En mars dernier, vous avez publié Les Vendéens (PUF) puis, en octobre chez Tallandier, Penser les échecs de la Révolution française. Il y a un lien manifeste entre les deux ouvrages.

Jean-Clément Martin : Oui, en effet. Je montre depuis trente ans que les Vendéens sont nés d’une guerre inventée par les révolutionnaires, d’une guerre entre les révolutionnaires, guerre interne qui a transformé une simple révolte en guerre. Cette guerre a provoqué une véritable catastrophe au sud de la Loire, dans ce qu’on a appelé la Vendée.

La question essentielle n’est pas de chercher à savoir ce qui annonçait la guerre de Vendée. Il faut se demander qui a provoqué la guerre de Vendée et pourquoi cette guerre constitue dans la Révolution française un échec d’autant plus douloureux que cet échec est difficile à accepter. Ce que je dis de la guerre de Vendée conduit les uns à me regarder comme un révolutionnaire fou et par les autres comme un contre-révolutionnaire encore plus fou…

A partir de quand parle-t-on d’une guerre de Vendée ?

 Jean-Clément Martin : Il y a eu des révoltes rurales, paysannes, depuis 1788, la Grande Peur de juillet 1789 puis des révoltes dans toute la France tous les ans jusqu’en 1792. En 1793, la France dirigée par les Girondins est assiégée sur presque toutes ses frontières. La Convention décide donc de lever 300 000 hommes et chaque canton doit envoyer 20, 50 ou 100 hommes. Dans un grand quart de la France, cette décision soulève des protestations extrêmement importantes. Pour aller vite, c’est tout l’Ouest qui se soulève de Cholet à la Bretagne et à la Normandie mais aussi des paysans alsaciens, et d’autres autour de Lille, de Mende, dans le Massif central et le Pays Basque.

Ces ruraux ne veulent pas envoyer leurs enfants se battre aux frontières et refusent le contrôle administratif et politique établi par les révolutionnaires à partir de 1792. Ils veulent qu’on leur laisse la liberté de culte avec les curés traditionnels qui n’ont pas prêté serment à la Constitution civile du clergé et qui vivent dans la clandestinité. Nous avons là un gigantesque mouvement de révolte – je dis bien gigantesque – , avec des bandes armées qui opèrent à partir de février-mars 1793. Ces bandes armées ne sont pas très nombreuses mais elles vont contrôler les campagnes, à peu près pendant un mois. Au nord de la Loire, où il y a des troupes républicaines, ces bandes sont rapidement réduites : à la mi-avril, l’affaire est réglée. Mais au sud de la Loire, les troupes ne sont pas nombreuses et sont mal commandées ; en outre, elles sont sous les ordres de généraux Girondins. Ce qui va être un élément essentiel.

Dans le département appelé Vendée, le 19 mars 1793, une bande armée bat et disperse une troupe de 3 000 hommes environ, partie de La Rochelle et qui n’avait pris aucune précaution pour éclairer son avancée. L’événement n’a aucune importance tactique et il aurait suffi de quelques semaines pour reprendre le contrôle de la situation. Mais non seulement les soldats ont pris la fuite devant quelques milliers de paysans et se replient sur La Rochelle et sur Niort en annonçant l’arrivée de dangereux contre-révolutionnaires ; surtout, la nouvelle arrive à Paris portée par des révolutionnaires de la Montagne qui clament que la troupe défaite était commandée par des Girondins, amis de Dumouriez qui est en train de trahir. Le 23 mars, lors d’un débat à l’Assemblée, les Montagnards, qui ne sont pas encore au pouvoir, accusent les Girondins de “demi-mesures” et parlent de “guerre de Vendée et départements circumvoisins”. Au bout de trois jours, on simplifie en parlant de la guerre de Vendée.

Cette dénomination est-elle vraiment importante ?

Jean-Clément Martin : Connaissez-vous, pendant la Révolution, des soulèvements transformés en guerre ? Il n’y en a pas ! La chouannerie n’a jamais été appelée “guerre”. Les bouleversements catastrophiques qui se produisent dans la vallée du Rhône, de Lyon à Toulon, n’ont jamais été appelés “guerre” alors que cela dure, comme en Bretagne, jusqu’en 1815.

Au contraire, depuis Paris, on décide qu’il y a une « guerre » au sud de la Loire qu’on appelle Vendée sans jamais délimiter cette région. Et on va considérer la Vendée comme l’ennemi public numéro un. Ce qui se passe en Vendée est l’équivalent de ce qui se passe à la frontière et bien sûr à Coblence, fief des princes émigrés. En conséquence, on décide d’envoyer en Vendée des troupes prises dans tout le pays, dans tous les bataillons, afin d’affirmer l’unité de la nation contre l’ennemi.

