« Si l’on peut en finir du passé avec l’oubli, on n’en finit pas de l’avenir avec l’imprévoyance » (Félicité Robert de Lamennais). Manifestement, nos partenaires occidentaux de la bonne Alliance atlantique à seize de la Guerre froide pourraient/devraient prendre le temps de méditer cette citation frappée au coin du bon sens. Ils parviendraient peut-être à comprendre les raisons profondes de leur récente humiliation par Donald Trump sur de nombreux sujets dont celui de l’Ukraine et, plus récemment, sur le dossier du Groenland[1]. Pour être désagréable, elle n’en est pas moins salutaire tant elle était largement prévisible pour celui qui prend le temps de voir ce qu’il voit et de dire ce qu’il voit[2]. Elle constitue un utile rappel à l’ordre pour aveugles, sourds et somnambules qui grenouillent au sein de la « famille occidentale » de l’OTAN en particulier sur la question de la dissuasion nucléaire et de son rôle dans la défense des alliés contre les visées des prédateurs. Après le temps béni de la duplicité assumée, une sorte de en même temps à la sauce atlantiste, vient le temps maudit de l’humiliation méritée, une sorte de rien du tout à la sauce trumpiste.

UNE DUPLICITÉ ASSUMÉE : LE EN MÊME TEMPS

Connaître le passé n’est jamais inutile pour comprendre le présent. Souvenons-nous du traitement de la question de l’arme nucléaire par certains de nos alliés à l’OTAN mais aussi dans les enceintes onusiennes tout au long des décennies passées !

À l’OTAN, c’est le règne du en file indienne et je ne veux pas voir une seule tête qui dépasse. La doctrine nucléaire de l’OTAN est répétée ad nauseam au fil du temps dans son fameux « Concept stratégique », bibles et ses prophètes de la religion atlantiste. Dans sa version de 2022, il souligne que l’OTAN est indispensable à la sécurité euro-atlantique, car elle est la garante de la paix, de la liberté et de la prospérité de ses pays membres. On peut y lire que « La posture de dissuasion et de défense de l’OTAN combine de façon appropriée capacités nucléaires, capacités conventionnelles et capacités de défense antimissiles, complétées par des capacités spatiales et des capacités cyber. Elle est défensive, proportionnée et pleinement conforme à nos engagements internationaux. Nous répondrons à toute menace pour notre sécurité comme et quand nous l’entendrons, dans le milieu de notre choix, en utilisant des outils militaires et non militaires de façon proportionnée, cohérente et intégrée »[3]. On l’aura compris. Depuis 1949, les alliés de l’Amérique se placent sous son généreux parapluie nucléaire pour assurer leur protection contre les menaces diverses et variées dont ils sont l’objet. L’arme nucléaire constitue leur assurance tous risques, la pierre de touche de la relation transatlantique, concept envisagé dans son acception large. Ni plus, ni moins ! On ne plaisante pas avec le sujet qui doit également s’apprécier au regard de l’article V du traité de Washington qui prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas de gros temps. Nous sommes dans le registre du religieux, du sacré, de l’intangible. Pourtant, ailleurs, nos bons apôtres prennent parfois des libertés avec la religion atlantiste dont personne ne parle sauf quelques connaisseurs des questions de sécurité et de désarmement.

À l’ONU, c’est le règne de la démagogie de bon aloi. C’est une toute autre musique que l’on peut entendre durant toutes les années passées de la part de ces mêmes idiots utiles du grand frère américain. Nous pensons aux travaux réguliers de la première commission de l’Assemblée générale de l’ONU (désarmement et sécurité internationale), de la Commission du désarmement, des Conférences d’examen du TNP (traité de non-prolifération nucléaire), des sessions spéciales de l’Assemblée générale consacrées au désarmement (SSOD pour l’acronyme anglais et SED pour son équivalent français) à New York mais aussi de la méconnue Conférence du désarmement à Genève[4]. Dans ces enceintes multilatérales, où la démagogie et la bonne conscience sont reines, bon nombre de nos partenaires et alliés font la leçon aux EDAN (États dotés de l’arme nucléaire) dont l’usage de leurs armes de destruction massive pourrait conduire à la fin du monde … Voire plus récemment encore à l’occasion de l’adoption du TIAN. Le Traité a été adopté le 7 juillet 2017 par la Conférence des Nations Unies pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète, qui a eu lieu à New York du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017. Conformément à son article 13, le Traité est ouvert à la signature de tous les États au Siège de l’Organisation des Nations Unies à New York à compter du 20 septembre 2017[5]. Quelle n’est pas notre surprise de voir bon nombre de nos bons apôtres trouver l’initiative sympathique pour pouvoir vivre dans un monde de paix et de sécurité sans pour autant aller jusqu’à l’adhésion à ce monument d’hypocrisie !

