« Il était une fois » une commune rurale du sud de la Bourgogne, le long d’une petite rivière étirant ses méandres paresseux depuis Cluny jusqu’à la Saône où elle se jette, 70 km plus en aval. Une toute petite commune, à peine 7 kilomètres carrés, rassemblant autour des berges de la rivière un village de 300 habitants, avec son clocher, son moulin, son vieux pont de pierre, quelques champs et des prés où sont élevés des bovins (charolais, bien sûr !), quelques moutons ; et une petite forêt communale. C’est de cette forêt, de son écologie et de son exploitation, que je vais vous parler.

Ce bois communal, environ 30 hectares, est un milieu très courant dans notre pays : un écosystème forestier composé surtout de chênes, avec des représentants, moins fréquents, d’autre essences locales : trembles, charmes, frênes, saules ; plus rares, quelques bouleaux, hêtres, peupliers, etc. En dessous des arbres, un sous-bois tout aussi classique, aéré, moussu, humide, peuplé d’aubépines, de ronces, d’arbustes : buis, noisetiers, pruneliers ; dont le sol couvert de feuilles mortes voit apparaître, suivant les saisons, du muguet, des jonquilles ou des champignons. Et vivant là-dedans, des lapins, lièvres, blaireaux, chevreuils, cerfs, sangliers, une kirielle de petits mammifères (martres, mulots, hérissons…), d’oiseaux de tous les types et d’insectes innombrables. Bref, c’est une forêt comme il en existe des milliers en France.

Qui dit bois dit exploitation forestière. Elle existe depuis toujours pour fournir gratuitement aux villageois, du bois de chauffage, de charpente et de menuiserie. En effet, comme ce bois appartient à la commune, son exploitation en est confiée aux habitants, par une méthode de partage qui remonte à la nuit des temps (au moins à la Révolution). Le bois est divisé en 25 parcelles, chacune exploitée à tour de rôle sur un cycle de 25 ans. Cela permet à chaque parcelle abattue de se reconstituer loin de toute intervention humaine pendant un quart de siècle, avant d’être soumise à exploitation de nouveau. La parcelle de l’année, qui a donc eu le temps de se reconstituer en forêt, est alors ouverte à la coupe, après passage des techniciens des Eaux et Forêts (E&F) pour marquer les arbres qui ne doivent pas être abattus : une parcelle contient donc des arbres de 25 ans en majorité, mais aussi de 50, 75, 100 ans voire plus, similaire en ceci à une forêt « naturelle ». Les arbres de 25 ans (et moins) sont coupés pour donner des stères de bois de chauffage, les fûts plus anciens sont transformés en planches, en poutres, etc. La méthode d’exploitation que je vous décris ci-dessous a survécu jusqu’à la fin du XXe siècle, et reste en partie valable.

Une fois la parcelle visitée par les E&F, la commune informait les villageois, du moins ceux qui payent des impôts locaux, que des portions de cette parcelle allaient être distribuées à la mairie le jour J, au début de l’hiver, à raison d’une par foyer inscrit sur les listes de la commune. Tous ceux qui le souhaitaient venaient participer à la loterie qui décidait de la portion qui leur serait allouée (tirée au hasard pour éviter tout litige). Passé ce tirage au sort, rien n’empêchait d’ailleurs les villageois de faire des échanges entre eux, et même d’établir un contrat avec un exploitant forestier professionnel (ou un autre villageois) pour exploiter la portion à leur place. Puis, dès que les E&F déclaraient ouverte la saison des coupes, chacun était libre d’occuper sa portion et d’en couper les arbres à son rythme, sous certaines conditions. La première bien sûr était de ne pas toucher aux arbres protégés par les E&F. Mais il fallait aussi respecter d’autres règles : les dates de la saison de coupes, en général de janvier à mars ; l’entretien du sous-bois, qui devait être nettoyé des ronces et autres plantes invasives ; l’élimination des branchages, qui devaient être brulés sur place, etc. Les stères de bois coupé, qui pouvaient rester sur les portions jusqu’au printemps mais devaient être évacuées ensuite, leur appartenaient en pleine propriété, et ils pouvaient les utiliser pour leur usage personnel ou les vendre.