On rassemble donc une armée faite de bric et de broc, composée de gens qui ne parlent pas la même langue, qui viennent de bataillons tantôt girondins, tantôt sans-culottes, tantôt montagnards – sans parler de ceux qui viennent pour piller et pour violer (certains généraux parlent de « planches pourries »).

C’est ainsi qu’on commence la guerre et c’est ainsi qu’au bout d’un mois cette guerre est perdue. Toutes les troupes qu’on envoie sont battues. Sur le mode répétitif, le général fait avancer ses troupes en Vendée, généralement à partir de Saumur, et se flatte de ses succès pendant trois jours. Puis la troupe lourdement équipée rentre dans le bocage et se fait bloquer par quelques centaines d’insurgés puis attaquer par quelques milliers d’hommes. C’est inévitablement la débandade. Ce schéma se reproduit à de nombreuses reprises du printemps 1793 au mois de septembre 1793. Les Vendéens peuvent aller assiéger Nantes qu’ils ne parviennent pas à prendre, envahir Saumur et Angers. Une zone insurgée se constitue, des « armées catholiques et royales » s’organisent et des impôts sont prélevés.

Comment, à Paris, fait-on face à l’insurrection ?

Jean-Clément Martin : En juin 1793, les Montagnards prennent la direction de la Convention tandis que les Sans-Culottes parisiens imposent leur présence et une sorte d’alliance se noue entre les Montagnards – Robespierre, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne – et la sans-culotterie animée par Hébert et par Vincent qui est le secrétaire du ministère de la Guerre. Je vous ai dit que l’armée qu’on envoie contre les Vendéens est une armée qui se délite, sans parler des rivalités politiques internes qui vont même jusqu’à de véritables trahisons. Il va y avoir une offensive coordonnée à partir de Nantes, de Saumur et de La Rochelle en septembre 1793. Cette offensive menée par des troupes de la Montagne sera victorieuse au départ de Nantes mais les Montagnards ne seront pas soutenus par les troupes sans-culottes parties de la Rochelle et de Saumur qui se replient et qui laissent les Montagnards se faire battre. Ce qui explique les grandes victoires vendéennes en septembre, avant qu’il n’y ait la réunification des armées sous l’égide des seuls Sans-Culottes.

Quand en septembre 1793, au moment où l’effort militaire est le plus considérable avec 600 000 hommes mobilisés en France, on décrète la levée en masse que les Sans-Culottes voulaient ; elle ne sera appliquée que pour les troupes qui seront envoyées en Vendée, Carnot ne voulant pas en entendre parler – et à raison- pour l’armée aux frontières.

Quels sont les résultats militaires de cette levée en masse ?

 Jean-Clément Martin : Les Sans-Culottes obtiennent de fait le pouvoir dans le sud de la Loire. Ce sont eux qui remportent après de durs combats, la bataille de Cholet en octobre 1793, tout en étant incapables d’exploiter leur victoire.

Les Vendéens battus à Cholet – entre 60 000 et 100 000 hommes – vont jusqu’à Granville pour faire leur jonction avec les Anglais. Ils échouent et reviennent vers la Loire. Ils sont écrasés devant Angers puis au Mans, défaites accompagnées de massacres considérables, avant d’être détruits à Savenay en décembre 1793.

Les armées vendéennes, restées au sud de la Loire, sont soumises à la pression des Sans-Culottes dans des combats douteux et mal organisés au cours desquels les troupes sans-culottes se comportent de manière indigne. Au cours de cette guerre chaotique, tant au sud qu’au nord de la Loire, les Sans-Culottes ont donné la preuve en décembre 1793 qu’ils étaient de mauvais soldats commandés par de mauvais officiers. Ils ont affaibli définitivement les armées vendéennes sans arrêter la guerre ; ils ont épuisé leurs propres troupes sans pouvoir concurrencer les députés de la Convention. Ceci explique qu’à Paris, les Montagnards se débarrassent des chefs Sans-Culottes, exécutés en mars 1794. Les armées de tout le pays passent sous le contrôle du Comité de salut public et d’abord de Carnot. La guerre change alors de sens – sauf en Vendée.

Pourquoi ?