Comme nous le rappelle la fable Le corbeau et le renard de Jean de la Fontaine : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Et, c’est bien à ce à quoi nous assistons de nos jours dans le monde merveilleux de la sidération[6].

UNE HUMILIATION MÉRITÉE : LE RIEN DU TOUT

Aujourd’hui, passé le temps de la sidération, vient le temps du sursaut salutaire si tant est que tel soit le désir de nos indécrottables atlantistes de tout poil. Pour y parvenir, ils doivent enfin changer de logiciel et de registre lexical dans leur approche de la problématique de la défense européenne tant au sein de l’Alliance atlantique que de l’Union (la désunion) européenne.

À l’OTAN, nos braves atlantistes restent cois après les déclarations répétées de Donald Trump sur le rattachement du Groenland[7] aux États-Unis ; sur la non automaticité de l’application de l’article V du Traité de Washington ; sur la modicité de la part de leur budget aux dépenses de défense ; sur le désintérêt croissant américain pour le dossier ukrainien ; sur le caractère marginal de l’action des troupes alliées lors de la guerre d’Afghanistan …. Et autres carabistouilles du milliardaire new yorkais. Ils vont même jusqu’à pousser quelques coups de menton pour manifester leur désapprobation. Où est donc passée la bonne vieille relation transatlantique qui servait de viatique pour évoluer dans un monde de la brutalisation qui caractérise celui du XXIe siècle ? Les plus atlantistes n’en croient pas leur oreille de vierge effarouchée. Mais, nonobstant ces humiliations à répétition, les mêmes continuent à acheter chars et avions à l’industrie militaire américaine tant leur dépendance, leur addiction à l’Amérique est profondément ancrée dans leur inconscient[8]. Elle fait partie de leur ADN. Elle est inscrite dans leurs gênes qu’on le veuille ou non. Il est toujours difficile de ne plus adorer le Dieu Amérique et sa religion atlantiste d’antan[9]. Qui plus est, il ne fallait pas braquer Donald Trump par des déclarations provocatrices. Il revient au Secrétaire général de l’OTAN, le néerlandais Mark Rutte de mettre les points sur les i lors d’un discours devant le Parlement européen : « Si quelqu’un pense encore ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, continuez de rêver ». On ne saurait être plus clair. Le roi est nu comme un ver. Et Donald Trump le sait et en joue à sa guise[10].

À l’Union européenne, nos braves atlantistes commencent tout juste à se réveiller de leur torpeur stratégique[11]. Ils mesurent désormais les avantages de la clarté stratégique, les inconvénients de la diplomatie de tous les œufs dans le même panier, de la diplomatie de la soumission sans borne, de la vassalisation heureuse[12]. L’on assiste parfois à des conversions étonnantes et inattendues de la part des adorateurs du Dieu Amérique au moment où sont tirées les leçons dissonantes du « moment groenlandais »[13]. Les termes de souveraineté nationale, de souveraineté européenne, d’autonomie stratégique qui étaient jusque-là tabous – pour ne pas dire incongrus ou grossiers – au Berlaymont sont désormais les bienvenus pour soigner, du moins par les mots, les maux, les carences actuelles de l’Union européenne dans le domaine de la défense. Tous mots employés dès 2017 par Emmanuel Macron dans ses discours de la Sorbonne, en particulier mais qui avaient fait flop. Marguerite Yourcenar résume bien le problème lorsqu’elle écrit que « avoir raison trop tôt, c’est avoir tort ». Nos bons samaritains auraient été bien inspirés de ne pas écarter d’un revers de main au son des trompettes les idées iconoclastes jupitériennes. Ils s’en seraient mieux portés aujourd’hui et ne seraient pas pris au dépourvu par les foucades à jet continu de l’homme à la mèche blonde. Des inconvénients de la confusion des genres ! Lors d’une conférence à Paris, la première ministre danoise, Mette Fredriksen reconnait avoir commis une grave erreur en réduisant les dépenses militaires. Un ministre européen confie, sous couvert d’anonymat : « Tout le monde a pris suffisamment de baffes pour comprendre qu’il faut désormais se redresser. Beaucoup de choses s’achètent, pas la dignité ».

