Je suis heureux de publier, et de mettre en débat, la réflexion de Guy Delranc sur la mobilisation qui a suivi les attentats de janvier.

L’assassinat d’hommes ou de femmes pour leurs idées a connu son paroxysme au cours du XXe siècle. L’exclusion sociale de l’opposant par la mort était inscrite dans la logique des pensées totalitaires. Il y eut même des intelligences pour la justifier. Aujourd’hui, dans nos sociétés post-totalitaires dont le caractère individualiste et égalitaire s’est renforcé, l’idée même d’une atteinte à la liberté d’expression provoque une réprobation générale. On comprend que les actes de barbarie perpétrés au nom d’un prétendu islam radical aient été ressentis comme une atteinte intolérable à la liberté de la pensée par l’ensemble des Français. Traumatisée, submergée par l’indignation suscitée par la cruauté et l’aberration des actes commis, la France s’est mobilisée dans des proportions jusqu’ici inconnues lors d’attentats terroristes. La mobilisation exceptionnelle, l’unanimisme dans les paroles prononcées, les appels aux valeurs républicaines, à l’unité nationale, constituèrent un phénomène social rare. Tous ces signes vibrant de solidarité citoyenne étaient là pour réchauffer les cœurs quelque peu refroidis par les comportements égoïstes et consuméristes de nos sociétés marchandes.

Sans vouloir casser l’élan républicain ou jouer au ronchon ou au trouble-fête, la mariée n’était-elle pas trop belle ?

La référence quasi obsessionnelle aux valeurs républicaines, par ceux-là même qui les prostituent au gré de leurs intérêts, donne la nausée. Mais au-delà des appels au rassemblement d’un président qui crut opportun de profiter de l’évènement pour tenter avec son gouvernement de se refaire du crédit, il nous faut comprendre les motivations qui ont sous-tendu  les foules ainsi mobilisées. L’atteinte à la liberté d’expression par l’assassinat de journalistes est en soi un appel à la mobilisation. La gravité exceptionnelle des actes commis a provoqué une solidarité et une identification immédiate avec l’hebdomadaire agressé d’où le « je suis Charlie ». La plupart des manifestants, qui au demeurant ne l’avaient jamais lu, ne se sont pas posé la question de la compatibilité de leurs propres idées avec celles de Charlie Hebdo.  Et c’est bien ainsi, la liberté d’expression n’est pas sélective tant que la liberté des uns n’est pas retenue par celle des autres. Dans l’enthousiasme du moment, Charlie Hebdo devenait l’emblème de la liberté d’expression et se voyait doté de toutes les vertus républicaines.

La convergence aussi massive des sympathies envers Charlie Hebdo n’a rien d’étonnant. En premier lieu, le fait que cet organe de presse soit catalogué de satirique lui a apporté d’emblée un capital de sympathie. Il ne pouvait en être autrement. La satire, la critique, le droit de blâmer sont inscrits dans notre ADN national. Mais, plus significativement, la culture de Charlie Hebdo, c’est la culture de nos sociétés contemporaines. Signifier par la caricature que toutes les religions sont sources d’obscurantisme et de violence,  que derrière chaque militaire il y a un tortionnaire qui sommeille, que les curés ont vocation à devenir pédophiles et que la police n’est constituée que de fascistes et pour finir le catholique ne peut être qu’un bourgeois étriqué, pétainiste, militariste dont le sexe n’est utilisé qu’à des fins de reproduction de son espèce, ce n’est là que l’expression de l’actuel conformisme intellectuel. Au-delà des cercles de gauche, ces discours, bien que moins caricaturaux, sont récurrents dans bien des milieux sociaux. Ils sont dans l’air du temps. Charlie Hebdo a développé au cours des années une forme de poujadisme de gauche du type : tous des fascistes, tous des nazis, tous des cons. Pensant peut-être dissimuler ainsi leur nostalgie coupable pour des utopies qui ont fini dans le sang. On notera au passage qu’un fasciste (un flic) est mort en mission de protection du rédacteur en chef. On nous dira que ce flic faisait exception comme certains disent ce juif est différent. Ce journal laïcard intégriste est devenu en quelque sorte l’organe central des bobos qui veulent l’espace d’un instant se donner une posture voltairienne. Camarades, la révolution n’est pas pour demain ! Provoquer pour provoquer, jouer à la dérision des valeurs, ce sont là des attitudes dominantes qui traduisent le relativisme ambiant de nos sociétés. Charlie Hebdo n’en est qu’une expression parmi d’autres même si celle-ci est formulée parfois avec un certain talent. Cela expliquant avec quelle facilité la foule des manifestants s’est identifiée à ce journal.

