Je remercie le Bulletin de l’Amicale de Mauthausen d’avoir bien voulu publier les réflexions qui m’ont été inspirées par l’intervention de la représentante de la Commission européenne, lors de la Table ronde « Quelles mémoires pour le Résistant Déporté ? » qui s’est tenue pendant le 45è Congrès de l’Amicale à Strasbourg en septembre 2014.

Lors de notre congrès de Strasbourg, Sophie Beernaerts, chef du programme « L’Europe pour les citoyens » de la Commission européenne, a évoqué dans ses interventions les valeurs de l’Union européenne en des termes qui se voulaient consensuels.

Cette bienveillance officielle m’a cependant troublé et la lecture du programme dont Sophie Beernaerts a la charge n’a pas dissipé mon malaise alors que tout est fait dans ce texte pour susciter une sympathie active. Les projets financés, lit-on, « sensibiliseront au travail de mémoire, à l’histoire et aux valeurs communes de l’UE, ainsi qu’à son ambition de promouvoir la paix, les valeurs européennes et le bien-être de ses peuples » et « encourageront la participation démocratique et civique des citoyens à l’échelle de l’UE… »

A ces mots, on ne peut que souscrire : ces valeurs européennes sont de toute évidence à promouvoir ! L’histoire du 20ème siècle nous a malheureusement appris que la promotion ou même l’apologie des valeurs n’empêche rien. Pour ne prendre qu’un exemple, les pays germaniques puis l’Allemagne unifiée virent naître Kant, Hegel et Marx, qui eurent chacun à sa manière une influence considérable sur la pensée européenne et sur la définition de valeurs largement partagées – et c’est ce pays de très haute culture qui engendra le national-socialisme. En tant que telles, les valeurs les plus éminentes ne constituent pas une garantie car elles peuvent être radicalement subverties : nous nous souvenons de la trilogie vichyssoise « Travail-Famille-Patrie ».

Le consensus sur les valeurs est illusoire. Il crée une fausse impression de sécurité chez les hommes de bonne volonté, tous humanistes sincèrement épris de liberté et de justice. Pour être effectives, les valeurs doivent devenir des déclarations de principes communs qui sont elles-mêmes inscrites dans les institutions démocratiques. Ainsi la Déclaration de 1789 et le Préambule de la Constitution de 1946.

Je n’oublie pas que les « valeurs communes de l’UE » ont été proclamées dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne mais ce texte révèle deux contradictions :

-          L’une est juridico-politique. Adoptée lors du Conseil européen du 7 décembre 2000, cette charte figurait au titre II du Traité établissant une Constitution pour l’Europe qui a été rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas en 2005. Le Traité de Lisbonne de 2007, qui reprend le prétendu « traité constitutionnel », a néanmoins donné à cette « Charte » une valeur contraignante. Les « valeurs démocratiques de l’UE » ont donc été proclamées à la suite d’un déni de démocratie. Dès lors, comment prendre au sérieux le discours sur les valeurs émanant de la Commission européenne ?

-          L’autre est logico-politique. La « Charte » reprend les dispositions contenues dans les autres déclarations de droits mais son préambule garantit « la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux » comme s’il s’agissait de flux d’une même nature. Or la liberté d’aller et de venir est effectivement une liberté essentielle pour la personne humaine alors que la libre circulation des biens, des services et des capitaux est une disposition contingente qui concerne le domaine économique et qui est appliquée en fonction d’une doctrine spécifique. La liberté individuelle peut être pleinement garantie dans un système protectionniste incluant le contrôle strict des mouvements de capitaux : qui osera dire que les Français n’étaient pas libres après 1945 alors qu’ils vivaient dans un système d’économie dirigée ?

