A l’occasion de la conférence sur l’avenir de l’Europe, Emmanuel Macron a prononcé le 9 mai à Strasbourg un discours manifestement destiné à faire date dans l’histoire de la “construction européenne”. Or il s’agit d’un acte manqué, lourd d’ambiguïtés et d’énigmes recouvertes d’un épais voile d’illusions.

La première ambiguïté tient au statut du locuteur. Est-ce le président du Conseil européen qui parle, ou le président de la République française ? On trouve dans le texte des conclusions qui portent sur un travail collectif mais aussi des idées et des propositions personnelles, avec des allusions typiques à la prétendue “souveraineté européenne”.

La seconde ambiguïté tient à la perspective de sortie du conflit russo-ukrainien. Est-ce le président du Conseil européen qui affirme la nécessité de “faire cesser cette guerre au plus vite” et qui dit qu’il faut être à côté de l’Ukraine pour “obtenir un cessez-le-feu » et préparer le retour à la paix sans “jamais céder à la tentation ni de l’humiliation, ni de l’esprit de revanche” ? Il semble plutôt que c’est un chef d’État qui délivre ses messages diplomatiques, contre les positions maximalistes des États-Unis et de certains Etats-membres de l’Union européenne.

Cette approche complexe de la guerre en cours a été suivie d’une ode à l’Union européenne, qui allierait la solidarité, l’efficacité, la démocratie, l’indépendance et l’ouverture au monde. Solidarité ? L’Allemagne qui a décidé d’abandonner le nucléaire sans consulter personne vient de s’opposer à l’inscription de l’énergie nucléaire dans la taxonomie verte en opposition à la position française. Démocratie ? A quelques semaines de l’anniversaire du référendum du 29 mai 2005, l’invocation démocratique n’est rien d’autre qu’une inconsciente provocation.

La longue exaltation d’une efficacité affectée de difficultés surmontables relève quant à elle de l’auto-intoxication : depuis trente ans, l’Union européenne s’est enfermée dans des contradictions dont nous n’avons cessé de souligner la violence.

Violence de l’idéologie post-étatique et post-nationale que la bureaucratie bruxelloise a voulu imposer aux pays libérés du soviétisme alors qu’ils souhaitaient avant tout devenir ou redevenir des États et cultiver le sentiment d’appartenance nationale.

Violence des thérapies de choc, du marché unique ultra-concurrentiel et de la libre circulation des capitaux, qui allaient à l’encontre des objectifs de reconstruction économique et sociale de l’Est européen. L’Allemagne s’est avant tout préoccupée d’exploiter son hinterland polonais, tchèque et slovaque pour livrer à ses partenaires de l’Ouest une concurrence déloyale aggravée par la “monnaie unique”. De manière plus générale, les mécanismes de l’Union européenne et les crises qu’elle engendrait ont provoqué l’exode massif de Grecs, d’Espagnols, de Portugais, de Baltes, et des populations habitant les périphéries balkaniques et ukrainiennes.

Violence du prétendu modèle de démocratie libérale dont se glorifie une Union qui empile des organes anti-démocratiques – La Banque centrale européenne, l’Eurogroupe, la Cour de justice de l’Union européenne – et des “institutions” qui ne respectent pas le principe de la séparation des pouvoirs – ainsi la Commission européenne qui mêle des fonctions exécutives et législatives. Un empire des normes s’est constitué, hors du contrôle des peuples et des assemblées. Son idéologie néolibérale, sa monnaie-carcan, ses réseaux bureaucratiques, ses liens avec les groupes de pression et les puissances financières composent un système rigoureusement antipolitique, à l’opposé de ce qui définit la civilisation européenne.

Indifférents à ces contradictions, Emmanuel Macron souligne seulement la lenteur et la complexité du processus d’intégration à l’Union européenne.  Pour associer l’Ukraine et pour retrouver un lien avec la Grande-Bretagne, il propose une nouvelle organisation politique dans le souvenir du projet de Confédération européenne lancé en 1989 par François Mitterrand. Il s’agirait de “rassembler notre Europe dans la vérité de sa géographie, sur l’assise de ses valeurs démocratiques, avec la volonté de préserver l’unité de notre continent et en conservant la force et l’ambition de notre intégration”.

On discerne une ambition gaullienne mais le propos pêche par son flou et son irréalisme. Emmanuel Macron évite de dire qu’une organisation continentale de l’Europe implique nécessairement la Russie et la Turquie, ce qui suppose la réunion préalable d’une conférence sur la paix et la sécurité en Europe, en vue d’un traité garantissant l’équilibre dans le respect des souverainetés étatiques. Il veut surtout ne pas voir que le projet confédéral de 1989 se heurtait déjà à l’existence d’une Union structurée par les traités. L’organisation envisagée par Emmanuel Macron ajouterait une structure “politique” à un empilage de structures juridiques et monétaires, formelles et informelles, qui se sont placées sous l’égide de l’Otan.

L’organisation politique du continent européen sous forme confédérale est indispensable. Elle ne peut venir qu’après la dissolution de l’Union européenne, afin de transcender son échec.

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Editorial du numéro 1235 de « Royaliste » – 22 mai 2022