L’Ukraine n’est pas dans l’OTAN mais l’OTAN est en Ukraine.

Le sommet de l’Alliance atlantique à Washington les 10 et 11 juillet, en présence de Volodymir Zelensky, a pris une décision majeure : l’OTAN en tant qu’organisation militaire intégrée aura désormais la charge de coordonner les livraisons d’armes à l’Ukraine ainsi que les formations de militaires ukrainiens. A cet effet, un organisme ad hoc sera créé avec son siège à Wiesbaden et un effectif de 700 personnels, commandé par un général trois étoiles dont la nationalité n’a pas été précisée. En principe ce ne sera pas un officier américain, puisque l’idée est en effet d’ôter cette responsabilité au Pentagone qui l’exerçait jusqu’à présent depuis la base américaine de Ramstein, également en Allemagne.

Faut-il s’en féliciter et y voir un premier pas vers une désaméricanisation de l’organisation intégrée et une prise de responsabilités accrue des Européens ? Le Kiel institute qui répertorie l’aide à l’Ukraine estime que de janvier 2022 à avril 2024, les Américains ont fourni 80 milliards de dollars d’aide à l’Ukraine contre 110 de la part des Européens. Le sommet a décidé un financement de 40 milliards pour 2024, ce qui est moins que la moyenne annuelle des deux dernières années. L’Union européenne avait annoncé un même montant pour ce qui la concerne, garanti par les intérêts des avoirs russes bloqués. Il y a un certain flou à ce sujet.

La décision de transfert de responsabilités a été interprétée comme une sanctuarisation de l’aide à l’Ukraine en cas d’élection de Donald Trump. Personne ne se risque à s’engager pour 2025. Mais le problème pourrait se reposer au sein même de l’OTAN. Le sommet n’aurait fait qu’anticiper une mise en suspens de la participation américaine, laissant les Européens en première ligne. Européens ? Sera-ce l’UE, mais il reste encore des membres non parties à l’OTAN, et le Royaume-Uni de Keir Starmer y voit un moyen de rentrer dans « l’Europe » ? Ou verra-t-on une logique institutionnelle avancer d’elle-même hors des Etats-nations ?

Enfin, quid d’une adhésion éventuelle de Kiev à l’OTAN ? La déclaration commune la juge « irréversible » mais le président Biden n’en a soufflé mot dans sa conférence de presse. Ce n’était pas un oubli de sa part. Il est généralement admis que celle-ci est exclue tant que dure la guerre. Or l’assertion est parfaitement contradictoire : elle encourage Moscou à prolonger la guerre indéfiniment ; elle n’incite pas à un règlement pacifique puisque la conséquence d’un arrêt des combats serait l’élargissement de l’OTAN aux frontières russo-ukrainiennes, ce qui est l’objectif de guerre du Kremlin que de l’éviter absolument. Ce n’est même pas un argument de négociation : une proposition de règlement n’aurait de chances d’intéresser la Russie que si elle incluait sous une forme ou une autre une clause de non-adhésion à l’OTAN. La dissuasion serait plus efficace si l’OTAN décidait d’une adhésion immédiate, ce qui mettrait l’OTAN et la Russie face à face. De nombreux Etats membres sont opposés à ce qu’ils appellent l’escalade, pourtant on s’y achemine à pas comptés. Si le message – même démenti – parvenait à l’oreille des dirigeants à Moscou, peut-être une conversation pourrait s’amorcer.

A l’inverse, l’OTAN semble s’installer dans la durée. L’ex-Premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, secrétaire général sortant de l’organisation, au bout de dix ans, passera la main le 1er octobre à l’ex-Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, défait lors des dernières élections législatives dans son pays qui ont vu une victoire de la droite dure de Geert Wilders, qui a rejoint Marine Le Pen et Viktor Orban dans le même groupe au parlement européen. Le 9 juillet au soir, le norvégien présidait donc aux festivités du 75e anniversaire de la signature du traité sur l’Atlantique Nord. Un absent de marque : Emmanuel Macron, qui avait retardé son départ de Paris pour des raisons de politique intérieure et ne passera à partir du lendemain que 36 heures à Washington.

