Droit international : fin ou moyen ? – par Jean Daspry
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort » (Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau, 1762). Trois siècles plus tard environ, la problématique de la vie en société – interne ou externe – ne correspond-elle pas à cette approche réaliste ? N’est-ce pas la question centrale qui se trouve au cœur des réflexions sur l’évolution des relations internationales au XXIe siècle ? N’est pas celle qui conditionne le choix de la gouvernance du monde qui pourrait se résumer entre droit et force ? N’est-ce pas celle qui se pose en raison des coups de boutoir qu’assène Donald Trump aux règles régissant le monde d’hier qui pourraient se résumer par le mantra de la paix par le droit ? Force est de constater que deux écoles de pensée s’opposent aujourd’hui dans un monde marqué au sceau de la brutalisation comme nous pouvons le découvrir à travers deux tribunes publiées le même jour dans le quotidien Le Monde sous la rubrique « Idées ». La première représentée par l’ex-Ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau que nous qualifierons de pragmatique. La seconde représentée par l’ex-Premier Ministre, Elisabeth Borne que nous qualifierons d’idéologique.
BRUNO RETAILLEAU : UNE APPROCHE PRAGMATIQUE[1]
Vilipendée durant tout son passage Place Beauvau, celui qui a retrouvé, depuis son départ du gouvernement Lecornu, son siège au Palais du Luxembourg ainsi que son indépendance d’esprit, nous livre une analyse bienvenue de la scène internationale de ce début d’année 2026.
Tel Claude Bernard et sa méthode expérimentale, il part de l’exposé succinct de quatre exemples concrets pour en tirer quelques conclusions plus générales. Pour ce qui est du Venezuela narco-État, Bruno Retailleau s’interroge ainsi « Comment revendiquer un légalisme aveugle » pour Nicolas Maduro dont la dernière élection a été entachée d’irrégularité ? Il s’insurge du fait que les critiques de l’opération américaine convoquent le général de Gaulle à l’appui de leur démonstration alors que l’homme du 18 juin 1940 a toujours développé une conception de la souveraineté qui se confond avec la démocratie. Il en conclut très logiquement : « Cessons de détourner le droit international de ses finalités essentielles. Sa vocation ne doit pas être de protéger les dictateurs de leur peuple, mais de constituer un outil de coopération et de désescalade entre États souverains … ». S’agissant de l’Iran, l’ancien Ministre de l’Intérieur se pose la question de savoir si la France, berceau des Lumières, de la démocratie et des droits de l’homme peut-elle tolérer un régime qui massacre son peuple et exporte le chaos au Moyen-Orient et ailleurs ?[2] Abordant le sujet du Groenland, il considère que, face à la logique impériale décomplexée de Donald Trump, il serait de bon aloi de faire bloc contre cet allié abusant de sa puissance par un mélange d’audace et d’initiative. Enfin, Bruno Retailleau estime que l’affaire du traité entre l’UE et le Mercosur traduit aussi bien nos incohérences face au monstre de la Commission européenne sous influence allemande que la « déclassement diplomatique de la France en Europe ».
Fort de ces exemples, Bruno Retailleau essaie de tirer quelques leçons devant inspirer notre approche diplomatique des grandes questions internationales : rappel que la « souveraineté n’appartient qu’aux peuples. Elle est nationale, indivisible et irréductible » ; rappel que les crises évoquées ci-dessus sont « le symptôme d’un ordre international en déliquescence …. Commandant une remise à plat complète de nos choix intérieurs et extérieurs depuis 50 ans » ; proposition de remèdes à ces maux qu’il résume en deux mots : « la puissance et l’idéal » sans quoi « notre politique étrangère devient incantatoire et notre diplomatie réduite à un exercice de figuration sans réelle portée ». C’est au prix d’une telle évolution que la France retrouvera « une parole libre, cohérente et intransigeante sur la scène internationale » ! Le droit ne constitue pas l’éléments cardinal de cette réflexion, étant plus un moyen qu’une fin.
Telle n’est pas la démarche recommandée par le centre de l’échiquier politique français pour aborder le monde de Donald Trump !
ELISABETH BORNE (ET LES 50) : UNE APPROCHE IDÉOLOGIQUE[3]
À la tête d’un collectif de 50 députés centristes, Elisabeth Borne, flanquée de Marc Fesneau, nous livre une toute autre approche du monde contemporain.
Partant de la naissance de l’État de droit en Angleterre et de la philosophie des Lumières des révolutions française et américaine, Elisabeth Borne rappelle que l’ordre international mis en place après la Seconde Guerre mondial s’est construit autour du triptyque suivant : droit, règles commune et libertés individuelles qui a permis d’émanciper, de libérer, de protéger l’intérêt collectif grâce à l’ONU et l’Union européenne. Or, le méchant Donald Trump met un grand coup de pied dans la fourmilière, contribuant à organiser un chaos ne profitant qu’aux puissants. Ainsi, les relations internationales obéissent désormais à une logique de domination et de prédation (Venezuela, Groenland).
