Le séminaire franco-russe a tenu sa 47ème session les 23, 24 et 25 juin à Paris. Les analyses présentées par Victor Ivanter, Jacques Sapir et leurs collègues ont permis de souligner de fortes similitudes dans les problèmes de politique économique qui se posent à la France et à la Russie.

La Russie est un pays qui se normalise. Telle fut encore une fois mon impression lors d’un séjour à Moscou à la fin de la semaine pascale. Boutiques, restaurants, vêtements des promeneurs, poussettes des enfants : les modes de vie et les difficultés – de circulation, de logement – sont semblables à ceux des autres capitales européennes. Chaque année, le séminaire franco-russe conforte mes observations superficielles par des analyses rigoureuses. Bien entendu, l’histoire économique de la Russie, très différente de la nôtre, marque profondément cet immense pays. Mais les enjeux de politique économique sont semblables et, à Paris comme à Moscou, les économistes hétérodoxes sont aux prises avec la même orthodoxie ultralibérale.  Comprendre cela, c’est se libérer de l’image médiatique  d’un Poutine omnipotent et saisir à la fois la nature des conflits au sein de l’Etat en Russie et les causes de la crise qui affecte l’économie du pays.

Cette crise avait été anticipée par le séminaire qui souligne chaque année le retard dans la modernisation des infrastructures, la faiblesse de l’investissement productif due au caractère spéculatif du système financier et le rôle négatif d’une Banque centrale obsédée par l’inflation. A l’ouverture du séminaire, le 23 juin, Victor Ivanter a rappelé que la croissance du PIB russe avait été de 1,7% en 2013, et de 0% pour l’industrie.  Cette situation pour le moins préoccupante est provoquée par la chute des investissements publics. Alors que les investissements privés ont augmenté de 10% et les investissements directs étrangers de 40%, les grands projets d’équipements liés aux Jeux Olympiques sont achevés et les dépenses publiques ont été réduites : comme on ne pouvait toucher ni aux dépenses sociales ni aux dépenses militaires, c’est le soutien à l’activité économique qui a été sacrifié.

Pour quels motifs ? Nous les connaissons par cœur. La Banque centrale de Russie se concentre sur la lutte contre une inflation… qui n’est en rien menaçante puisque la hausse des revenus réels a été largement supérieure à celle des prix entre 2000 et 2013. Le ministère des Finances défend quant à lui le principe de l’équilibre budgétaire et juge catastrophique un déficit de 1% qui cache en réalité un excédent car maintes dépenses votées n’ont pas été effectuées. Ces décisions, inspirées par l’idéologie ultralibérale, sont désastreuses pour les PME et PMI : alors que les grandes entreprises peuvent se financer sur leurs ressources propres, les petites et moyennes entreprises industrielles doivent emprunter à des taux insupportables : 12 à 18% (nominal) soit 5 à 13% (réel) alors que les entreprises étrangères empruntent à 6%. Comme l’a montré Oleg Gotvan, les sanctions décidées par ce qu’on appelle l’Occident ne sont rien, comparées à la politique de la Banque centrale russe ! En Russie comme dans toute l’Europe du Sud, l’austérité fabrique des logiques récessives.

Les autorités politiques ne sont pas restées sans réaction. Tour à tour, le président de la Fédération et le Premier ministre ont publié en mai dernier des directives visant à assurer le financement de l’industrie. Mais la Banque centrale et le ministère des Finances ont vite réagi en créant un système complexe d’examen et de financement des projets d’investissements qui va bloquer, au moins partiellement, les décisions prises au sommet de l’Etat. Il y a donc opposition entre le projet de modernisation industrielle de la Russie et la politique de la Banque centrale. Celle-ci voudrait obtenir un certificat international de bonne réputation qui lui permettrait d’instituer le rouble comme monnaie régionale de réserve – objectif prématuré en raison de la faiblesse du développement industriel de la Russie.

Les autorités politiques russes auraient tout intérêt à trancher en faveur du développement. C’est beaucoup plus facile à faire en Russie que dans les pays emprisonnés dans la zone euro. Cette décision est d’autant plus urgente que, pour la première fois depuis l’an 2000, il y aura en 2014 une stagnation du revenu des ménages qui met en péril la stabilité sociale dans un pays où il y a encore beaucoup de pauvreté. L’expérience soviétique montre que le pouvoir politique échoue lorsqu’il négocie avec son administration et avec les puissances économiques en leur demandant d’être efficaces.  Or, à la différence du gouvernement français, le gouvernement russe est capable de prendre les décisions qui permettraient de réaliser ses projets à long terme. Il peut décider un financement public massif afin de multiplier les secteurs dynamiques. Il peut organiser le système de crédit de manière à ce que les banques servent effectivement au financement de l’économie. Il peut agir sur le taux de change. La solution n’est pas dans un « retour à l’Union soviétique «  qu’on affecte de craindre à Paris mais dans une politique qui s’inspirerait du modèle gaullien : mise en cohérence de l’action présidentielle et de l’ensemble de l’action gouvernementale, soumission de l’administration publique aux lois votées par le Parlement, rôle d’entraînement du secteur nationalisé, politique du crédit impliquant le respect par la Banque centrale des décisions du pouvoir politique…  En Russie comme ailleurs, les problèmes économiques renvoient à la question de la légitimité. Par rapport à la Banque centrale, celle d’un président élu est manifeste.

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NB : L’exposé introductif de Victor Ivanter, l’étude de Dmitri Kuvalin sur la réaction des entreprises russes à la crise, celle d’Oleg Govtan sur la Banque centrale de Russie et la conclusion de Jacques Sapir sont publiés sur le blog http://russeurope.hypotheses.org/

L’étude d’Hélène Clément-Pitiot : L’économie russe en perspective : le choix du pragmatisme ? est publiée par l’Observatoire franco-russe (Mai 2014).