Le trumpisme, un néo-royalisme ? – par Yves La Marck
Le 2 février, la revue en ligne Le Grand Continent a publié une traduction d’une tribune parue dans le quotidien The New York Times du 26 janvier : « le néo-royalisme : le nouvel ordre mondial de Donald Trump », signé de deux universitaires américains, Stacie E. Goddart, de Wellesley College, et Abraham Newman, de l’université Georgetown de Washington. Pourquoi ces auteurs avaient-ils choisi de qualifier le trumpisme de « néo-royalisme » ? Le concept n’y était pas expliqué. Il avait fait l’objet de leur essai théorique rédigé en juin dernier et publié par la prestigieuse revue de sciences politiques, IO (International Organization), dans son numéro daté de décembre 2025 sous le titre complet : « En arrière toute vers le futur : le néo-royalisme, l’administration Trump et le système international émergent ».
En quatorze pages, les auteurs rejettent l’idée que l’échec du multilatéralisme, dit Ordre international libéral (LIO), se traduise par un retour au monde westphalien du nom des traités de 1648 qui avaient mis fin à la guerre de Trente ans en fondant le concept de souveraineté étatique absolue. Pour les deux universitaires, un nouvel ordre international est en train d’émerger qui adopterait des traits pré-westphaliens. La recherche devrait se concentrer sur la période historique qui préexistait au XVIe siècle, siècle « royaliste », des royautés plus encore que des royaumes, qui différait à la fois du siècle westphalien des Etats souverains et de l’ordre international libéral sur quatre points-clé : les acteurs, les fins, les moyens, le mode de légitimité.
Les acteurs, Etats et institutions internationales dans les deux premiers cas, des « cliques » dans le cas présent. Le mot n’est pas du français dans le texte, mais un concept de science politique développé aux Etats-Unis, traduit par « clans » dans la version du Grand Continent, ce qui est réducteur car les auteurs visent aussi bien les « Maisons » royales, les cours monarchiques, les liens de famille, mais aussi les dynasties bancaires (Médicis, Fugger, Rothschild) et entrepreneuriales.
Les fins, la souveraineté par laquelle les Etats se reconnaissent comme égaux et qui fonde le principe de non-intervention, la prospérité et les droits supposément apportés par la société mondialisée, contrairement au nouveau paradigme qui vise au contraire une hiérarchie matérielle et statutaire.
Les moyens, les rapports de force entre Etats, la force des institutions collectives, par opposition aujourd’hui au jeu des allégeances, vassalisations, tributs et rentes de situation, en bref le mercantilisme déjà exposé chez Trump ou pire encore une version patrimoniale du royalisme assimilée à l’absence de distinction entre public et privé.
La légitimation, par les services publics fournis par les Etats, par le jeu des règles de droit dans l’ordre libéral, remplacés aujourd’hui par l’exceptionnalisme qui proviendrait plus du rôle des personnalités charismatiques que d’un « nationalisme », une forme de transcendance qui parfois confinerait au droit divin, comme dans l’attentat dont a réchappé Trump durant la campagne électorale ou, plus récemment, la seule limite qu’il reconnaissait à son pouvoir : sa « morale ».
Ce genre de modélisation pèche le plus souvent par la comparaison entre deux situations fort éloignées. La période actuelle du trumpisme contaminerait le regard sur une période ancienne et réciproquement. Les auteurs ne se risquent d’ailleurs pas à citer tel ou tel épisode historique de la période considérée mais non située avec précision, qui coïnciderait à peu près avec la Renaissance. Ils ne citent que trois exemples : les Tudors, les Habsbourg et les Médicis. Le rapprochement, peut-être involontaire, est hautement significatif. Le préjugé des auteurs est évidemment critique à l’égard de Donald Trump. La qualification de « néo-royalisme » est censée le desservir dans un pays qui s’est défini à l’indépendance par le rejet de la couronne britannique. Il est remarquable que cette référence universellement répandue aux Etats-Unis vise un royalisme qui ne doit rien aux traités de Westphalie et qui n’a pas connu de rupture institutionnelle et a donc conservé à ce jour tous les attributs antérieurs, les Tudors sont ici bien nommés, les Windsor poursuivent la partie ritualiste du XVIe siècle qui fascine tant Trump. Quant au mercantilisme, l’histoire de la Compagnie anglaise des Indes à la même époque préfigure assez bien le protectionnisme et l’expansionnisme trumpiens comme l’a abondamment montré Arnaud Orain (Le monde confisqué, essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècles, Flammarion, 2025).
Le royalisme à la française, non mentionné dans ce texte, fait figure d’exception. Les traités de Westphalie sont en large partie son œuvre, à la fois par sa définition en théorie de la souveraineté et par son action diplomatique. La lutte contre les Habsbourg, la Maison d’Autriche et l’Espagne, fut longtemps dans la tradition de la Maison de France. Trois siècles plus tard, elle était redevenue d’actualité à travers le faux ordre international libéral. Nous nous sommes battus il y a trente ans contre le dépassement de la souveraineté soi-disant inscrite dans la fin de l’histoire. Après 1990, le nouvel ordre post-westphalien était devenu la tarte à la crème de la science politique. Les universitaires anglo-saxons se déchiraient déjà à son propos avec le même regard sur l’histoire longue de l’Europe. Tout à coup, la mode change et nous voici confrontés en 2026 à l’ordre pré-westphalien ! Habsbourg et Médicis sont les deux ressorts de ce qu’est devenu le projet européen de Bruxelles : la diète du Saint-Empire et la banque centrale de Francfort. (Caroline de Gruyter, Monde d’hier, monde de demain, Actes Sud, 2023). Serait-ce celui que les Etats-Unis de Trump (et au-delà de lui) ont en ligne de mire sous couvert de ce « néo-royalisme » qui évidemment n’est pas le nôtre dans la tradition française.
Yves LA MARCK
Bonsoir, Habitant le xii, je passais souvent devant vos buureax dans l'espoir d?'y retrouver Yvan. Hélas je n'ai pas eu…
Assez vite on imagine l'issue de ces textes juxtaposés. Cela dit, ils ont le vif intérêt de nous conduire vers…
Analyse (en temps réel) brillante et très claire, merci à l'auteur ! J'ai mal compris une phrase, ou du moins…
Excellente synthèse une fois de plus. N'oublions pas que M. Macron nous a été "vendu" par tous les media au…
Pas d'accord du tout avec la conclusion invitant à prendre exemple sur le monarchies européennes. Quel désastre avec les Windsor,…