la gouvernance européiste, avec ses lenteurs bureaucratiques et ses mollesses consensuelles, sait aussi réussir des coups de force. Panagiotis Grigoriou (1) rappelle que Georges Papandreou a été démissionné par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy lors du sommet de Cannes en octobre 2011. Silvio Berlusconi fut pareillement débarqué à Rome au profit de Mario Monti en novembre 2011 et nous savons comment l’Eurogroupe sous la férule de Wolfgang Schäuble a contraint le gouvernement grec à la capitulation en 2015.

Il est vrai que les formations « populistes » ne parviennent pas à traduire en projets politiques cohérents les colères populaires qu’elles savent attirer et retenir. Mais le mouvement dialectique n’est pas terminé. Faiblement structurés, les partis « populistes » peuvent connaître des transformations majeures. Et nous constatons depuis longtemps qu’il existe en France, en Europe, aux Etats-Unis, une extraordinaire vitalité intellectuelle. Ignorés par les politiciens, marginalisés dans les médias, ce travail et ce débat collectifs sont en train de faire naître une nouvelle conscience politique. L’Union européenne est morte comme était morte l’Union soviétique en 1980. La date du prochain enterrement n’est pas prévisible mais il faut dès maintenant préparer la reconstruction de la France et de la grande Europe.

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(1)    Cf. son blog http://www.greekcrisis.fr/

Editorial du numéro 1111 de « Royaliste » – 2016