Dans son discours officiel, M. Stoltenberg, qui a des lettres ou est entouré d’assistants qui ont fréquenté les meilleures universités anglo-saxonnes où on enseigne encore l’Antiquité et notamment la Grèce classique, s’est enorgueilli du fait que l’Alliance avait battu le record de longévité des alliances dans l‘Histoire, à savoir… la Ligue de Délos ! Cinq jours avant, j’avais été surpris de trouver cette référence dans un article de L’Express. Peut-être tout simplement M. Stoltenberg, ou sa plume, a-t-il lu une revue de presse française qui mentionnait ce détail. Il serait intéressant de remonter le fil auprès des rédacteurs de l’article.

Quoi qu’il en soit, la référence à la Ligue de Délos nous ramène au « piège de Thucydide » théorisé par Graham Sullivan en 2017 (traduction française, 2019 chez Odile Jacob). La Ligue de Délos, qui a effectivement duré 74 ans entre 478 et 404 avant notre ère, correspond à la période de la domination athénienne illustrée notamment par Périclès entre 444 et 420, considérée comme un âge d’or de la démocratie. La Ligue est créée après la victoire sur les Perses comme l’Alliance après la victoire dans la Deuxième Guerre mondiale. Elle se dissout en 404 après la victoire de Sparte sur Athènes dans la guerre du Péloponnèse.

Stoltenberg voulait-il se glorifier de ce que, à l’ère contemporaine, jamais Sparte ne triomphera contre la démocratie occidentale ? Allison, quand il a mis en garde contre « le piège de Thucydide », ne visait pas la Russie mais la Chine : la puissance incontestée depuis 1945 des Etats-Unis serait conduite, malgré elle, malgré soi, à vouloir arrêter l’ascension de la puissance émergente que représente la Chine, entrainant avec elle le camp des démocraties face au bloc des pays autoritaires. Combien de temps cette représentation du monde va-t-elle encore durer ? L’ouvrage d’Allison « Vers le Guerre » est répercuté par les propos du Premier ministre polonais, ex-président du Conseil de l’UE, Donald Tusk qui croit que nous sommes déjà dans un « avant-guerre ».

Pékin a compris l’allusion, parce que ses intellectuels ont lu Thucydide – ou au moins Allison –, et a réagi vivement à la déclaration du sommet de l’OTAN qui pour la troisième fois cible la Chine comme un adversaire de l’Alliance, cette fois par le biais de son aide à la Russie dans la guerre en Ukraine. L’OTAN pose ainsi une sorte de doctrine de Monroe étendue à toute l’Europe. Les manœuvres conjointes entre la Chine et la Biélorussie à la frontière polonaise menées simultanément au sommet ne pouvaient en effet avoir été mieux programmées !

Les 32 membres de l’OTAN sont loin d’être unanimes à vouloir s’engager dans l’Indo-Pacifique, que Pékin continue d’appeler l’Asie-Pacifique. Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande avaient été invités au sommet de Washington, créant une tout autre impression. Une Otan asiatique n’est pas nécessaire, a encore réaffirmé le Chef d’Etat-major américain. En revanche, les Européens ne peuvent que faire front commun contre l’intervention de la Chine dans un conflit européen, à condition de bien toujours considérer l’invasion de l’Ukraine comme une guerre territorialement limitée. Si l’on en fait un conflit mondial, la guerre des démocraties contre les autres, voire celle des économies développées contre les émergentes, comment reprocher à la Chine ou à tout autre pays extérieur à l’Europe de vouloir s’en mêler ? Les Occidentaux sont les premiers à avoir voulu impliquer la Chine dans un processus de paix. Les votes à l’ONU ne les avaient pas fait réfléchir.

Dominique DECHERF