Les Presses de Sciences Po publiaient en février 2001 le premier numéro d’une nouvelle revue trimestrielle, « Raisons politiques », consacrée au « moment tocquevillien ». Les débats qui n’ont jamais cessé autour de la pensée d’Alexis de Tocqueville n’ont de raison d’être que la modicité de son œuvre, essentiellement deux ouvrages, « La démocratie en Amérique » œuvre de jeunesse, « L’Ancien régime et la Révolution », peu avant sa mort, d’une écriture simple et limpide, relativement brefs, donc propices à de nombreuses interprétations. Vingt ans les séparent, dont une révolution, celle de 1848, qui marque un avant et un après. Le succès de la récente biographie (« Tocqueville », Gallimard) que lui consacre sa spécialiste reconnue, Françoise Melonio, au terme d’une carrière qui lui fut entièrement consacrée, depuis sa thèse commencée en 1982, voudrait qu’elle soit consensuelle. Couronnée par le prix Montaigne en mai, puis par l’Académie française en juin, son mérite est d’avoir rétabli en quelque sorte l’équilibre entre ces deux moments tocquevilliens, ainsi que d’avoir traversé plusieurs temps dans l’actualité de la pensée et de l’action politiques des cent dernières années. De cette longue marche, Françoise Melonio ne refuse pas le débat dans lequel elle a pris parti à plusieurs reprises sans rien cacher des aléas d’une telle œuvre et d’une telle vie. Ainsi ne cherche-t-elle pas à clore le champ de la recherche déjà si volumineuse, notamment grâce à elle, ni à nous livrer une version définitive, mais elle réussit à ouvrir, avec la discrétion qui lui est naturelle, des pistes pour de nouvelles réévaluations. Tocqueville se révèle inépuisable.

Le succès très actuel de Tocqueville apparaît comme l’expression du retour d’une certaine inquiétude sur la démocratie en Amérique, et sur la relation transatlantique, considérées toutes deux comme menacées par Donald Trump. C’est le sens des « conversations tocquevilliennes » lancées en 2018 par Laure Mandeville, le « Figaro » et la fondation Tocqueville, dont la huitième édition les 26-27 juin derniers au château de Tocqueville sous le présidence de Jean-Guillaume de Tocqueville, avait pour thème « Quel avenir pour la démocratie, de Trump à l’IA ? Qu’en dirait Tocqueville ? ».

On ne sait que trop que Tocqueville n’a jamais cessé de bénéficier outre-Atlantique d’une audience inégalée, jamais démentie, sur laquelle les historiens et les juristes américains ont continué de débattre inlassablement. « La démocratie en Amérique » est un classique de l’enseignement américain. Tocqueville, penseur « franco-américain », y a surpassé La Fayette (qu’il n’aimait pas). Le reflux du « rêve américain » en France ne date pas de Trump mais du vivant de Tocqueville. Mme Melonio n’hésite pas à sceller le destin américain d’une phrase qui résonne avec aujourd’hui : « les libéraux n’ont plus de patrie ». C’est vrai en 2026. C’était déjà vrai en 1845 avec l’annexion du Texas puis la guerre avec le Mexique qui ouvre la conquête de l’Ouest. Nous sommes loin de la gentry de Boston et de la Nouvelle-Angleterre. Pourtant le voyage de Tocqueville pendant dix mois d’avril 1831 à février 1832 s’était déroulé sous la présidence d’Andrew Jackson, qu’il a même vu à la Maison Blanche, et dont il a visiblement sous-estimé le côté trumpien avant la lettre. Au moins n’est-il pas passé à côté de sa politique anti-indienne, son premier acte comme président avait été leur déportation. Tocqueville était hanté par la perspective d’une guerre civile entre le Nord et le Sud sur l’esclavage. Il aurait certainement épousé la cause du Nord, estime avec toute vraisemblance Mme Melonio. Mais c’est une vue européenne, sinon française. L’histoire américaine vue de France peut conduire à des malentendus. C’est un Tocqueville américanisé et consensualisé que l’Université de Harvard pour ne citer qu’elle et son grand tocquevillien, Harvey Mansfield, oppose à la médiocrité de son personnel politique quelle qu’ait été l’époque, s’affirmant contre les excès populistes dès Andrew Jackson, comme républicain modéré ou conservateur libéral.