Jean-Clément Martin : Le Comité de Salut public lance une nouvelle offensive dont la direction est confiée au général Turreau, à qui on demande d’exterminer enfin les « brigands de la Vendée » – et non pas tous les Vendéens. Non seulement la Convention ne donne ni soutien ni ordre clairs à Turreau, mais celui-ci contrôle peu, voire pas du tout, certains généraux. Il laisse ses troupes s’embourber dans une guerre de répression et de dévastation : c’est l’épisode des Colonnes infernales, qui dure de janvier à mars 1794. Les épisodes les plus abominables se déroulent autour des Herbiers et dans les Mauges. Cette répression ravive les combats, face à Charette et Stofflet qui mènent habilement une véritable guérilla.

Que se passe-t-il en avril 1794 ?

Jean-Clément Martin : Alors que Robespierre est en train de prendre le pouvoir au sein du Comité de Salut public, un statu quo s’installe, qui va durer jusqu’en février 1795. Les armées républicaines et les armées vendéennes sont incapables de gagner une guerre qui est moins implacable mais qui demeure encore virulente et fait échapper la région au contrôle de la République. Toutefois les Vendéens ne sont plus des brigands mais des “frères égarés” qu’il faut réintégrer dans la nation. En février 1795, la Convention signe la paix avec Charette puis avec Stofflet, paix paradoxales et éminemment fragiles. En juillet 1795, le débarquement de Quiberon relance la guerre. Mais Hoche, à la tête des armées républicaines, fait une guerre qui traque les chefs en laissant les populations en-dehors des opérations. En février-mars 1796, Stofflet et Charette sont exécutés et la guerre, même si elle ne s’arrête pas totalement, est contrôlée.

Et la chouannerie ?

 Jean-Clément Martin : La chouannerie dure dix ans mais les Chouans sont devenus des bandits après 1799 en attaquant des diligences et les nobles qui les avaient rejoints sont repartis dégoûtés. Les Vendéens sont devenus des martyrs et leur aura va se développer avec la publication des mémoires de la marquise de La Rochejaquelein après 1815. Entre temps, les Vendéens sont devenus, aux yeux de toute l’Europe, les parangons de la contre-révolution, c’est-à-dire les défenseurs de l’ordre naturel et de la tradition religieuse. Plus tard, des descendants de ces Vendéens vont défendre les États pontificaux jusqu’en 1870, ce qui renforcera le prestige de la Vendée.

Une identité vendéenne s’est donc créée. Elle repose sur une opposition idéologique continuelle qui va se répercuter dans tout l’Ouest sous la IIIe République : les curés, les nobles, les maires peuvent être monarchistes alors que les gendarmes, les instituteurs et les préfets sont républicains.

Il faut ajouter que cette division s’étend à tout l’Ouest jusqu’à la fin du XIXe siècle, et qu’elle invente une nouvelle société puisque les élites monarchistes du sud de la Loire comme celles du nord du Finistère et des Côtes-du-Nord comprennent qu’il faut introduire le progrès dans les territoires qu’elles contrôlent. Elles vont développer l’industrie et l’agriculture – ce qui permet aujourd’hui au sud de la Loire d’être la région rurale la plus peuplée de France avec une industrie rurale très importante.

Ce qui s’est passé en 1793 par la division interne des républicains a donc provoqué une catastrophe et, involontairement, la création d’identités socio-politiques marquées. C’est ainsi que s’est affirmée, jusqu’à nos jours, une spécificité politique, économique et sociale.

La guerre de Vendée est donc à inscrire parmi les échecs de la Révolution que vous recensez dans votre nouveau livre…

 Jean-Clément Martin : Oui. Pour comprendre cet échec, il ne faut pas chercher à expliquer la Vendée par le caractère « satanique » de la Révolution ou par le sentiment religieux des Vendéens. En partant de la lutte entre les révolutionnaires et de mesures militaires stupides provoquant une guerre incontrôlable, on peut comprendre ce qui s’est passé et revenir sur les autres échecs de la Révolution française. C’est en reconnaissant ces échecs qu’on peut espérer éviter, lorsqu’on prend le pouvoir, de refaire les erreurs commises en 1793. C’est en comprenant la succession des mauvais choix qui ont conduit à la catastrophe qu’on évite les explications les plus compliquées et finalement les plus dangereuses – je pense bien sûr à la thèse qui présente la guerre de Vendée comme un génocide totalitaire. Mais contre cette idée, qui a eu du succès, il fallait étudier l’enchaînement des faits sans tabou.

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Jean-Clément Martin a bien voulu relire et corriger le texte que j’ai tiré de sa conférence aux Mercredis de la Nouvelle Action royaliste que l’on peut retrouver sur le site YouTube de la NAR : https://www.youtube.com/watch?v=lYf4EaHi6o0&t=1752s