« Les diplomates sont des raffinés de la sémantique. Ils écrivent des télégrammes avant d’écrire leurs mémoires » (Vincent Hervouët, 2024). Le moins que l’on puisse dire est que cette tradition des mémoires d’ambassadeurs, de diplomates ne semble pas vouloir se perdre à découvrir les présentoirs de nos librairies favorites[1]. Chacun y va de sa chansonnette bien troussée, de son hagiographie flatteuse, du coup de pied de l’âne à ses chères collègues et à ses chers collègues … le plus souvent sans un délai de viduité minimum après le départ à la retraite. Plus rares sont les mémoires des diplomates femmes qui semblent délaisser cette tradition masculine ![2] Plus rares encore sont les écrits consacrés au rôle, voire au pouvoir des femmes de diplomates. C’est désormais chose faite avec l’ouvrage qu’Isabelle Dasque consacre à cette importante thématique[3] dont nous ne trouvons guère trace dans les recensions de nos perroquets à carte de presse et au QI de bulot sous les rubriques des nouveautés littéraires. Rappelons qui est cette historienne avant d’analyser le contenu de son ouvrage !

Qui est Isabelle Dasque ? Bien que ceci ne figure pas dans sa notice biographique, rappelons qu’Isabelle Dasque est la fille d’un ambassadeur, à la Carrière chaotique non méritée. Ce qui explique qu’elle maîtrise parfaitement les rouages de la machinerie complexe du Quai d’Orsay comme cela ressort clairement de son analyse du pouvoir des femmes de diplomates du XIXe au XXIe siècles. La dernière phrase de ses remerciements constitue un hommage appuyé à son père et à sa mère que nous reproduisons in extenso pour mesurer que le cœur a parfois ses raisons que la raison ne connaît pas :

Début de citation

« Enfin, ma reconnaissance est profonde à l’égard de mes parents, soutiens indéfectibles et lecteurs assidus, auxquels cette histoire n’est pas inconnue. Ils savent tout ce que je leur dois. Aussi discrète soit-elle dans le récit, ma mère, Marie-Élisabeth Dasque, qui a suivi jusqu’au bout du monde son époux diplomate pendant plus de trente ans, n’en aura pas moins été présente. Ce livre lui rend hommage : c’est en pensant à elle que je l’ai écrit et c’est à elle que je le dédie ».

Fin de citation

Ceci explique cela ! Isabelle Dasque est surtout maître de conférences en histoire contemporaine à Sorbonne Université et membre du Centre de recherches en histoire du XIXe siècle. Elle est spécialiste de l’histoire de la diplomatie française et a notamment publié en 2020 Les diplomates de la République (1871-1914) récompensé par les prix Guizot de l’Académie française et Tilsitt de l’Institut de France. De notre point de vue, cette jeune historienne semblait toute désignée pour traiter sérieusement du sujet des femmes de diplomates loin des clichés éculés que véhiculent littérature, reportages racoleurs, films, séries télévisées et autres publicités sur les diplomuches (Ferrero Rocher par exemple) qu’elle n’hésite pas à mentionner à l’appui de sa démonstration.

Que nous apprend Isabelle Dasque ?

Au fil d’un récit très riche et particulièrement documenté, Isabelle Dasque nous convie à un voyage intéressant au fil de deux siècles de diplomatie au féminin qu’il convient de distinguer de la fameuse et illusoire « diplomatie féministe ». Comment définir ce concept de diplomatie au féminin ? Il répond à un statut juridique ambigu, aucun statut de la femme de diplomate n’existant encore à ce jour en dépit de quelques coutumes bien établies. Ceci laisse la porte ouverte à tous les qualificatifs baroques sur ces épouses de diplomates, pionnières des voyages. À leur façon, ces femmes au caractère trempé participent au développement de la diplomatie culturelle et humanitaire, y compris dans les salons. Elles se trouvent parfois au cœur des crises et des guerres les plus cruelles, présentes toujours et absentes parfois. Les développements consacrés à la Seconde Guerre mondiale sont très instructifs. Ces épouses se retrouvent alors au cœur de la réflexion et de l’action, de la problématique de la guerre et de la paix. Plus légèrement, elles sont, malgré elles, des « professionnelles du paraître » comme en témoignent tant une abondante littérature qu’une consultation des archives du Quai d’Orsay. Face à de nouveaux enjeux, la diplomatie au féminin sait s’adapter de manière pragmatique. Reprenons quelques-uns des titres évocateurs de cet ouvrage bien documenté par quelques exemples concrets ! « Déjouer le dictatures », « La vie diplomatique derrière le rideau de fer », « Soutenir et protéger les opposants politiques ». Aujourd’hui, plus qu’hier encore, les femmes de diplomate apportent leur contribution non négligeable à la « diplomatie d’influence » (« soft power »). : diplomatie interculturelle, défense des droits des femmes. Isabelle Dasque conclut par un chapitre consacré à « la conquête des droits » pour consacrer un métier à plein temps ou d’autres choix de vie plus en harmonie avec notre temps (emploi à plein temps ailleurs que dans la diplomatie, reconversion … Tout ceci n’est pas un long fleuve tranquille, comme on peut l’imaginer.

Que peut-on dire de cet ouvrage d’Isabelle Dasque ? Cette dernière possède toutes les qualités d’une brillante historienne : précision, exhaustivité, multiplicité des sources bibliographiques (ouvertes et fermées), recours à des entretiens, sérieux … mais aussi certains de ses défauts, en particulier le recours à une approche trop analytique au détriment d’une démarche synthétique. Ce qui nuit parfois à la pertinence de sa démonstration. Un autre regret, celui de l’absence de référence à cette pionnière de la diplomatie française, Suzanne Borel (épouse Bidault) qui fut la première à intégrer la Carrière par la voie du Grand concours en 1930[4]. Au-delà de ces deux critiques, nous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage enrichissant à tous ceux qui souhaitent connaitre le fonctionnement de la diplomatie au fil du temps, des soubresauts de l’Histoire et des évolutions sociétales à travers le prisme du pouvoir des épouses de diplomate. Ils y trouveront matière à réflexion. L’écriture est alerte et rend la lecture passionnante à maints égards.

Comment conclure ? « Je me suis toujours faufilé entre des écrivains qui me prenaient pour un diplomate et des diplomates qui me prenaient pour un écrivain » (Paul Morand). Nous pourrions dire qu’Isabelle Dasque possède autant de talents de diplomate que d’écrivain outre sa qualité d’historienne. Sa contribution à la connaissance de l’une des facettes méconnues de la diplomatie est de la première importance. Elle éclaire bien des côtés peu connus de la fonction de représentation et de sa contribution à la connaissance de l’autre qui se trouve au cœur du métier de diplomate. Elle mériterait une plus grande attention et une plus grande considération de notre clergé médiatique amateur du buzz et du scoop, adepte de l’urgence au détriment de l’analyse du temps long. In fine, bravo à Isabelle Dasque pour ce passionnant voyage au cœur de la diplomatie au féminin !

Jean DASPRY

(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques).

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.

 

[1] Philippe Etienne, Le sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire, Tallandier 2026.

[2] Sylvie Bermann, Madame l’ambassadeur : de Pékin à Moscou, une vie de diplomate, Tallandier, 2023.

[3] Isabelle Dasque, Le pouvoir des femmes de diplomates XIXe-XXIe siècles, nouveau monde éditions, 2025.

[4] Suzanne Bidault, Par une porte entrebâillée ou comment les Françaises entrèrent dans la Carrière, La Table ronde, 1972.