L’ampleur inédite de la dette de la France accule le gouvernement à une recherche désespérée de sources d’économies. Dans un mouvement qui ressemble fort à de la panique, le gouvernement cherche à détruire dans l’urgence tous les pans jugés « non rentables » des activités nationales, perdant tout discernement quant à leur importance face aux défis que la planète et les États doivent affronter, et leur apport au rayonnement de notre pays, fruit de décennies d’engagement. C’est évidemment le cas de la recherche scientifique, dont le rapport coût-bénéfice des investissements ne peut se mesurer dans des logiques financières court-termistes, et dont les retombées, quoique difficile à prévoir dans leur nature exacte et leurs échéances, construisent pourtant les solutions du monde de demain.

Aujourd’hui, c’est l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) qui est mis sur la sellette. Un faisceau de sources fiables indique qu’une intégration de l’IRD au sein du CNRS est aujourd’hui très sérieusement étudiée au plus haut niveau de l’État. Selon ces informations, la lettre de cadrage adressée au nouveau Président-directeur général du CNRS fixerait explicitement cet objectif, avec une échéance de quelques mois.

De quoi s’agit-il ? De fondre un Établissement Public à caractère Scientifique et Technologique (EPST), en clair un institut de recherche national, dans un autre. Probablement pour permettre ce que les éléments de langage du gouvernement nommeront des « économies d’échelle », dont on sait qu’in fine elles aboutissent à la disparition pure et simple du budget du « petit » Institut (l’IRD), sans garantir que le grand (le CNRS) sera épargné par de futures coupes budgétaires, s’ajoutant à celles déjà largement engagées. Et ceci se fait en sacrifiant les tâches spécifiques que ce petit Institut accomplissait, qui ne s’ajouteront pas à celles du grand, mais seront définitivement abandonnées.

Qu’est-ce que l’IRD ? Il s’agit d’un EPST créé à la fin de la guerre, chargé par la France de développer des recherches interdisciplinaires en partenariat avec les outre-mer et les pays du Sud. Avec environ mille chercheurs et 1300 ingénieurs, techniciens et agents administratifs, il s’appuie sur un budget d’environ 350 millions d’euros (~230 millions de subvention de charge publique, ~120 millions de ressources contractuelles). Il est implanté en France (Marseille, Paris, Montpellier, Brest…) et à l’étranger où l’IRD entretient 34 représentations (auxquelles s’en ajoutent quatre dans l’Outre-mer français). Il est sous la double tutelle du ministère de la Recherche et de celui des Affaires étrangères. Sa vocation est de réaliser des recherches en partenariat, avec les pays de la ceinture intertropicale (Afrique, Amérique latine, Asie). Ses recherches concernent des sujets d’intérêt globaux (changement climatique, migrations, santé, alimentation, ressources), et leurs déclinaisons locales, pour le développement des pays avec lesquels il collabore. Son modèle de fonctionnement original, permettant le travail de ses équipes et celles des pays partenaires sur des temps longs, en étroite relation et dans des climats de confiance construits au long de décennies, s’appuie notamment sur des Unités Mixtes de Recherche et des Laboratoires mixtes internationaux. Tant ses objectifs que sa forme de travail et de coopération sont uniques, en France comme à l’étranger, et reconnus dans le monde entier, où sa contribution au rayonnement de notre pays est hautement significative.

Lors du dernier Conseil d’administration de l’IRD, le représentant du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a confirmé que la question d’un « rapprochement » (lire : d’une absorption)  entre le CNRS et l’IRD faisait actuellement l’objet de discussions interministérielles visant à dégager des synergies sur les fonctions support. Dans le même temps, les représentants du CNRS et du Ministère de l’Éducation Supérieure et de la Recherche ont indiqué ne pas avoir connaissance de ces discussions, ce qui ne peut qu’alimenter les interrogations – et les soupçons.

Au-delà d’une simple réorganisation administrative, une dilution de l’IRD au sein des instituts du CNRS constituerait un bouleversement majeur du panorama de la recherche française, en détruisant l’identité, les missions et le modèle original de cet Institut. La raison d’être de l’IRD repose sur un partenariat scientifique construit depuis des décennies  avec les pays du Sud, en s’appuyant sur la durée, sur une présence de terrain unique, sur une recherche menée entre  pairs avec ses partenaires, et sur une articulation originale entre recherche, développement, expertise, renforcement de capacité, innovation et diplomatie scientifique. Cette singularité ne peut être considérée comme une simple spécificité à préserver à la marge dans une organisation comme le CNRS dont les priorités, les modes de fonctionnement et les missions sont profondément différents. Elle constitue le cœur même de l’identité et de la valeur ajoutée de l’IRD.

L’histoire de l’IRD depuis 80 ans, sa mission au service d’une recherche partenariale avec les Suds et la confiance patiemment construite avec ses partenaires constituent un capital scientifique et diplomatique exceptionnel. Ce capital risque d’être soudain délibérément passé sous profits et pertes pour des raisons non évoquées par le gouvernement mais dont on peut supposer sans aucun risque d’erreur qu’elles n’ont rien à voir ni avec la recherche, ni avec la coopération, ni avec la voix de la France que l’IRD porte dans le monde, et tout avec de simples calculs comptables qui ne se préoccupent que d’une chose : combien ça coûte ?

Les agents de cet Institut, ses instances représentatives, ses syndicats, sont tous unis pour défendre leur institut, et nous nous solidarisons complètement avec eux : nous ne pouvons accepter de voir disparaître, dans le silence ou l’indifférence, un établissement dont la singularité est reconnue bien au-delà de nos frontières.

Plus encore :  au-delà de l’IRD, il faut craindre que ce ne soit la recherche scientifique tout entière et l’importance qu’elle représente pour notre pays, qui se retrouvent dans la ligne de mire. Nous savons que les budgets de la recherche en France se sont réduits comme peau de chagrin, que les chercheurs sont contraints d’aller mendier leurs budgets auprès de l’UE, de l’ANR (Agence nationale de la recherche) ou des partenaires privés. Nous savons aussi que, toujours pour ces fameuses « économies d’échelle », de nombreuses voix au gouvernement soutiennent l’idée d’une absorption pure et simple des EPST dans les universités, et que la disparition de l’IRD n’est probablement qu’un ballon d’essai : si cela passe, ce sera ensuite le tour des autres opérateurs de recherche français, avant que le CNRS ne disparaisse lui-même.

François GERLOTTO

Ancien directeur de recherches de l’IRD

Président du Comité directeur de la Nouvelle Action royaliste