Après le temps du diagnostic, vient celui des remèdes aux maux par les mots, une suite emberlificotée de périphrases. Contrairement à ceux qui « prônent l’allégeance à la force comme nouvelle norme des relations internationales », notre groupe des 50 propose le choix inverse « bâtir une France et une Europe puissantes et souveraines ». Vaste programme, aurait dit le général de Gaulle ! Les signataires de la tribune y vont de leur crédo : le droit n’est ni naïf, ni moralisateur, sa force réside dans son universalité (vraisemblablement celle que conteste le Sud Global lorsqu’il évoque l’Occident Global !) ; refuser la force du droit comme le soutiennent les populistes de tout poil, c’est vouloir conquérir le pouvoir par la division, le mensonge et le chaos (rien que cela !) ; le refus de la règle commune, aveu d’impuissance, débouche sur la logique du bouc émissaire, du faux dilemme entre principes et efficacité… C’est pourquoi, « Nous, progressistes, humanistes et démocrates » demandons au respect de nos valeurs et du droit pour traiter les défis de la sécurité, de l’immigration ou de la laïcité. Seule pareille démarche servira de refuge, de balise, de force d’action contre les prédateurs. Alléluia : On se demande pourquoi cette approche lénifiante séduit de moins en moins de peuples, en Europe et ailleurs, qui préfèrent se mettre dans les mains des affreux populistes. Vive les valeurs et le droit pour soigner les maux de notre temps, pontifient nos cinquante humanistes de pacotille et de salons avec des trémolos dans la voix. Le droit constitue l’éléments cardinal de cette réflexion, étant plus une fin qu’un moyen.
On l’aura compris. Le Monde nous livre deux visions quasi antinomiques de l’ordre international au XXIe siècle fondée l’une sur une approche pragmatique (non juridique et réaliste) et l’autre sur une approche idéologique (juridique et utopique). À chacun d’en tirer les conséquences qui s’imposent pour imaginer le monde de demain, le monde post-occidental[4].
L’AFFRONTEMENT DE DEUX LÉGITIMITÉS
« La raison n’embrasse pas tout, beaucoup de choses lui échappent, l’essentiel peut-être … »[5]. Tel est le principal défi qui se pose à bon nombre de nos dirigeants politiques marqués par une formation trop cartésienne, trop scientifique (ENA, X, HEC …) qui fait fi de la dimension humaine toujours, brutale parfois des relations internationales. La raison ne doit-elle pas traquer ses limites tout en exploitant ses possibilités pour mieux comprendre le monde du XXIe siècle afin de mieux l’appréhender dans toute sa complexité et toute sa volatilité ? Le refus de la complexité – qui va souvent de pair avec le déni de réalité – ne constitue-t-il pas le principal handicap de tout décideur ? Ne limitons pas notre esprit à la raison faute de quoi nous irons de surprise en surprise, de sidération en sidération en sidération[6], d’impasse en impasse, de déconvenue en déconvenue, d’échec en échec ! L’actualité internationale la plus récente – Venezuela, Iran, Groenland, Union européenne – nous en fournit moultes exemples qui devraient nous inciter à faire preuve d’esprit critique. C’est pourquoi, nos élites[7] et autres penseurs auraient pourtant intérêt à poser le problème d’une manière toute différente, celle du choix entre un droit international fin ou moyen.
Jean DASPRY
(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Bruno Retailleau, Retrouvons une parole, libre, intransigeante sur la scène internationale, Le Monde, 24 janvier 2026, p. 27.
[2] Madjid Zerrouky (propos recueillis par), Mai Sato (rapporteuse de l’ONU sur les droits de l’homme en Iran) : « Peut-être des dizaines de milliers de victimes », Le Monde, 27 janvier 2025, p. 5.
[3] Elisabeth Borne (au sein d’un collectif de 50 députés centristes), Face à des prédateurs comme Donald Trump, nous devons nous servir de l’État de droit comme d’une force d’action, Le Monde, 24 janvier 2026, p. 27.
[4] Hubert Védrine/Maurice Godelier, Après l’Occident ?, Bascules/Perrin & Robert Laffont, 2026.
[5] Éric-Emanuel Schmitt, Le défi de Jérusalem, Albin Michel, 2023, p. 28.
[6] Ghazal Golshiri, Iran. Après la répression, la sidération, Le Monde, 28 janvier 2026, pp. 1-3.
[7] Des élites naufragées, www.bertrand-renouvin.fr , 26 janvier 2026.
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