Pour comprendre la portée de la révolution apportée par Yves Lacoste à la géographie, il faut revenir aux origines. Ce ne fut pas un long fleuve tranquille mais une longue marche, truffée d’obstacles et de controverses, qui s’étale sur trente années. De 1968 à 1998, de l’ouverture de Paris VIII à Vincennes jusqu’à l’âge de la retraite, il ne quitta jamais sa faculté pour aller enseigner ailleurs. Et c’est d’un même lieu, d’un seul centre, que rayonne encore à ce jour sa pensée, sa vision, à travers ses anciens élèves, fidèles et dissidents.

La géographie des professeurs.

Dans les années de formation avant 1968, la géographie était la petite sœur, le parent pauvre, la mineure de LA discipline majeure qu’était l’histoire. Les professeurs d’ « histoire-géo » enseignaient principalement l’histoire à laquelle la « géo », comme dans les ouvrages de référence ou les manuels, ne servaient que d’introduction, de fond de décor, au sens littéral car la géographie était alors une forme de cadre fixe, déterminant, une géographie dite physique, des reliefs et des vallées, des sols et des fleuves, qui se voulait une science au sens des sciences dures et non des sciences humaines et sociales. L’université française avait développé une grande école française de géographie dans la foulée de la défaite de 1870 et de la « réforme intellectuelle et morale » d’Ernest Renan. C’est de l’université de Nancy en 1872 que Vidal de la Blache (1845-1918) lança le mouvement pour répondre à la science allemande, elle-même initiée par la défaite de 1813 et vecteur de l’unité allemande, en cherchant à la dépasser en partant de l’imitation choisie. Yves Lacoste lui a tardivement rendu hommage quand il eut découvert « la France de l’Est », ultime œuvre vidalienne, parue en 1917, qui réfléchissait au retour de l’Alsace-Moselle à la France et aussi vite oubliée après l’armistice. Lacoste en voulait au gendre de Vidal, Emmanuel de Martonne (1873-1955), qui fut pendant trente-cinq ans à la tête de l’Institut de géographie, et avait, selon Lacoste, fossilisé la discipline et ses adeptes. Or le traité de Versailles de 1919 avait été en grande partie l’oeuvre des géographes. Jacques Bainville l’avait noté dans « les Conséquences politiques de la paix » : « Le tracé des nouvelles frontières, par exemple, a été confié à des géographes et à des ethnographes tout à fait distingués, en qui il était permis d’avoir pleine confiance et qui n’auront certainement laissé passer dans l’exécution de leur tâche que des erreurs insignifiantes. » Sous l’ironie, le critique oppose la « technicité », la « compétence », à l’erreur politique majeure qui concernait non tant le tracé des frontières que « le plan d’ensemble » radicalement vicié. Martonne y avait pris une grande part. C’est lui qui traça les frontières de la Roumanie (aux dépens de la Hongrie) et délimita le fameux corridor de Dantzig. Le reste du temps il chercha à faire oublier sa contribution personnelle. Deux géographes, Jean Brunhes (1869-1930) et Camille Vallaux (1870-1945), avaient en 1921 publié un ouvrage intitulé : « La géographie de l’histoire : géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer » qui cumule géographie physique et géographie humaine pour dresser un bilan exhaustif du monde pendant et après le conflit et des traités de paix. Jean Brunhes a donné un article à la « Revue universelle » que Bainville dirigeait depuis 1920 (« Comment s’est faite la carte de France », 15 octobre 1926). Pour l’entre-deux guerres, il faut mentionner Jacques Ancel (1882-1943) qui sera redécouvert en 1990 comme le spécialiste de la « géopolitique » des Balkans, un des premiers à avoir utilisé ce terme sans qu’il soit repris ni d’ailleurs défini. Il l’employa en 1936 qui correspond à un premier frémissement de la recherche en relations internationales (création de la revue « Politique étrangère »). La Deuxième Guerre mondiale allait à nouveau enfouir toute velléité de réforme au sein de l’école française de géographie, du fait de la compromission de la discipline avec le nazisme. Michel Korinman a publié en 1989 « Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique » (Fayard), préfacé par Yves Lacoste, qui montre le parcours accompli depuis Friedrich Ratzel jusqu’à Karl Haushofer. Certes il n’est pas monolithique et comporte des nuances, mais il est clair que plus personne en France ne se revendiquerait d’une telle école de géographie qui pouvait encore en imposer à l’université française après 1870.

