Je remercie Benoist Bihan d’avoir bien voulu relire et corriger le texte de la conférence qu’il avait prononcée aux Mercredis de la Nouvelle Action royaliste le 27 mai 2026.

 

Royaliste : Lors de précédents entretiens, vous aviez évoqué la pensée d’Alexandre Svetchine dont vous présentez, cette année, le grand ouvrage…

Benoist Bihan : Strategiia est effectivement l’ouvrage de référence de celui qu’on peut qualifier de Clausewitz du XXe siècle, Alexandre Svetchine, véritable disciple de l’auteur de De la guerre. Strategiia est un livre qui a cent ans mais ce n’est pas seulement un document historique ou une pièce de l’histoire militaire soviétique.

Il est au contraire d’une actualité brûlante car il permet de comprendre les guerres et les crises internationales que nous connaissons aujourd’hui. Nous sommes en train de vivre une époque de recomposition complète des relations internationales – probablement la plus importante depuis 1945 – et peut-être devons-nous voir encore plus large. Or Svetchine offre une remarquable clé de lecture des événements dont nous suivons le cours.

Certes, l’ouvrage est daté par certains aspects, il y a des concessions à la doxa soviétique, certaines considérations sur la pratique des opérations militaires sont également datées mais il suffit de rajouter le substrat technique contemporain pour que le propos général conserve toute sa pertinence.

 

Pourquoi considérez-vous que Strategiia est de la même ampleur que De la guerre ?

L’œuvre de Svetchine est très différente dans sa forme mais elle est de la même ampleur dans son ambition – penser la guerre – et elle déborde le cadre des opérations militaires pour envisager les questions politiques et économiques. C’est aussi un ouvrage qui peut se lire comme la suite de De la guerre car Svetchine reprend la réflexion là où Clausewitz l’avait laissée en se demandant comment on fait pour mettre les combats au service de la stratégie. Ce n’est pas un manuel, mais un concentré d’intelligence et de méthode qui donne les clés intellectuelles nécessaires à la conduite d’une guerre.

 

Pouvez-vous nous rappeler l’itinéraire d’Alexandre Svetchine ?

C’est un des derniers représentants de ce qu’on peut appeler la « République paneuropéenne des Lettres militaires ». J’ai dit que Svetchine, qui lit l’allemand, est un disciple de Clausewitz, qu’il traduit et dont il se fera le biographe. L’auteur de Strategiia s’est aussi nourri de la pensée militaire française et il est immergé dans la haute culture européenne du XIXe siècle.

Né à Odessa en 1878, héritier d’une grande lignée militaire, il fait lui-même toute sa carrière dans l’armée russe. Son expérience fondatrice est la défaite de 1905 face au Japon – Clausewitz avait vécu la sienne en 1806 lorsque l’armée prussienne avait été écrasée par les troupes de Napoléon. Alors capitaine d’état-major, Svetchine analyse la défaite de la marine et de l’armée russe comme la défaite d’un système politique et militaire. Il amorce ainsi sa réflexion sur la conduite de la guerre et participe aux travaux devant tirer les leçons de la défaite, travaux qui seront enterrés par le Tsar. Pendant la Première Guerre mondiale, il est colonel, commande un régiment puis devient chef d’État-major d’une division puis d’un front (un groupe d’armées).

Au moment de la Révolution, il est l’un des dix grands chefs militaires de l’armée impériale russe en décrépitude. Alors qu’il aurait dû logiquement rejoindre les armées blanches, il choisit les Bolcheviks, sans doute parce qu’il considère que le régime impérial n’est plus capable de servir la patrie. Trotski le charge de former les cadres de l’Armée rouge et il va enseigner la stratégie à l’académie Frounzé.

Ces cours et sa très vaste expérience militaire lui donnent la matière de Strategiia, dont la première édition est publiée en 1926 qui est très vite suivie d’une seconde édition dont nous avons assuré la publication en français.

 

Quelle fut la postérité de Strategiia en Union soviétique ?

L’ouvrage est une lecture obligatoire pour les officiers soviétiques jusque dans les années soixante, alors même que son auteur a été exécuté en 1938 et qu’il s’est heurté frontalement au maréchal Toukhatchevski. Svetchine considère que l’Union soviétique est un pays déficient sur le plan industriel et qu’il doit mener une stratégie prudente, user l’adversaire avant de passer à la contre-offensive – alors que Toukhatchevski veut mener l’offensive avec de puissants moyens mécanisés. Pendant la guerre, l’Armée rouge utilise les deux protagonistes : elle conserve l’idée de l’opération d’anéantissement de Toukhatchevski mais, à partir de 1943, c’est Svetchine qui inspire la conduite générale de la guerre.

Alors que Svetchine est nourri de la pensée stratégique européenne, son œuvre reste inconnue à l’Ouest jusqu’à la fin du XXe siècle et, aujourd’hui encore, il n’est connu que des spécialistes de l’Union soviétique et des stratégistes. Remarquons cependant que Valéri Guerassimov, actuel chef d’État-major de l’armée russe autant que Valeri Zaluzny, qui a commandé l’armée ukrainienne jusqu’en 2024, ont cité Svetchine dans des articles qu’ils ont récemment publié.

 

Quelle est la méthode de Svetchine ?