Evoquer au sujet de la mobilisation des Français l’exaltation des valeurs communes  d’un réveil de la France est pour le moins intrépide pour ne pas dire une erreur d’appréciation. Au travers du syndrome « je suis Charlie », nous avons assisté au culte du moi démocratique et de son auto- célébration. Quelques explications s’imposent. La liberté aujourd’hui dans nos sociétés individualistes (à ne pas confondre avec l’égoïsme, l’individualisme procède d’un jugement de l’esprit) s’incarne dans chaque homme en particulier, sans recours à une autorité quelconque (politique, philosophique, religieuse). La liberté et l’autonomie individuelle, issues du siècle des Lumières et de la révolution, ne passent plus de nos jours par les structures familiales, sociales et politiques. C’est ce que Lipovetsky considérait comme une seconde phase de l’individualisme appelée post-moderne. La conquête de soi devenue inéluctable, chacun, d’où qu’il vienne, doit faire l’exploit de devenir quelqu’un en se singularisant. Chacun dans cette nouvelle phase cherche passionnément à se constituer une existence en soi, c’est-à-dire un style de vie qui n’entraîne aucune contrainte extérieure et qui reflète le plus justement possible la singularité présumée de sa personne. Un tel désir d’indépendance, de même que la conception de la liberté qui la fonde, ne peuvent que favoriser grandement ce sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis. Après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne la grande société à elle-même. S’impose ainsi l’idée d’une condition post-moderne où l’individu, dégagé des idéaux collectifs, comme du rigorisme éducatif, familial et sexuel, opère un processus de personnalisation, une façon de gérer ses comportements avec le moins de contraintes et le plus de choix possibles. Ce qui ne signifie pas qu’il ne soit pas capable de se mobiliser. Précisément, dès qu’il ressent une possible atteinte à la liberté d’expression, il se mobilise non pour une cause sacrée allant jusqu’au sacrifice suprême, mais contre un empêchement, une limite à sa propre liberté d’expression. L’individu des sociétés contemporaines est très sensible à toute forme d’expression qui pourrait constituer une contrainte intellectuelle ou morale à sa perception de la liberté. Il est revenu de toutes les utopies, de toutes les institutions, de toutes les religions. Seule compte son opinion. Mais à défaut de repères intellectuels et moraux solides, sa pensée s’abandonne dans le subjectivisme et le relativisme. D’où la difficulté de définir un bien commun reposant sur des références pérennes. Tout devient subjectivité, affaire d’opinion. Ce qui constitue un véritable handicap à la construction de modèles de référence. Dans l’incapacité d’exercer un discernement pertinent, l’individu contemporain est enclin à adopter les idées générales, autrement dit à obéir à la tyrannie de l’opinion, au conformisme social. Il existe dans les sociétés individualistes et égalitaires, telles que Tocqueville les décrivait, un risque d’engendrer une sorte de religion démocratique qui est en fait le culte de soi. Elle s’autocélébre à  travers les individus qui révèrent sa parole. Cette dernière n’étant que la représentation du sentiment de singularité  que chaque citoyen partage dans l’opinion commune d’individus « singulièrement semblables ». Ce sentiment d’égalité comporte des forces contraires et paradoxales. Si, par sa tendance naturelle, il porte à la communion entre citoyens semblables se livrant au culte d’eux-mêmes, il développe parallèlement ce désir de tout juger par soi-même, une méfiance à l’égard des institutions incarnant une quelconque souveraineté comme pouvant être une atteinte à sa liberté individuelle. Ce qui a pour effet de conduire l’individu à s’auto-protéger par un repli sur lui-même ou sa sphère privée, voire sur une communauté aux dépens de la société en général. En accordant une valeur de référence à l’opinion individuelle formulée en dehors de tout autre critère que l’autonomie de la pensée subjective, ou de l’éventuelle sincérité de l’idée émise, on rend insoluble la question du bien commun de la cité. Tristement, je pense qu’il n’y aura pas un avant et un après à la mobilisation que nous avons connu. Certains, à ce sujet, ont évoqué avec lyrisme les journées de la libération de Paris en oubliant de préciser, qu’à peine les lampions de la liberté recouvrée éteints, chacun a retrouvé ses mauvais penchants et s’est empressé de trahir les idéaux de la Résistance. Je crains qu’il ne faille guère se faire d’illusions sur les lendemains de cette manifestation. L’émotion passée, tout reste à reconstruire, et cela passe par un nouveau questionnement politique, philosophique et religieux qui reste à venir. Nous avons eu pour l’essentiel dans cette mobilisation l’expression type de la pensée individualiste et sa conséquence, la tyrannie de l’opinion. Le syndrome « je suis Charlie » révèle le vide existentiel de nos sociétés mondialisées.