Cette méthode était liée à l’organisation sociale et au rythme saisonnier : les villageois étaient principalement des cultivateurs, gros utilisateurs de bois tant pour le chauffage que pour la vie quotidienne, la cuisine, le travail, etc. ; et ils profitaient ainsi du temps libre que leur laissait l’hiver et la dormance des cultures pour « faire le bois » et se constituer un stock de combustible « gratuit » (puisque l’on ne comptait pas son temps de travail) pour l’année. En février, c’est tout le village qui se retrouvait ainsi dans les portions. Nous avions le temps, aucune autre occupation urgente, l’activité sociale au grand air était gratifiante, le froid nous faisait interrompre l’abattage de temps en temps pour nous rassembler autour des feux de branchages et de broussailles, pour nous réchauffer, nous raconter des blagues (ou ces cancans qui sont au village ce que l’Histoire est au pays), boire un café ou tout autre liquide plus « revigorant » ; ces échanges nous permettaient aussi de partager notre force de travail humaine : jusqu’aux années 1970-1980, aucun moyen mécanique n’était utilisable dans ces milieux souvent très boueux et difficiles d’accès. De toute façon, cette force mécanique, les villageois n’avaient pas les moyens de l’acquérir : en été par exemple, c’est ensemble que les agriculteurs louaient pour le village la moissonneuse-batteuse, qui passait ainsi de commune en commune pour effectuer les moissons. La période des coupes de bois était donc un moment de rencontres autant que de travail.

Puis les choses ont changé à partir des années 1980-1990. Le village a vu disparaître ses cultivateurs les uns après les autres, et de nos jours ils ne sont que deux à exploiter le territoire agricole de la commune. Les habitants sont le plus souvent des retraités ou des employés dans les villes voisines, qui se chauffent au fuel ou à l’électricité, et pour qui le bois n’est plus aussi indispensable. Si les portions ne sont plus aussi demandées, c’est aussi parce que les habitants n’ont plus guère de temps libre hivernal à passer dans le bois. Enfin, le bois de chauffage est devenu une marchandise comme une autre, avec des prix qui grimpent en flèche, et ce sont souvent des exploitant forestiers qui achètent en bloc le bois à la commune. Le machinisme agricole a fait son entrée dans le jeu à la fin des années 1970, et la muse d’aujourd’hui doit changer sa supplique : « Ecoute bucheron, arrête un peu le bras la tronçonneuse » !

De nouvelles réglementations ont alors vu le jour, sous la double pression des entrepreneurs et des écologistes (ceux-ci servant souvent de caution à ceux-là). Le cycle de 25 ans pour une parcelle reste le même, ainsi que le mode de répartition des portions. Ce qui a changé, c’est d’abord la méthode générale. Il n’y a plus de « chômage technique d’hiver », puisque les cultivateurs ont pratiquement disparu, les quelques survivants, surchargés de travail, ayant bien d’autre choses à faire. L’aspect collectif aussi a fortement diminué, puisque pour l’essentiel les portions sont « revendues » à des entrepreneurs (menuisiers, commerçants de bois de chauffage…) qui exploitent le bois pour leur compte. On ne va plus faire les coupes en groupes pour s’entraider et passer un moment ensemble : les ouvriers des entreprises sont payés à l’heure, ils n’ont pas de temps à perdre avec des voisins qu’ils ne connaissent d‘ailleurs pas, et l’usage des tracteurs, des motoculteurs et des tronçonneuses s’est généralisé.

Mais c’est surtout la réglementation sur la façon de procéder qui a été bouleversée. L’écologie – ou plus exactement le discours écologique – est passée par là, avec comme leitmotiv la protection du milieu sauvage ! Ce qui veut dire : ne plus toucher à l’environnement pour sauvegarder la biodiversité. Volonté très louable, dont on ne peut qu’approuver le principe, mais qui, décidée sous couvert d’écologie (?), a abouti à des résultats exactement opposés aux objectifs affichés.

En substance, il est devenu interdit de brûler les branches mortes ou les branchages inexploitables issus des coupes, qui doivent rester sur place. On ne doit pas non plus nettoyer le sous-bois. La raison ? Permettre à la forêt de conserver un aspect « naturel », dans le but de favoriser la biodiversité.

Sur le principe général, en effet, on ne peut qu’être d’accord. Une souche ou une branche morte peut être utilisée de mille façons par la faune : les larves de coléoptères (des capricornes, par exemple) s’y nourrissent en creusant des galeries dans le bois mort, certains champignons y poussent, les petits mammifères construisent des refuges dans les souches, ou des nids sous les branchages qui les protègent des prédateurs ;  les branches en pourrissant alimentent le substrat ; la flore y trouve une grande diversité de biotopes pour s’y développer : les promeneurs n’ayant plus accès à un sous-bois « protégé » par les ronces, les épines de toute sorte, les branches mortes tombées au milieu des chemins, ne peuvent perturber le milieu, etc. Bref, la forêt redevenait inaccessible et sauvage, protégées des perturbations par l’homme, ce qui ne pouvait que favoriser le retour à une nature « authentique » !

Le résultat a hélas été catastrophique. Pourquoi ? Parce que mon petit bois communal n’est pas une forêt primaire, mais un écosystème humanisé depuis des millénaires, et que cet abandon lui a été très néfaste. Reprenons.