Pour ceux qui furent collégiens, lycéens, étudiants avant 1968, la géographie n’avait guère d’attraits. A Sciences-Po, toutefois, deux orientations étaient de mode : l’aménagement du territoire, nouvelle dynamique sous la Ve République gaulliste (« Paris et le désert français » de Jean-François Gravier, paru en 1947, réédité en 1958) ; le sous-développement dans la foulée de la conférence de Bandoung (1955) et de la décolonisation, popularisé sous le vocable de « tiers-monde » selon l’expression du démographe Alfred Sauvy, la démographie comme l’ethnologie étant mobilisés par ce qu’on appelait alors la géographie humaine. Si le premier thème était plutôt de droite, le second était résolument à gauche. Un grand géographe réconciliait ses élèves avec la géographie à Sciences-Po, Pierre George (1909-2006, mort à 96 ans il y a vingt ans, comme Yves Lacoste aujourd’hui). Communiste comme Jean Dresch (1905-1994), il diagnostiquait bien alors que la géographie comme discipline était entrée en « crise ». La revue « Hérodote » en 1976 surgit au milieu d’un désert intellectuel. En attendant, les géographes qui se refusaient au régional ne virent d’exutoire que dans la tropicalité. Ils furent ainsi nombreux à se spécialiser dans les pays tropicaux sous la houlette de Pierre Gourou (1900-1999), grâce à la « Coopération », aux instituts de développement, avec une emphase placée sur la ruralité, dans la vielle tradition vidalienne revisitée dans les anciennes colonies des administrateurs de la France d’outre-mer, dont l’école disparaît en 1962, avec ses enseignements de géographie et d’ethnologie si délicieusement qualifiées de « sciences coloniales », fort compétentes et « humanistes » mais politiquement décalées. La compétence devait perdurer jusqu’à la fin du siècle (par exemple, les travaux de l’agronome René Dumont (1904-2001), la thèse de François Bart, à Bordeaux en 1988 sur la « paysannerie rwandaise », ou encore dans l’entourage de Mitterrand, le géographe de Madagascar, Jean-Pierre Raison (1937-2016) pour s’effondre brutalement ensuite (le ministère de la Coopération sera supprimé en 1998). Le dernier géographe référent, qui avait suivi la démarche d’ « Hérodote », Roland Pourtier, spécialiste de l’Afrique centrale, né en 1940, s’est éteint en 2025.

Géographie politique

Yves Lacoste sort de Pierre George dont il commença par être l’assistant. 1968 pour lui n’était pas tant le mouvement étudiant que sa cause, au moins aux Etats-Unis, qui était la guerre du Vietnam, la dernière menée par une armée de conscription. En 1972, il s’élève contre les bombardements américains contre les digues de delta du fleuve rouge dont il était allé personnellement faire un relevé. Auparavant, lui qui était né à Fès (Maroc), avait commencé, après son agrégation en 1952, par enseigner à Alger, tandis que son épouse, Camille Dujardin, décédée en 2016, géographe et ethnologue, allait s’imposer comme la spécialiste du monde kabyle. Il avait été rapatrié dès 1955 en tant qu’opposant à la politique coloniale. On doit à cette époque une évocation d’Ibn Khaldoun (« Naissance de l’histoire ; passé du tiers-monde », 1966). Ajoutons à cela la révolution castriste et, ce qui lui tenait le plus à cœur, un séjour en Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso) dans le cadre de la lutte contre l’onchocercose. Il regroupera ces quatre expériences en 1979 sous le titre « Unité et diversité du tiers-monde ».

La géographie mène à tout, à condition d’en sortir, ainsi pourrait-on résumer la révolution qu’il est alors sur le point d’entreprendre sans trop réaliser où cela le mènerait. Le point de départ est ce fameux petit livre critique de la « géographie des professeurs » qu’il intitule non sans un sens de la provocation : « la géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre » (1976). Revenant sur sa bête noire, Emmanuel de Martonne, il démontre que le géographe fait de la politique même s’il se veut un pur scientifique dans la mesure où ses observations, ses cartes, son savoir en général sont des ressources stratégiques au service des « dominants », des « puissants », des acteurs politiques au plus haut niveau, des administrateurs de tous poils, hier rouages du pouvoir colonial, aujourd’hui de la société industrielle sous ses diverses formes. La géographie est enseignée dans les écoles de guerre et dans les écoles de commerce comme une arme de combat, un instrument de conquête, un appétit de gain matériel. Un des plus brillants géographes de sa génération, spécialiste international des « frontières », Michel Foucher, qui, étudiant à Lyon n’était pas son élève, choisira alors une autre voie en se voulant « conseiller » du « Prince » aux côtés d’Hubert Védrine et par lui, de François Mitterrand (« Conseiller le Prince. A la lumière de la géographie politique », éditions de l’aube, 2024).

