La volonté de puissance des Grands de ce monde exerce de durables fascinations et nourrit de fortes pensées morales et politiques. La pathologie de l’impuissance est elle aussi largement répandue, mais le phénomène est moins visible et peu attrayant puisqu’il affecte les perdants. Avec Antoine et Cléopâtre, Shakespeare nous fait vivre les tourments de la passion amoureuse, vécue aux moments cruciaux d’une rivalité politique qui plonge l’Empire romain dans la guerre civile (1).

Cette tragédie est d’abord celle d’une transmission qui échoue. Dans Jules César, Antoine avait pu se jouer d’un Brutus qui dédaignait le pouvoir, puis vaincre les troupes des conjurés. Octave-César, Lépide et Antoine s’étaient ensuite partagé l’Empire mais, comme l’histoire ne cesse de le vérifier, les triumvirats sont détruits par les rivalités personnelles. Il y en a toujours un qui a plus de volonté que les autres, dans l’intrigue comme dans l’affrontement direct, et qui s’impose…

Or Pompée vient brouiller le jeu qui s’esquisse. Populaire, appuyé par des troupes nombreuses et maître de la mer, ce jeune général menace de prendre Rome. Prévenu, Antoine s’arrache aux bras de Cléopâtre pour rejoindre Lépide et Octave. Tous trois passent un accord aux termes duquel Antoine, veuf de Fulvie, épousera Octavie, sœur d’Octave-César. Des négociations s’engagent entre les triumvirs et Pompée assisté de Ménas, près du cap Misène. Alors que tous se retrouvent sur la galère de Pompée pour fêter leur accord de paix, Ménas demande discrètement au jeune général s’il veut être le maître du monde entier : il suffit de couper un cordage et d’assassiner les trois rivaux quand la galère sera en pleine mer. Pompée réplique que Ménas aurait dû agir sans le prévenir mais qu’il ne peut accepter un tel projet car son honneur est supérieur à son intérêt politique (1).

Pompée campe magnifiquement sur le champ de la morale, mais il aurait bien ramassé la mise si les autres avaient été trucidés ! L’honneur a toujours belle allure, même et surtout quand il couvre les lâchetés et les trahisons. Après avoir brandi ce noble étendard, Pompée retourne à la beuverie. Ménas pointe tout de suite le renoncement : “Puisque c’est ainsi, je ne veux plus suivre ta fortune éventée. Qui cherche une chose et la repousse quand elle s’offre, ne la retrouvera plus” (3).

Daniel Sibony dit bien que “Pompée est fini : il ne combat le Pouvoir que pour être aimé par ce pouvoir ; donc il ne le combat pas, et ne peut pas le prendre ; il le combat faute d’en être assez aimé et reconnu ; ou faute que son père l’ait été. Son impuissance à la prendre, il la déguise en honneur” (4).

Comme tous ceux qui renoncent d’une manière ou d’une autre, Pompée, soldat très courageux, sait que le pouvoir est une charge très lourde à porter et que l’acte qui consiste à prendre le pouvoir suprême est toujours un saut périlleux. Celui qui prend le pouvoir doit se déprendre de lui-même pour devenir un symbole incarné, ce qui donne le vertige. Le général de Gaulle a connu ce bref moment de passage à vide lorsqu’il était sur le pont du Milan, en route pour l’Angleterre. Certains refusent de faire ce saut et restent de brillants seconds – comme Ventidius dans la pièce de Shakespeare qui refuse la gloire pour ne pas entrer en rivalité avec son chef.

Antoine évite lui aussi l’épreuve du pouvoir suprême, non par lâcheté mais parce qu’il a choisi de vivre dans le monde enchanté de l’Amour : here is my space, “ici est mon espace”. Telle est son illusion, qui va entraîner sa perte. L’échec militaire et politique se double d’un échec amoureux. Antoine voudrait vivre avec Cléopâtre un amour absolu – délié de tout autre lien – mais sa maîtresse est reine d’Egypte et lui-même commande à de nombreux rois d’Orient. Ces amants somptueux ne peuvent éviter que leurs engagements politiques viennent troubler leur passion, finalement destructrice de leurs velléités impériales.

Semblant ressaisi par l’ambition politique, Antoine quitte l’Egypte pour affronter Pompée puis conclut à Rome un mariage politique qui provoque la colère puis l’accablement de Cléopâtre, sans que la reine d’Egypte décide de rompre avec son amant. D’ailleurs, comme le souligne Daniel Sibony, l’Egyptienne qui sait si bien maintenir le désir en éveil ne rêve pas d’un amour exclusif. Elle voudrait que son amant soit tout à elle et en même temps maître du monde, mais la folie amoureuse prend le pas sur la folie des grandeurs. Dédaignant l’avis de ses conseillers et de ses soldats, Antoine décide d’affronter Octave-César sur mer et Cléopâtre affirme qu’il est de son devoir d’en être. Quand la bataille commence, le navire-amiral de la reine prend la fuite et “Une fois qu’elle a viré de bord, la noble victime de sa magie, Antoine, secoue ses ailes marines, et, comme un canard éperdu, vole après elle, laissant la bataille au plus fort de l’action”.

La défaite navale conduit à la débâcle politique. Octave-César se montre implacable et l’amour enferme les amants dans une impasse mortelle.

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(1) Je poursuis ma lecture du livre de Daniel Sibony, Shakespeare, Questions d’amour et de pouvoir, Odile Jacob, 2022.

(2) Pompée : Ah, this thou shouldst have done,

And not have spoke on’t! In me ’tis villany;

In thee’t had been good service. Thou must know,

‘Tis not my profit that does lead mine honour;

Mine honour, it.

(3) Ménas : For this,

I’ll never follow thy pall’d fortunes more.

Who seeks, and will not take when once ’tis offer’d,

Shall never find it more.

(4) Des dirigeants politiques qui se cachent derrière leur honneur ou qui brandissent les grands principes pour ne pas aller jusqu’au bout de l’aventure dans laquelle ils ont entraîné des milliers de militants et des millions d’électeurs, on en rencontre parfois dans la vraie vie. Jean-Pierre Chevènement, qui est l’homme des grands principes et des petits arrangements (dixit François Hollande) a renoncé en 2002 à “faire turbuler le système” et a pactisé avec le Parti socialiste qu’il prétendait combattre. Plus tard, il se fit donner une mission par François Hollande et on l’a vu récemment se rallier à Emmanuel Macron – toujours en invoquant La République. L’ancien ministre de François Mitterrand, qui abandonna son poste en pleine guerre du Golfe, s’est surtout arrangé avec lui-même, pour satisfaire son désir d’être reconnu, écouté, apprécié selon la très haute opinion qu’il a de sa valeur.