Svetchine a lu Marx et Engels, dont il ne faut pas exagérer l’influence mais qui nourrissent sa méthode, qui est dialectique. La stratégie est pour lui une succession de dialectiques – par exemple celle de l’attrition et de la destruction sur le plan militaire. Le marxisme inspire également sa conception de la politique intérieure. Alors que Clausewitz raisonne selon trois entités unitaires – le roi, le peuple, l’armée –, Svetchine s’intéresse aux classes et aux factions à l’intérieur de la société.

En période de guerre, ces factions peuvent avoir des attitudes différentes, voire opposées, qui vont peser sur la conduite de la guerre et sur la définition de ses buts. Comme il y a aussi des factions chez l’adversaire, cela ouvre un espace pour la subversion, comme on disait pendant la Guerre froide, ou pour ce qu’on appelle improprement la « guerre hybride ».

Sous l’influence de Marx mais surtout selon sa propre expérience d’officier, Svetchine donne une importance centrale à l’économie dans la conduite de la guerre.

Svetchine se situe au niveau de la conduite de l’État en guerre et il adopte le point de vue de ce qu’il appelle « le chef militaire intégral ». Ce n’est pas nécessairement une personne, cela peut être un collège qui va disposer de tous les leviers de puissance de l’État pour conduire la guerre. C’est un rôle plus vaste que celui du stratège militaire. La direction politique de l’État doit pouvoir disposer de cerveaux annexes : il lui faut un état-major pour piloter la dialectique entre la fin et les moyens, entre la stratégie et les capacités économiques de l’État ; il lui faut aussi un état-major économique pour mettre en œuvre ces capacités par le moyen de la planification.

Le « chef militaire intégral » a aussi besoin d’un état-major pour assurer la mobilisation humaine et entretenir l’effort collectif dans la durée. Par exemple, dans l’actuelle confrontation entre les États-Unis et l’Iran, on voit bien que le pays agressé, qui se savait en situation d’infériorité, a choisi une stratégie de résilience et de résistance dans la durée, alors que les États-Unis, pour diverses raisons politiques et idéologiques (quant à la puissance de la technique) ont choisi une impulsion très violente, techniquement très efficace, mais qui n’a débouché sur rien au plan stratégique car il n‘y avait pas de plan de conduite des opérations.

 

Après la dialectique de la politique et de l’économie, s’engage la dialectique entre la stratégie et le combat…

Svetchine résout cette dialectique par l’art opératif. Il explique comment orienter l’activité militaire – la logistique, le renseignement, le commandement, la manœuvre, l’affrontement – pour aller accomplir les buts stratégiques. Le combat n’est pas en lui-même producteur de résultats stratégiques et c’est un apport majeur que de redonner à la stratégie le moyen d’utiliser le combat d’une manière profitable aux buts politiques de la guerre.

 

Qu’est-ce qui n’est pas vu, ou compris, dans Strategiia ?

La dimension maritime est peu explorée  – non seulement les questions relatives à la marine de guerre mais aussi la géopolitique maritime et la vision maritime du monde qui n’est pas celle de cet officier de l’armée de terre qui a, comme beaucoup de Russes, une vision continentale. La Marine est pour lui une arme subordonnée, qui remplit des rôles définis dans le cadre d’une guerre continentale. On peut cependant transposer de manière pertinente la pensée de Svetchine a des conflits essentiellement maritimes  – par exemple la guerre du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Quant à l’aviation, elle est encore peu développée en Union soviétique quand Svetchine publie son livre. L’aviation est soumise aux mêmes règles que les autres armes : il lui faut une ligne de conduite stratégique, il faut que les moyens soient suffisants pour les combats et il faut se persuader que l’aviation ne gagne pas les guerres comme on le voit dans les opérations aériennes menées contre l’Iran.

Bien entendu, Svetchine n’évoque pas l’arme nucléaire qui n’apparaîtra que vingt ans plus tard. Mais la rhétorique de la dissuasion, qui est fondamentalement ancrée dans une vision clausewitzienne de la guerre, s’adapte assez bien à la pensée de Svetchine. On peut imaginer que Svetchine aurait ajouté un front de la dissuasion à ceux que j’ai indiqués et qu’il aurait à nouveau insisté sur la question des moyens industriels à mettre en œuvre – la « stratégie des moyens » chère au général Poirier. Quant aux domaines du cyber et du spatial, ils changent les termes du combat – on l’a vu avec Starlink en Ukraine – mais ils ne changent pas la stratégie.

N’oublions pas, cependant, que Strategiia n’est pas un livre de recettes. Il ne peut y avoir de recettes pour des guerres qui sont toujours dépendantes des conditions politiques et des conditions matérielles initiales, et de la capacité à les faire évoluer pour rendre le rapport de force favorable à ses propres buts. Mais Svetchine offre une méthode pour comprendre et pour conduire la guerre. J’espère qu’il sera lu attentivement en France parce que son livre permet de combler un vide intellectuel tout à fait considérable en se mariant facilement à la tradition militaire française. Il n’y a pas de contradiction – au contraire – entre Svetchine et nos théoriciens de la dissuasion nucléaire.■

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 1331 de « Royaliste », 26 octobre 2026.

► Strategiia, par Alexandre Svetchine, édition présentée et annotée par Benoist Bihan et Patrick Bouhet, traduit du russe par le général (2S) Bernard Aussedat, paru chez Perrin (mars 2026).