Pour renverser cette approche, faire révolution, Yves Lacoste eut la révélation d’un grand précurseur, Elisée Reclus (1830-1905), anarchiste, libertarien, communard, qui a réalisé une œuvre géographique majeure à laquelle la revue « Hérodote » consacrera un numéro complet en 1981. Créée en 1975 avec quatre parutions par an, la revue trouve ici sa véritable ligne : une géographie « démocratique », mise au service du peuple, à destination non seulement des professeurs mais des acteurs de la société, aux minorités, aux dissidents, aux administrés. La revue sera donc conduite à se partager entre les champs internationaux et la géographie locale en France même, la géographie des régions françaises. S’en suivra le débordement vers la géographie électorale, auparavant le monopole de la science politique (André Siegfried), mais comprise par « Hérodote » comme une analyse des tendances territoriales lourdes soit du Front national soit de l’islamisme. « Vive la nation » ouvrage de 1998, n’eut pas le retentissement attendu parce qu’il venait sans doute trop tôt. Comment en effet pouvait-on passer sans transition du tiers-mondisme à la défense de la nation France ? Rien n’était plus nationaliste que le tiers-mondisme, preuve en est le nationalisme arabe. La problématique du post-colonialisme n’avait pas encore pris forme. Yves Lacoste avec Hérodote n’y consacrera un numéro qu’avec un certain retard, en 2006.

Yves Lacoste ne s’affrontait ainsi pas seulement à la sociologie mais à l’histoire. Sa démarche le contraignait à faire reprendre le dessus à la géographie sur ces deux autres disciplines qui se sont toujours considérées comme majeures. Les historiens et les sociologues ne verront jamais d’un bon œil cette rivalité sur ce qu’ils estiment être leur terrain. Yves Lacoste marchait sur leurs plates-bandes. Il espérait plus de coopération d’eux dans la ligne d’Elisée Reclus : « la géographie, c’est l’histoire dans l’espace ; l’histoire, c’est la géographie dans le temps ». Dans « l’Homme et la terre », Reclus entrevoyait leurs influences réciproques. La terre fait l’homme, mais l’homme fait la terre.

Géopolitique

De ces combats pour la géographie (comme les « combats pour l’histoire » de Lucien Febvre (1876-1956), historien géographe, fondateur de l’Ecole des Annales, qui avait partagé son ouvrage capital sur « le Rhin » avec un géographe de la taille d’Albert Demangeon (1872-1940), fils spirituel de Vidal de la Blache), Yves Lacoste sortira par le haut. Son « discours de la méthode » fonde la multidisciplinarité sur l’idée de « représentation ». Puisque le monde est conflictuel, la solution n’est pas de rester « neutres », prétendant à l’objectivité des faits bruts, mais d’exposer objectivement les représentations par nature subjectives que chacun des acteurs se fait de la réalité. C’était et cela reste une démarche osée. Yves Lacoste partait de l’exemple de la question israélo-arabe. Son premier élève, assistant, disciple et héritier, Frédéric Encel, y a consacré l’essentiel de sa carrière. La méthode suppose que l’on puisse comprendre le point de vue de l’autre, de l’adversaire autant que de l’allié et ami. L’ancien ambassadeur Maurice Gourdault-Montagne avait ainsi titré ses mémoires « Les autres ne pensent pas comme nous » (Bouquins, 2022). La plupart des conflits peuvent en effet s’expliquer au moins en partie par le fait que l’on croit que les autres pensent comme nous, que nous n’arrivons pas « culturellement » à penser comme eux. La dernière guerre américaine avec l’Iran en est un exemple flagrant. La cécité sur le rôle stratégique du détroit d’Ormuz est de la même nature que celle de l’opération de Suez en 1956 ou même, pour en revenir au cher Martonne, au corridor de Dantzig en 1939.