L’on croit rêver à découvrir les déclarations du chancelier allemand qui annonce que des discussions sont actuellement en cours avec d’autres pays européens au sujet d’« une dissuasion nucléaire commune ». Sachant que la France est le seul pays de l’Union européenne à posséder l’arme nucléaire, comment ne pas se demander si un « deal » du genre « ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi peut être aussi à moi », et ce, au détriment de la France, n’est pas en train de se négocier ?[14] Tout ceci serait contraire à notre doctrine de dissuasion nucléaire qui a pour objectif de « protéger la France et les Français contre toute menace d’origine étatique contre nos intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme »[15]. En est-on conscient au plus haut sommet de l’État ?[16]

DE LA VASSALISATION PITEUSE

« Le choix est véritablement une affaire de diplomate »[17]. Pour avoir fait le choix de la clarté dans la confusion durant sept décennies, nos valeureux partenaires européens en recueillent aujourd’hui les fruits amers de la part du grand frère américain vénéré tel un Dieu, il y a peu encore. Ils découvrent, confus mais un peu tard, les lourds inconvénients de la servitude volontaire à l’Oncle Sam. Mais, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, voire se souvenir des avanies qu’ils faisaient subir au Coq gaulois accusé de faire le fier avec sa bombinette de quatre sous[18]. Comme le soulignait si justement Jean-François Paul de Gondi Cardinal de Retz en 1717 dans ses Mémoires : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». En 2026, l’heure de vérité a sonné pour tous ces marchands d’illusions au langage melliflu. Hier, promesse, aujourd’hui menace. Tels sont les États-Unis, la fameuse « nation indispensable » ! Aujourd’hui, le mal est plus profond. Nos principaux alliés se trouvent désarmés – militairement et moralement – face aux Diktats du malappris à la crinière jaune. La morale de l’histoire pourrait être : Retour sur le passé. Le bal des Tartuffes.

Jean DASPRY

(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

[1] Stephen Holmes, Le plaisir de Trump réside dans le fait de voir les autres plier sous sa volonté, Le Monde, 3 février 2026, p. 22.

[2] Vincent Hervouët, La guerre, bien sûr, mais laquelle ?, Le JDDNEWS, 28 janvier 2026, p. 12.

[3] https://www.nato.int/fr/about-us/official-texts-and-resources/strategic-concepts

[4] Conférence du désarmement si bien croquée par Gabrielle Chevallier dans le chapitre XIX Petites causes, grands effets de son roman intitulé Clochemerle publié en 1934 et qui a connu un succès immédiat avec un tirage de plusieurs millions d’exemplaires. Un siècle plus tard rien n’a changé dans cette instance où l’in célèbre le désarmement comme une religion prophane.

[5] https://treaties.un.org/pages/viewdetails.aspx?src=treaty&mtdsg_no=xxvi-9&chapter=26&clang=_fr

[6] Frénésie internationale d’armes nucléaires, Le Canard enchaîné, 4 février 2026., p. 3.

[7] Isabelle Mandraud, La nouvelle voix du Groenland, Le Monde, 3 février 2026, p. 17.

[8] Rosa Balfour, La dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis est profondément ancrée dans les inconscients européens, Le Monde, 3 février 2026, p. 22.

[9] Jean Daspry, Les dix commandements de la religion atlantiste, www.lediplomate.media , 31 juillet 2025.

[10] Éditorial, Le mauvais signal sur les armes nucléaires, Le Monde, 5 février 2026, p. 28.

[11] Jean-Marc Albert, Pour Donald Trump, l’Europe est menacée de disparition, LEJDNEWS, 28 janvier 2026, pp. 28-29.

[12] Xenia Fedorova, L’UE en échec. Dans la guerre comme dans la paix, LE JDNEWS, 28 janvier 2026, p. 16.

[13] Claire Gatinois/Philippe Jacqué/Philippe Ricard, En Europe, les leçons dissonantes du « moment groenlandais », Le Monde, 31 janvier 2026.

[14] Gabrielle Cluzel, UE. On discute gentiment d’une « dissuasion nucléaire commune » : allo France !, www.bvoltaire.fr , 3 février 2026.

[15] https://www.defense.gouv.fr/dgris/politique-defense/la-dissuasion-nucleaire-francaise

[16] Giuseppe Gagliano, La dissuasion ne se partage pas : le point sensible de l’indépendance française, www.lediplomate.media, 5 février 2026.

[17] Philippe Etienne, Le sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire, Tallandier, 2026, p. 168.

[18] Philippe de Villiers, Sortir de l’OTAN, LEJDDNEWS, 28 janvier 2026, p. 38.