Manuel Valls avait brièvement agité le marigot médiatique en déclarant tout à trac, le 14 juin, que « oui, la gauche peut mourir ». Il s’agissait d’une manipulation grossière – faire peur pour remobiliser – mais la misérable petite phrase nous vaut une réplique fortement argumentée de Frédéric Lordon. Non, dit-il, « la gauche ne peut pas mourir » (1). Et pourquoi donc ?  Parce que la pensée de gauche a quitté le corps décomposé du Parti socialiste sans rien perdre de sa définition. « Car elle est une idée. Egalité et démocratie vraie, voilà l’idée qu’est la gauche ».  Il peut y avoir d’autres définitions, mais celle que propose Frédéric Lordon est rigoureuse et permet d’envisager la mise en œuvre d’une politique permettant d’affronter le capitalisme mondialisé.

A juste titre, Frédéric Lordon définit le capital comme une « puissance » qui se révèle dans sa logique sociale et comme groupe d’intérêt. Cette logique et cette volonté collective de puissance interdisent la réalisation de l’égalité et de la démocratie vraie car le projet est celui d’une domination sans partage sur tous les territoires, sur les corps et dans les esprits. Par voie de conséquence, l’exigence égalitaire et démocratique implique une politique sans compromis de « refus de la souveraineté du capital. Ne pas laisser le capital régner, voilà ce qu’est être de gauche». Après avoir explicité son rejet du capital, Frédéric Lordon expose les grands axes d’une politique de gauche : restrictions de la mobilité du capital, plafonnement de la rémunération des actionnaires, définanciarisation de l’économie, protectionnisme raisonné… Toutes actions à mettre en œuvre sur le territoire national, ce qui n’exclut pas, contre les chimères internationalistes, la coopération inter-nationale.

Je suis heureux de retrouver chez Frédéric Lordon maintes propositions inscrites dans le programme économique de la Nouvelle Action royaliste mais je me garde d’insister sur ce point pour ne pas provoquer l’exaspération de l’éminent chroniqueur du « Monde diplomatique », si d’aventure il tombe sur ces lignes. Cela dit, la définition lordonienne de la gauche intéressera de très nombreux citoyens qui ne se reconnaissent pas ou plus dans les étiquettes partisanes. Aristote est de gauche puisqu’il condamne la chrématistique lorsqu’elle vise l’accumulation infinie de richesses. Les trois monothéismes, qui condamnent ou ont condamné le prêt à intérêt, sont de gauche. Le christianisme social est de gauche, tout comme la politique gaullienne. Et il va presque sans dire que la monarchie royale est de gauche car le mode de dévolution du pouvoir par voie de succession écarte d’emblée toute souveraineté du capital.

Pour étayer mon assertion, je pourrais citer de savants auteurs mais je préfère renvoyer mes lecteurs à Tintin en leur rappelant, s’ils l’ont oublié, que Le Sceptre d’Ottokar est un traité de la légitimité, en un sens que précise Pierre Michon : « Si Hergé a eu des idées politiques, elles étaient royalistes. Il a très vite perdu confiance en la politique, remplacée par la circulation, l’omniprésence du trafic, qui est la vérité du capital. C’est l’exact contraire du roi, repère, point immuable du monde. Le roi dit : le monde ne bouge pas. Le roi fixe la valeur de toute chose. Quand le corps du roi tombe, il n’y a plus d’étalon de valeur pour distinguer la fausse monnaie de la vraie, c’est le règne des trafics et des tyrans » (3). J’aurais beaucoup à dire sur cette manière de concevoir le roi – l’immuable n’est pas immobile, le roi fixe la valeur au sens où il la garantit, le monde bouge avec, en lui, des permanences – mais je m’en tiens à cette idée décisive du roi qui est préservé de la circulation du capital et qui serait donc, par essence un roi de gauche (4).

Cette affirmation va bien au-delà de ce que les disciples de Frédéric Lordon peuvent supporter. Je m’empresse de les rassurer : un roi n’est pas essentiellement de gauche – il peut l’être par accident – car il est vrai que la gauche ne se définit pas seulement par le rejet de la souveraineté du capital qui est la condition de l’égalité et de la démocratie vraie. Ce rejet ne suffit pas. A la condition de possibilité négative, il faut ajouter des conditions de possibilité positives : elles permettent d’instituer la souveraineté populaire et de la situer dans la temporalité politique ; elles permettent que l’égalité soit établie sans que la liberté soit écrasée.

C’est cette positivité que la gauche ne comprend pas ! Frédéric Lordon écrit que la gauche a pour elle la jeunesse car « elle n’a que deux siècles » mais en deux siècles la gauche n’a pas réussi à élaborer une doctrine de l’institution de la démocratie. Elle reste dans le travail du négatif et quand elle trouve la démocratie instituée sous la forme de la 5ème République, elle ne comprend pas l’avantage (relatif) de cette monarchie élective puis elle opte pour le quinquennat qui convient parfaitement à l’oligarchie. En deux mots : il manque à la gauche la science et l’art des médiations nécessaires. Frédéric Lordon fustige ceux qui veulent dépasser la gauche et la droite, alors qu’une nation doit être en mesure de structurer ses conflits politiques et sociaux : la réconciliation unanimiste est une niaiserie ou une horreur totalitaire mais il faut faire place à la conciliation et au conciliateur. Dans l’idée du dépassement de la droite et de la gauche, il y a la recherche plus ou moins confuse d’une médiation. Pour exister, cette médiation doit effectivement se situer en un lieu extérieur aux classes sociales et aux formations politiques.

Dans son article, Frédéric Lordon est muet sur les conditions institutionnelles d’une politique démocratique libérée de la souveraineté du capital. Mais je serais de mauvaise foi si je lui reprochais d’y être inattentif. Dans La Malfaçon, il écrit que « …la solution nationale a pour propriété que les structures institutionnelles et symboliques de la souveraineté y sont tout armées et immédiatement disponibles, c’est-à-dire immédiatement réactivables… ». Il faut imaginer Lordon gaullien !

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(1)   Le Monde diplomatique, septembre 2014.

(2)   Cf. La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui libèrent, 2014, et ma présentation du livre sur ce blog.

(3)   Pierre Michon : «La terreur et son remède ». Entretien accordé à Philosophie magazine, numéro hors-série : Tintin au pays des philosophes. 2010. Page 88.

(4)   A condition que le Parlement vote une loi établissant un contrôle strict de ses revenus et réduisant au minimum ses biens propres.

(5)   Op. cit. page 141.