Cette contradiction ne concerne pas seulement la « Charte » car le principe de « concurrence non faussée » peut, dans ses applications, porter directement atteinte à la dignité de la personne humaine, à sa liberté et à sa sécurité. Quand on parle des valeurs de l’Union européenne, on met sur un pied d’égalité la protection des droits de l’homme et la dérèglementation économique, le droit au bien-être et la libre spéculation financière alors que ces principes sont antinomiques comme le vérifient chaque jour les peuples de l’Europe du Sud – tout particulièrement les Grecs.

Il y a un problème plus général. Dire que les valeurs doivent être instituées ne suffit pas. Il faut encore préciser que cette institution est le résultat d’un processus historique qui se concrétise dans le droit. La Déclaration de 1789 est le fruit de la Révolution française, elle exprime des idées mûries à la fin de l’Ancien régime, elle a été débattue et rédigée par des hommes politiques qui pensaient de diverses manières les vertus patriotiques – ce qui n’empêche pas notre Déclaration d’avoir une portée universelle. Le Préambule de 1946 est le fruit de notre lutte de libération nationale et il reprend le programme du Conseil national de la Résistance – ce qui ne l’empêche pas d’être accordé aux principes affirmés à la même époque par d’autres nations victorieuses.

Il ne saurait donc être question d’opposer les nations à l’Europe, les nations à l’universel. C’est Sully qui a conçu le premier projet de République européenne. C‘est Emmanuel Kant qui a formulé les principes fondamentaux d’une confédération des Etats européens et la fraternité internationale étaient chère au cœur des Résistants et des Déportés, par-delà leurs divergences idéologiques. Le malaise, voire la colère, vient aujourd’hui de la contradiction, au sein de l’Union européenne, entre un discours général sur les valeurs qui mélange des principes juridiques imposés par des révolutions historiques et des règlementations issues de compromis auxquels les peuples n’ont jamais été associés. Ce procédé n’est pas innocent : il se fait au détriment des nations constitutives de l’Union européennes, brièvement saluées dans le Traité de Lisbonne mais vite évacuées. C’est ainsi que Bruxelles honore les victimes du totalitarisme comme s’il n’y avait eu qu’une seule résistance, partout réprimée de la même manière, à un seul et même système – outrageusement simplifié. Nous sommes, là encore, dans le déni. Déni des réalités nationales – comme si elles empêchaient les solidarités inter-nationales. Déni des contradictions entre les régimes totalitaires – et par conséquent de la singularité du national-socialisme.

L’irréflexion historique, très répandue dans les milieux dirigeants, n’est pas seulement une offense au « travail de la mémoire » par ailleurs hautement proclamé. Elle engendre des répétitions dangereuses et d’étranges cécités. Nul n’ignore que la politique déflationniste du chancelier Brüning, entre mars 1930 et mai 1932, fut l’une des causes de la victoire des nazis. Pourtant, ce sont ces mêmes politiques qui sont préconisées par la Commission et par la Banque centrale européenne – avec pour résultat une montée du nationalisme xénophobe. Il est par ailleurs étrange que la Commission s’obstine à ne pas voir dans l’ouest de l’Ukraine les manifestations violentes organisées par les mouvements nationaux-socialistes, qui glorifient les troupes SS et de leurs supplétifs ukrainiens…

Un dernier mot sur l’invocation de la paix, qui est une des conditions fondamentales du bien commun. Mais la paix ne résulte pas des proclamations, aussi sincères soient-elles, ni des sympathiques programmes pour l’Europe des citoyens. La paix résulte des traités signés par des Etats, souvent après des guerres, en fonction de considérations géopolitiques et géostratégiques. Pendant la Guerre froide, la paix fut maintenue par la dissuasion nucléaire. Après la Guerre froide, elle fut établie en Europe de l’Ouest par de nouveaux traités – mais en sacrifiant les peuples yougoslaves et sans que les nations de l’Europe continentale parviennent à s’unifier.

Dans les organes de l’Union européenne, le discours sur les valeurs couvre décidément de violents paradoxes et de cruels échecs.

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Bulletin de l’Amicale de Mauthausen, numéro 339, Janvier 2015.