Cette version yankee de Tocqueville est sans doute partiellement responsable de son oubli français. Il a fallu attendre cent ans avant qu’il ressurgisse quasiment par hasard dans le débat universitaire et politique français. Rien n’était moins évident. Il revenait de loin. Raymond Aron, car c’est de lui qu’il s’agit, a humblement avoué en 1967 qu’il n’avait commencé à le lire que dans « les dix dernières années » (1). C’est en effet à la rentrée universitaire 1957 qu’il commence à la Sorbonne dix-neuf leçons sur les sociétés industrielles qui seront publiées sous le titre « démocratie et totalitarisme ». Tocqueville est un nouveau venu (de nulle part) dans l’histoire de ce qu’Aron appelle la pensée sociologique, après Karl Marx et Max Weber. Tocqueville est érigé en quelque sorte en un anti-Marx, voire au début comme un sous-produit de Marx, dans la mesure où Tocqueville comme Marx, mais moins scientifiquement que lui, et plus sensiblement, avait été confronté à la révolution sociale et politique de 1848. Or Tocqueville n’a pas connu ou pas vu la révolution industrielle dont Marx fera l’axe de sa pensée. Il ne l’a pas vue aux Etats-Unis. Il a découvert en Angleterre en 1836 le paupérisme (comme le futur Napoléon III) mais guère plus. Tocqueville sert néanmoins à Aron d’antidote à Marx en ce qu’il privilégie les institutions politiques, ce qu’il va développer dans son cours de la Sorbonne, opposant « les régimes constitutionnels-pluralistes » au « régime de parti monopolistique ». Tout au long de la guerre froide, Tocqueville sera connu pour une seule mais fameuse page de « la Démocratie en Amérique » où il annonçait la lutte entre Amérique et Russie, rarissime embardée de Tocqueville dans le champ des relations internationales, spécialité aronienne (2).

L’influence de Tocqueville sur la politique française allait cependant grandir et s’affirmer pour une autre raison plus durable que celle du communisme, l’avènement d’une forme de libéralisme politique, longtemps parent pauvre des grandes familles politiques nationales. Aron prononce sa dix-neuvième et dernière leçon à la Sorbonne le 19 mai 1958, après le 13 mai et avant l’arrivée au pouvoir de De Gaulle. Lui qui fut à Londres dans la France Libre n’avait jamais fait mystère de ses inquiétudes à l’égard du Général. Dans l’introduction au livre issu de ces leçons, en 1965, il écrit : « En une perspective historique, la Ve république est évidemment le troisième Empire, libéral et parlementaire dès le point de départ, mais toujours aussi peu parlementaire au bout de huit années (peut-être même moins parlementaire en 1965 qu’en 1959) ». De là à comparer 1958 avec le coup d’Etat du 2 décembre 1851 (dont Tocqueville fut prisonnier), il n’y avait qu’un pas qu’Aron ne franchit pas. 1959 fut la première fois que fut commémoré en France un anniversaire tocquevillien, en l’occurrence le centenaire de son décès en 1859, en avril par la société académique de Cherbourg, en novembre au Collège de France.

Dix ans plus tard, après mai 1968, encore plus crûment, « la révolution introuvable » d’Aron sera comparée à la réaction de Tocqueville aux événements de juin 1848. Si Tocqueville connut ainsi une certaine éclipse sous le général de Gaulle (3), l’élection en 1974 d’un président tocquevillien en la personne de Valéry Giscard d’Estaing, auteur de « la démocratie française » et du « gouverner au centre », allait dynamiser sa mémoire avec la création en 1979 d’un prix Tocqueville, biannuel, que Giscard remettra à cinq reprises, la création de la fondation Tocqueville et d’une revue internationale bilingue, la Revue Tocqueville (The Tocqueville Review) dont Mme Melonio sera l’une des coéditrices. Avec elle et André Jardin, son premier grand biographe en 1984, Tocqueville entre à la Pléiade en 1991, suivi de « la Démocratie en Amérique » en tome II en 1992. Il faudra encore attendre 2004 pour que paraisse le tome III consacré aux écrits historiques sur la France, présentés par François Furet et Françoise Mélonio, à la veille du bicentenaire de la naissance de Tocqueville, en 2005, marqué notamment par deux grands colloques internationaux de Cerisy et de Yale (4). Le président des Etats-Unis étant alors George W. Bush, qui s’empara de la mémoire du grand homme après la grave crise franco-américaine sur l’Irak, l’Amérique vivait une sorte d’anticipation de ce qu’elle connaîtra avec Donald Trump.

C’est alors, peut-on dire, qu’avec les travaux de Françoise Melonio les choses finissent par évoluer et que la perspective commence à changer. Certes il y avait eu 1989 qui n’était pas seulement l’année de la chute du mur de Berlin mais le bicentenaire de la Révolution française. Il y avait eu le moment François Furet. L’accent pouvait revenir plus concrètement sur « l’Ancien régime et la Révolution ». Contrairement à « la Démocratie en Amérique », mieux connu outre-Atlantique, ce texte avait été régulièrement réédité en France. Après 1870, la Troisième république Taine et Renan, Albert Sorel s’y référaient. Il était connu de Jacques Bainville (5). En 1952 il forma le second tome des œuvres complètes (le premier, « la Démocratie en Amérique », est sorti en 1951 avec une préface du socialiste britannique Harold Laski). Les commentaires s’adressèrent au texte d’introduction signé de l’historien de la Révolution, Georges Lefebvre. Pierre Boutang y consacra en septembre à « Aspects de la France » quatre articles, déjà introduits par trois articles en février sur Augustin Cournot et la féodalité (6). Car de ce côté, le débat portait sur la place faite non pas à la monarchie absolue mais à l’aristocratie, celle-ci étant accusée d’avoir perdu la monarchie et provoqué la Révolution par la réaction nobiliaire des dernières années et son avilissement à partir de l’échec de la Fronde. C’est évidemment la question centrale et existentielle de Tocqueville qu’il avait cru – à tort – réglée dans les treize colonies et qui, faisant marche arrière, après la constatation de sa permanence en Angleterre, était allé en chercher la solution dans « les bois » germaniques, sur les traces de Boulainvilliers.