L’interdiction de brûler les branchage et de nettoyer le sous-bois a eu comme première conséquence d’interrompre une dynamique de reforestation. En effet les jeunes arbustes voient leur croissance inhibée tant que leurs parents sont vivants et que leurs feuilles, en interdisant le passage des rayons du soleil jusqu’au sol, maintiennent le sous-bois dans la pénombre. Inhibition bienvenue, puisqu’elle interdit la surpopulation d’arbres qui se gêneraient les uns les autres dans leur croissance et leur vie. Ce n’est que lorsqu’un arbre adulte meurt que le trou qu’il laisse dans la canope permet au soleil d’atteindre le sol et de favoriser la croissance de son successeur. Si le sous-bois est envahi par les ronces et les plantes d’ombre, les jeunes pousses de chênes ne pourront pas profiter du soleil pour croître, et la forêt se transformera peu à peu en broussaille. La seconde, c’est que l’occupation du sol bloque souvent la croissances de plantes saisonnières au profit d’espèces pérennes : pas de muguet là où le sol est couvert de lierre ou d’orties. Si la biodiversité animale est favorisée, ce qui est tout à fait certain sur la parcelle, la flore voit au contraire disparaître nombre d’espèces : la biodiversité végétale est plus riche dans une forêt que dans une broussaille. Et surtout, elle n’est pas la même.

Et la biodiversité animale, est-elle si enrichie que cela ? Dans la parcelle exploitée de l’année, c’est certain. Mais n’oublions pas que cette parcelle ne représente que 1/25eme (4 %) de la surface du bois : si la cétoine qui cherche une branche morte pour y pondre ses œufs n’en trouve pas dans la parcelle exploitée cette année si elles auront été brûlées, un vol de 100 mètres lui permettra d’arriver dans une autre parcelle du bois qui n’aura pas été touchée depuis 10 ans en moyenne, dans lequel elle trouvera son bonheur. Globalement, mon bois communal n’aura pas vu sa biodiversité s’accroître tant que cela.

En revanche le fait que la nouvelle broussaille devient impénétrable aux promeneurs favorise le développement des grands mammifères, et en particulier des sangliers, qui se mettent à pulluler. Double conséquence : pour les villageois qui voient les sangliers envahir leurs champs et détruire leurs récoltes ; et pour la faune en général qui ne peut lutter contre ces grandes espèces qui ont tendance à « simplifier » un écosystème[1]. En règle générale, si théoriquement l’idée de ne toucher à rien semble devoir favoriser une biodiversité sauvage, l’expérience montre qu’il n’en est rien dans un biotope humanisé.

Enfin, grande découverte : le bois mort peut favoriser des incendie de forêt ! Cela paraît bête, mais nos pseudo-écologiste semblent ne pas y avoir pensé. La première fois que cette possibilité s’est réalisée, c’était en 2020 en Australie, où la forêt avait été ainsi « sanctuarisée » : les ravages ont été dévastateurs sur près de 20 millions d’hectares rendus inaccessibles même aux pompiers et ont menacé la métropole de Sydney. Depuis que les canicules favorisent les incendies estivaux de grande ampleur dans notre pays, ce risque devient un souci majeur, et un rétropédalage de la réglementation sur mon petit bois communal semble plus que probable.

Cette réglementation écologiquement absurde était d’ailleurs plus le fait des entrepreneurs que des écologistes, qui se sont laissé prendre au piège : car si l’abandon de tout entretien des portions n’a pas eu de résultat positifs évidents pour l’écosystème, elle a permis en revanche de grosses économies pour le forestier, en temps et en matériel : pas besoin de perdre son temps à préparer le sous-bois avant les coupes ni à remettre en état le milieu après son exploitation. On retrouve là la stratégie capitaliste classique, qui laisse aux autres le soin de remettre en état un milieu qu’il aura lui-même ravagé : privatisation des profits, socialisation des pertes. Et si l’on peut coller l’étiquette « vert, bio, durable… » sur ces méthodes, ne nous en privons pas !

…Ou comment mon petit bois communal rassemble – en miniature – toute la dynamique et les ravages du néolibéralisme, qui s’appuie sur toutes les possibilités et les modes (ici : conjonction de la mode écolo verte et de l’incurie des écologistes) pour continuer à faire des profits, « quoi qu’il en coûte » !

François GERLOTTO

 

 

[1] Dans un tout autre environnement, cet appauvrissement de la biodiversité par la trop importante population de grands herbivores a été bien démontrée aux Etats-Unis, dans le parc national de Yellowstone, dont la biodiversité n’a pu retrouver son abondance originelle que lorsque des loups y ont été réintroduits pour réduire les populations de cervidés.