Lors de la sortie de son « Dictionnaire de géopolitique » en 1993, Yves Lacoste avait accordé à « Royaliste » (n°611 du 13 décembre 1993) un entretien où il expliquait la double signification de ce mot-clé de « représentation » : à la fois la figuration sur image, le dessin en l’occurrence d’une carte, et une production théâtrale, un jeu d’acteurs, une mise en scène. D’une réconciliation impossible entre géographie et politique, qu’on aura tôt fait de réunir en « géopolitique », -. « Hérodote » dès 1982 change son sous-titre en « revue de géographie et de géopolitique » – ressort une méthode, non une science. En termes plus savants, celle-ci « combine le raisonnement géographique diatopique qui associe différents niveaux d’analyse spatiale, et le raisonnement historien diachronique, qui associe temps courts et temps longs » (Hérodote, n°200-201, « 50 ans de géopolitique ; hommage à Yves Lacoste », 1er et 2e trimestre 2026). Diatopie s’oppose à utopie comme diachronie à uchronie, les deux supposés hors-sol et hors du temps, alors que la géopolitique est enracinée dans le temps et l’espace, mais pas limitée à une époque et à un lieu, mais à deux ou plusieurs niveaux, à la fois contradictoires et simultanés. C’est pourquoi Lacoste, qui se dit inspiré par la théorie des ensembles en mathématiques, rejettera toujours les modélisations en grands espaces ou en empires, tels que banalisés par exemple par Halford Mackinder, l’auteur britannique du « pivot géographique de l’histoire » (1907), retrouvé par l’américain Nicholas Spykman en 1943, en continent (« heartland ») contre « l’île-monde », la terre contre la mer, ou comme George Orwell en 1949 dans son « 1984 » en trois masses, Eurasia, Eastasia et Océania. (Hérodote, « la géopolitique des géopolitiques », N° 146-7, 3e et 4e trimestre 2012.) Lacoste repérait dans cet héritage la déviation qu’il avait rejetée dans la science allemande non seulement du déterminisme opposé à ce que Lucien Febvre appelait le possibilisme, mais ce qu’il avait appris de la théorie des ensembles. Alors que de la nation il déduisait pluralisme et universalisme, des géopoliticiens malintentionnés concluaient à l’espace vital (lebensraum) et à l’empire.

Le succès de la révolution lacostienne a dépassé ses espérances. La géographie pour tous, ou devrait-on dire, « la géopolitique pour les nuls », percole depuis 1990, dans les faits avec la dissolution de la Yougoslavie, dans les idées avec le « choc des civilisations » de Samuel Huntington, pour devenir la principale référence journalistique, avant de se déverser à flux constants sur les plateaux de télévision qui ont remplacé les brèves de comptoir. Les géographes sont débordés. Au bilan, ils sont moins nombreux à avoir pris le tournant géopolitique que les historiens ou les authentiques experts des relations internationales. Géopolitique n’a pas d’équivalent anglais, le monde anglo-saxon étant resté fidèle aux « international studies ». Sauf la folie cartographique (excellente au « Monde » et au « Figaro »), sans doute encouragée par la civilisation de l’image (le succès du « Dessous des cartes »), il est vrai qu’il reste fort peu de raisonnement géographique dans les pseudo-analyses géopolitiques télévisuelles. Le mot géopolitique est mis à toutes les sauces. Il y a eu récemment une « géopolitique de l’eurovision ». L’analyse est respectable. Ce qui est en cause est l’emballage. Si la géopolitique est partout, elle n’est plus nulle part. Le mot n’est pas seulement galvaudé et perverti, il est simplement invisibilisé, réduit à l’insignifiance. Or, parallèlement, l’université a fini par l’admettre dans ses programmes. L’enseignement de la géopolitique, réservé jusqu’ici à l’institut créé en 1998 par Yves Lacoste, va percoler en masters divers et variés et jusqu’aux cours de lycée. Peut-être le raisonnement géographique, en apprenti sorcier, va-t-il ainsi reprendre le contrôle de sa créature.

Dominique DECHERF

Références : « Le Grand Continent », Béatrice Giblin, directrice d’Hérodote, « Le père refondateur de la géopolitique française » ; Florian Louis, « Comment Yves Lacoste a libéré la géographie ».