Si l’usage de la force armée est dépourvu de fondement juridique, c’est un état de pure et simple violence qui s’établit. Il n’est pas possible d’y consentir. Ceux qui, comme nous, ont dénoncé l’agression russe en Ukraine et la volonté manifeste de changer le régime politique de ce pays, ne peuvent aujourd’hui justifier les opérations militaires montées par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran et ses alliés du Hezbollah libanais. Le droit international, ou ce qu’il en reste, ne peut plier devant les nécessités stratégiques d’Israël et les opportunités que le président des Etats-Unis a cru bon de saisir. L’Iran ne représentait pas une menace imminente, nucléaire ou même conventionnelle, et la nature tyrannique du régime ne pouvait justifier que des puissances extérieures tentent d’y mettre un terme.

L’ONU étant ignorée aussi froidement que la réprobation exprimée par la France, par l’Espagne et par une partie notable de l’opinion publique américaine, il faut répondre à l’injonction de réalisme lancée par les partisans de la guerre menée contre l’Iran. Ces derniers utilisent toutes les séductions de l’efficacité technique. Admirable précision des bombardements américano-israéliens ! Ruses prodigieuses des agents secrets ! Elimination, toujours bonne à prendre, d’un tyran et de ses acolytes libanais ! Retour très rapide à la paix pour le bonheur des peuples ! La ruse ultime de la pure volonté de puissance serait de se muer en douceur angélique, avec prières publiques à la clé !

Il est vrai qu’Israël mène depuis des décennies des opérations militaires cohérentes qui visent à neutraliser ou à détruire tous ses ennemis, puis à assurer son hégémonie sur le Proche et le Moyen Orient. Dans cette perspective, il est logique de détruire les capacités militaires de l’Iran et d’y entretenir, selon les circonstances, le chaos ou un chef d’Etat complaisant. A court terme, les objectifs sont pertinents. A plus longue échéance, on sait que la violence des nettoyages militaires engendre des haines inexpiables et que, par ailleurs, le nationalisme iranien prendra un nouvel élan après la chute de la tyrannie. Le souvenir de l’actuelle campagne de bombardements et d’assassinats ciblés conduira tout nouveau pouvoir politique iranien, aussi légitime soit-il, à se doter de l’arme nucléaire pour sanctuariser le pays.

Par contraste, l’incohérence des objectifs énumérés par le président des Etats-Unis a frappé tous les observateurs pendant la première semaine du conflit. Pour justifier l’agression qu’il a décidée, Donald Trump a successivement invoqué les menaces pesant sur les bases puis sur le territoire américain, le financement du terrorisme, la tyrannie politique et par conséquent l’urgence d’un changement de régime. Au huitième jour de la guerre, on constate que les opérations israélo-américaines visent la destruction complète du potentiel militaire iranien mais que les objectifs politiques de la guerre restent énigmatiques.

En janvier, Donald Trump, suivi par Reza Pahlavi, avait appelé les Iraniens à descendre dans la rue et à prendre le pouvoir. Ces mots d’ordre étaient irresponsables car les foules aux mains nues ne pouvaient affronter les centaines de milliers d’hommes, Gardiens de la Révolution (1) et Bassidjis, qui composent les forces de sécurité intérieure, deux fois plus nombreuses que l’armée.

En Irak, il était facile de faire tomber un dictateur soutenu par un parti unique et une armée nationale mais la dissolution du Baas et des forces armées a provoqué une catastrophe. L’Iran plurimillénaire ne se réduit pas à une hiérarchie politico-religieuse. Les centres de décision et de résistance sont nombreux, riches et puissamment armés. Dix à douze millions d’Iraniens sont débiteurs du régime alors que l’opposition est divisée. Les seuls groupes armés campent sur les marges. Or le soutien apporté par la CIA aux combattants kurdes réfugiés en Irak peut provoquer une contagion des revendications autonomistes puis indépendantistes dans les territoires où vivent, par millions, des Kurdes, des Baloutches, des Azéris, des Turkmènes et des Arabes du Khuzestân. Donald Trump a semblé soutenir Reza Pahlavi, détesté par les Kurdes et les Baloutches en raison de la politique répressive des shahs. Puis il a laissé entendre qu’il s’arrangerait avec des dissidents du régime avant de reconnaître qu’ils étaient “tous morts” sous les bombardements. L’éventuelle disparition de toute autorité centrale peut conduire à l’apparition de multiples groupes armés qui mèneront leur propre guerre, pour des motifs ethniques, sociaux, religieux, anti-religieux et bien entendu financiers. L’extraordinaire maîtrise technologique des Américains et des Israéliens peut ainsi conduire à une catastrophe politique pour l’Iran et l’ensemble de ses voisins.

La France veut honorer ses accords avec les Etats du Golfe et tente une médiation au Liban. Il faut à cet égard suspendre son jugement et souhaiter à notre patrie le regain de puissance qui lui permettra d’apporter une contribution décisive à la sortie du chaos.

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1/ Stéphane A. Dudoignon, Les Gardiens de la révolution islamique d’Iran, CNRS Editions, février 2022 et la conférence de l’auteur sur le site YouTube de la NAR.

Editorial du numéro 1319 de « Royaliste » – 8 mars 2026