Curieux retournement des choses en effet dont Françoise Melonio a eu la prescience en éclairant, la première à ma connaissance (7), les tenants et aboutissants du voyage en Allemagne d’avril à septembre 1854. Tocqueville s’absorbe dans les archives de Bonn. Hélas, il ne répondra pas aux appels de son ancien collaborateur, Arthur de Gobineau (8), à pousser jusqu’à Francfort où celui-ci est conseiller d’ambassade et où il aurait pu lui faire rencontrer l’ancien président de la diète de 1849, le comte de Prokesch-Osten, qui restera l’ami de toute une vie, et même le comte Otto von Bismarck, l’un délégué de l’Autriche, l’autre de la Prusse. Tocqueville ne regarde pas l’Allemagne comme un avenir mais comme un passé d’ancien régime qui a conservé le servage comme dans toute l’Europe orientale et bien sûr la Russie. C’est la grande différence avec Raymond Aron pour qui l’Allemagne entre 1930 et 1933 représentait le nouveau monde qu’il fallait craindre et admirer en même temps.

Tocqueville avait néanmoins, avec ces trois voyages, compris – entrevu, serait plus juste – ce que l’historien médiéviste Marc Bloch enseignera, dans son ultime somme consacrée à « la société féodale » parue en 1939-1940, à savoir « que la France, l’Allemagne et l’Angleterre se soient faits à partir du XIIe siècle, trois conceptions radicalement différentes de la hiérarchie sociale, voilà sans doute qui explique bien des choses de leur destinée. Présente autant que passé. » (Lucien Febvre, « Combats pour l’Histoire »). Mme Mélonio en tire l’évidente conclusion que « Tocqueville, penseur de « La Démocratie », incarne aussi la conscience malheureuse des Européens. On s’explique que « l’Ancien Régime et la Révolution » ait trouvé tant de lecteurs en Allemagne. »

Où se dirigerait aujourd’hui un Tocqueville de 26 ans ? En Chine, répondait en 1973 le co-fondateur du prix Tocqueville, l’ancien ministre Alain Peyrefitte, qui lui-même n’y a vu que du feu, se trompant sur tout, aveugle à la guerre de succession alors qu’il se trouvait là lors de l’élimination de Lin Piao (« quand la Chine s’éveillera »). En Afrique, comme Georges Balandier à l’orée des décolonisations ? L’avenir est souvent plus trompeur que le passé. En tout cas, si l’on veut marcher sur les traces d’Alexis de Tocqueville, il a laissé deux héritages durables bien concrets, nulle part ailleurs que dans le Cotentin : le premier est le château de Tocqueville qu’il n’a reçu qu’en 1836 à la mort de sa mère, qu’il a reconstruit en partie et demeure à ce jour propriété de sa famille (quoiqu’il n’ait pas eu d’enfants) ; le second est le chemin de fer Paris-Cherbourg que, comme député de Valognes de 1837 à 1851, il n’a cessé de promouvoir ; inauguré en juillet 1858, quelques mois avant sa mort, il reste à ce jour l’unique débouché ferroviaire de la presqu’île et l’un des moins sûrs et des moins rapides. La vérité est dans le terrain.

Dominique DECHERF

 

1/ Stanley Hoffmann, Aron et Tocqueville », in « Raymond Aron. Histoire et politique », Commentaire/Julliard, février 1985.

2/ Ministre des Affaires étrangères cinq mois de juin à octobre 1849, il n’avait pas de prédisposition pour ce poste qui fut un échec.

3/ En dépit des efforts de Jean-Paul Cointet, « De Gaulle et Tocqueville », Etudes gaulliennes, T.2, n°6, avril-juin 1974

4/ La Revue Tocqueville, volume XXVII, n°2- 2006

5/ La Revue universelle, n°19, 1er janvier 1930, lectures : « Grattez le libéral chez l’auteur de « l’Ancien Régime et la Révolution », vous trouverez un individualiste féodal. »

6/ « La source sacrée », éditions du Rocher, 2003

7/ « Tocqueville et les Français », Aubier, 1993 et « Tocqueville européen : la France et l’Allemagne », Revue Tocqueville, op. cité.

8/ 1816-1882, Tocqueville ministre le prit comme chef de cabinet puis le fit entrer dans la carrière diplomatique qu’il poursuivit jusqu’en 1877. Tocqueville désapprouva « l’inégalité des races humaines » publié en 1853. Leur riche correspondance a été publiée en 1959, tome IX des œuvres complètes.